CHAPITRE CLXV
Bréviaire,
Que faisoit Louis Capet, le dernier roi des Français, pendant sa détention dans la tour du Temple ? Il buvoit , dormoit , ou disoit son bréviaire ; on l'auroit pris pour le plus stoï que des philosophes , si Ton ne savoit pas qu'il étoit devenu trèsdévot : il est sûr qu'il s'étoit nourri de plusieurs idées théologiques , et qu'il étoit peut-être le seul à sa cour qui eût ces idées-là. Plusieurs prêtres avoient exercé leur puissance mystique sur sa cervelle , qui n'étoit pas déjà bien forte.
Pai rencontré à la Force, dans une prison, Cléry , son valet de chambre, qui m'a conté plusieurs particularités. Il se vit enlever avec tranquillité toutes ses décorations , même son couteau ; mais il fut très-sensible lorsqu'on lui enleva la pelle de son feu, et il en témoigna beaucoup de chagrin.
Pendant le retour de la salle de la Convention à la tour du Temple , lors de son second interrogatoire, il demanda à Chaumette de quel pays il étoit. — Du département de la Nièvre. — ■ C'est un pays enchanté. — Est-ce que vous y avez été ? Non y mais je me propose de faire mon tour de France en deux années, et d'en connoîtré toutes les beautés. — Remarquant que le secrétaire-greffier avoit son chapeau sur la tête , dans la voiture , il lui dit en plaisantant : La première fois que vous êtes venu me prendre au Temple , vous aviez oublié votre chapeau : vous avez été plus soigneux aujourd'hui.
Trahi par la noblesse, par ses deux frères , par Lafayette ; sachant que le but étoit de faire déclarer ses enfans bâtards, après lui avoir ôté la couronne, il est bien étonnant qu'il eût accédé à un projet de fuite injustifiable sous tous les rapports. On répond qu'il étoit encore dans l'ignorance de toutes ces trames ; mais lorsqu'il fut éclairé , comment ne devint-il pas dn-
( i85 ) tèrement et pleinement constitutionnel?
C'est donc le bréviaire qui le consoloit de la perte de toutes ses grandeurs.
Il n'est pas étonnant qu'après sa mort des prêtres en aien t voulu faire un martyr* On a long-temps distribué des reliquaires où étoient de ses cheveux , vrais du supposés ; les fripons les ont vendus aux imbéciles ; et dans les confessionnaux ce fut un cas réservé que d'avoir assisté à son supplice. Au moment où j'écris , j'en crois à peine mes yeux , je viens de voir à la porte d'une église de Paris, descendre douze à quinze confessionnaux rebâtis à neuf. J'ai reculé de surprise à ïa vue de cette artillerie papale j chacune de ces boîtes à tartuffe, m'écriai-je,est une pièce de canon prèle à tirer contre le gouvernement républicain. La prédication sacerdotale est déjà une guerre ouverte; on peut en prévoir et en arrêter les effets : mais la confession ! qui peut en calculer les suites , clandestinement désastreuses ? Plusieurs marchands de livres m'ont
( i86 ) attesté qu'on recherchent les bréviaires , et qu'on les achetoit avec une sorte d'empressement. Délivrés des capucins , des pic-pus , des minimes, des chartreux , des moines déchaux , avec ou sans barbe, des prieurs , des chanoines , des abbés, nous disions : ((Un petit nombre d'heures de travail suffira , si tout le monde travaille, pour faire désormais de la France une vraie Utopie $ et voici qu'on lit à Paris le bréviaire comme par le passé , et mieux que par le passé , car ceux qui le lisent n'en font plus le semblant. »
Les bréviaires , les missels vont dans les départemens et en Allemagne : tandis que nos romans abominables , et dont l'Espagne n'avoit jamais entendu parler , y passent : ainsi , vingt années suffisent quelquefois pour changer entièrement la face d'un empire ; si les Espagnols lisent nos livres , tant bons que mauvais , ils seront nos imitateurs et nos émules..
Que d'événemens se sont succédés depuis 1789 jusqu'en 1797? inconnus ? inob-
( i87) serves , inouis , malgré tant d'écrits ! quel spectacle dérobé à l'histoire ! que d'idées nouvelles sur l'extravagance et la perversité de l'homme !