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CHAPITRE XIX

Vingt-un Septembre 1792.

Qu'on se reporté à l'instant où la convention ouvrit sa session. L'assemblée législative venoit de renverser le trône; mais étonnée, étourdie en quelque sorte du grand coup qu'elle venoit de porter, elle ne se sent plus en état de soutenir les destinées de l'Empire j «•lie laisse à d'autres mains le pénible Mât de profiter de la victoire, elle se

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retire environnée d'honorables ruines.

Elle a renversé l'édifice de la monarchie, mais elle n'ose y rien substituer. Dans la personne d'un monarque, elle attaque tous les rois de L'univers ; mais cet effort sublime épuise son énergie ; elle présente à la France la royauté abattue , mais elle n'a point le courage de prononcer le nom de république.

La convention signala, par cet acte courageux, l'ouverture de sa session; eh ! dans quel temps ? Lorsque nous étions sans armées ; lorsque nos villes frontières étoient confiées à des royalistes, et par conséquent à des traîtres; lorsque le peuple, attaché à d'anciens préjugés, ne voyoit qu'avec un sentiment d'effroi la chute de sa monarchie, si long-temps l'objet de son culte et de son affection; lorsque les légions de la Prusse inondoient les plaines de la Champagne, etpouvoientsans obstacle traverser la France; lorsque tout enCn lemhloit assurer que l'ennemi alloit

( iû7 ) sous peu effacer dans le sang de ses auteurs le décret hardi qui transforment en réptiblique un pays envahi , et à demi subjugé par les satellites des rois. Il falloit défendre notre territoire , créer une armée , élever l'esprit public. Il falloit , sans finances , avec du papier , combattre ceux qui possédoient les trésors du Mexique.^ Il falloit opposer des milices naissantes, indisciplinées, aux phalanges les plus guerrières de l'Europe ; des généraux d'un jour , créés la veille de la bataille, aux plus habiles tacticiens : ces grandes créations furent l'ouvrage d'un moment. La voix du danger se fait entendre ; huit cent mille hommes quittent leurs foyers , s'arment , volent aux combats; de nombreux ateliers s'élèvent dans toutes les places ; on fabrique le salpêtre , on prépare la foudre, on repousse l'ennemi au-delà de nos frontières ; le Français arbore JYtendard de la victoire sur le territoire étranger.

( io8 ) Jamais on n'opéra d'aussi grande»

choses avec de si foibles moyens ; jamais un état ne se trouva dans des circonstances aussi difficiles. Divisée dans l'intérieur, attaquée par l'Europe entière, déchirée par le fanatisme et les factions , la convention nationale a triomphé de tous ces obstacles réunis ; elle a forcé l'Anglais à fuir de i^os ports dont la perfidie Tavoit rendu maître. Elle a réparé les effets de cette trahison qui , en nous repoussant de la Flandre, ouvroit à nos ennemis les portes de la république , et nous faisoit perdre les fruits de la plus belle des campagnes, et de la victoire la plus signalée. Nos armées triomphantes pénétrent de nouveau dans la Belgique, et le Batave voit bientôt après, au milieu d'e l'hiver le plus rigoureux, des héros qui savoient braver l'intempérie des saisons > et triompher de la nature elle-même. Les Grecs, ce peuple que les amis de la liberté aiment toujours à citer, parce qu'il nous

( log ) offre les plus grands exemples, se rappeloient , dans l'espace de plusieurs siècles 7 trois à quatre triomphes éclatans ; les batailles de Salamine, de Platée, de Marathon retraçoient à l'esprit les magnanimes efforts dont rendent capable l'amour de la patrie, et l'enthousiasme de l'indépendance. Mais les Français en ont plus fait en trois années, que ce peuple justement célèbre n'en a fait en trois siècles. Le Rhin et l'Escaut ont été , presque dans le même moment , le théâtre de leur valeur. Les Grecs ay oient à combattre les nations efféminées de l'Asie, des hommes énervés parla douceur du climat et les délices de la vie ; et nous , nous avons vaincu ces guerriers du nord, fortifiés par les exercices, les travaux et la discipline la plus sévère.

Quand la renommée publiait partout nos triomphes, que pouvoit penser l'univers de ce gouvernement, qui avoit créé une armée de héros, qui organisoit la victoire en vingt lieux différens?

Ne se figuroit-on pas une assemblée d'hommes unis des mêmes sentimens , embrasés du plus ardent patriotisme, étrangers à toute faction et à tout intérêt particulier ? une assemblée dont on eût pu dire ce que le ministre de Pyrrhus disoit du sénat de Rome :

Eh bien ! ces hommes qui faisoient trembler l'Europe f qui imprimoient au-dehors l'idée de la grandeur , offroient à leurs concitoyens le tableau des plus petites passions : de loin , c'étoit l'éclat de l'olympe et la majesté des dieux ; de près, c'étoit le triste spectacle de quelques vertus impuissantes, des petits combats de l'amour-propre, et des efforts honteux de la haine et de la vengeance. On se rappelle quelle fut la surprise des ambassadeurs que Théodore Ti envoya à Attila : d'après la terre ur que son nom imprimoit , ils s'attendoient à voir ce monarque environné de tout le faste de la grandeur asiatique ; ils virent, au contraire , un homme d«

(m ) petite stature , et dont l'extérieur n^annonçoit rien d'élevé : « Eh quoi ! s'é~ );> crièrent-ils, c'est donc lace vainqueur )) des nations ! c'est lui qu'on redoute T )) qu'on admire, et qui remplit le monde » du bruit de son nom )) ! Un étranger, en vo}^ant notre assemblée nationale, eût conçu le même étonnement. Elle a offert dans l'espace de trois années, tourà-tour, le spectacle de la plus honteuse lâcheté, et du plus courageux dévouement. Tantôt elle nous retraça le sénat de Tibère et de Domitien , et dans d' autres temps nous lui vîmes déployer le grand caractère , la fermeté héroïque du sénat de Rome , lors du sac des Gaulois. Elle eut dans son sein des hommes dignes de l'exécration de tous les siècles , et d'autres , dont Athènes Sparte se fussent honorées dans leurs plus beaux jours. Elle fut partagée en deux factions ; l'une composée d'hommo énergiques, violens, qui vouloient la liberté à quelque prix que ce fût. Les

mesures les plus terribles ne les effïayoient pas ; ils eussent immolé, sans remords, les deux tiers de la génération , s'ils avoient cru ce sacrifice utile. Convaincus de la perversité du cœur humain , ils se persuadoient que leurs concitoyens n'étoient point capables de faire au bien public le sacrifice , non-seulement de la moindre partie de leur fortune, mais même des distinctions de l'orgueil et des illusions de la vanité. L'expérience n'a que trop confirmé leurs soupçons ; elle ne nous a que trop appris que la défiance est le commencement de la sagesse. Ces révolutionnaires ardens et impétueux mcprisoient comme pusillanimes les douces et humaines conceptions de la philosophie. Ils pensoient que pour établir un ordre de choses nouveau , il falloit proscrire ou frapper impitoyablement touL ce qui tenoit à l'ancien. I/autre parti a voit à sa télé des hommes qui avoient pui^é dans l'étude des sciences, dans la

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pratique des lettres , ces inclinations paisibles , précieuses dans les temps ordinaires, mais peu propres à soutenir ou à maîtriser les orages révolutionnaires : ils auguroient aussi trop favorablement de leur siècle ; ils pensoient que nos malheurs sont moins le résultat de notre dépravation que l'effet de nos erreurs, et que , pour faire aimer le bien aux hommes , il s'agissoit seulement de le leur montrer.

Il existe un intervalle immense entre l'étude des livres et le commerce de la vie. Le philosophe, dans sa retraite, se crée un monde imaginaire, qui ne ressemble pas plus au monde réel que l'élysée ne ressemble au tartare. Ceux dont nous parlons, vouloient le gouvernement républicain, mais ils avoient en horreur les moyens de leurs adversaires; ils le vouloient avec le moins de calamités possibles ; ils ne croyoient pas qu'il fallut immoler des victimes humaines sur l'autel de la liberté j ils

( 114 ) avoient donné au peuple la première impulsion, mais ilspensoient qu'il étoit facile de le diriger et de l'arrêter à son gré. Ils ne pensoient pas qu'il est bien plus aisé d'exalter les passions, que d'y mettre un frein, de provoquer les insurrections, que de rétablir le calme , et que Ton ne dit pas à une grande nation, après avoir employé tous les moyens pour l'irriter , comme l'éternel dit ans: flots delà mer : vous viendrez jusqu'ici, et vous n'irez pas plus loin. — Usque hue venies y et non procèdes amplins.

— S'ils avoient pu maîtriser les événemens, le passage du despotime à la liberté n'eût été marqué ni par ça triste éclat de la foudre, ni par Le.spectacle des dévastations. Ils eussent pu?en terminant la carrière révolutionnaire, s'applaudir comme Périclès, en terminantcelledc t&a vie, de n'avoir fait porter le deuil à personne. Mais ils ne purent ni arrêter ieiru siondusang,nisauverleursproprestét(s.

Entre a a deux partis se trouvoit une

foule d'êtres sans énergie, sans caractère, toujours prêts à se ranger sous la bannière du parti triomphant. Le sang couloit-il comme l'eau des torrens ? ils gémissoient en secret, mais c'est tout ce qu'ils étoient capables de faire. On eût immolé à leurs yeux leurs fils, leurs pères, leurs frères, ils se seroient tenus cachés de crainte que leurs larmes trahissant leur douleur, n'eussent éveillé les soupçons de la tyrannie. Quelques autres , ambitieux et féroces, ne voy oient dans la révolution que des moyens de fortunç ou de célébrité. La réputation a des charmes qui séduisent toupies hommes j mais beaucoup s^en font une bien fausse idée. Ils veulent à toute force qu'on parle (Veux. Ils veulent acheter la renommée à quelque prix que ce soit. Ne pouvant devenir illustres, ils tâchent rendre fameux. Les annales du monde nous transmettent également les nom- defl destructeurs des empires , et >ix de leurs fondateurs. On se souvient

de Gengiskan comme de Romulus. Oïl y vit aussi des fous qui avoient pris à tâche de violer toutes les règles de la décence, et dont le cynisme extravagant n'eût dû exciter que la pitié, s'il n'eût pas été un masque hypocrite. Mais un nouveau Socrate eût facilement distingué ces Àntisthènes au travers des trous de leurs manteaux. Ils eurent cependant des sectateurs. Le mépris de toute convenance, la grossièreté dans le langage et les manières, devinrent sous leurs auspices les caractères du patriotisme. La politesse, l'urbanité, les égards furent proscrits comme des restes d'esclavage* dans peu de temps, nous ne l'aurions pas cédé en barbarie aux Caffres ou aux Nègres de Guinée. Au milieu de ces philosophes patriotes, et de ces républicains sanguinaires, de cea petits ambitieux , et de ces cyniques extravag^ns , s'éleva un homme qui, avec l'ame la plus étroite, les moyens les plus bornés, parvint à exercer le plus

( "7 ) affreux et le plus inconcevable despotisme. Il n'eut ni ces avantages extérieurs qui captivent le vulgaire, ni ces qualités brillantes qui commandent même l'admiration du sage : avec le petit manège de l'hypocrisie, avec ces petits artifices qu'un grand caractère dédaigne, il devint l'idole de cette multitude incapable de discerner la vertu et d'estimer le vrai mérite. Le sentiment de sa médiocrité le rendoit l'ennemi de tout ce qu'il y avoit d'élevé. Le génie, le talent, les connoissances étoient aux yeux de ce nouvel Omar des titres de proscripion j c'est sous sa domination farouche que nous vîmes périr la plupart de ces hommes qui honoroientleur pays, et que l'étranger nous eût enviés. Le rôle que ce tribun a joué parmi nous , sera pour la France un sujet éternel d'opprobre. Le joug est bien moins honteux quand ceux qui nous l'imposent, ont sur nous une supériorité à laquelle il paroi ton quelque sorte impos-

( n8) sible de résister. On croyoit qu'il falloit de grandes qualités pour opérer même de grands crimes. Les fléaux des nations se présentent toujours à nos yeux sous des traits imposans. Cependant dans le monde moral comme dans le physique , les qualités malfaisantes ne sont pas toujours l'apanage de la force. Le serpent qui rampe sous l'herbe est plus dangereux que le lion qui déployé une terrible majesté. Nous aurions bien des reproches à faire à la nature, si les talens supérieurs accompagnoient toujours ou même souvent la perversité.

Cet homme, à qui la postérité assignera le rang qu'il doit tenir, mais qu'elle ne placera certainement jamaif parmi ceux dont les vices éclatant existent à-la-fois l'horreur et l'admiration, fit complètement l'épreuve de notre excessive lâcheté. Pendant près do deux années tout céda à ses désirs atroces, et il eût étendu bien plus long-temps SpD odieuse domination , s'il n'eut mal-

( «9 ) adroitement désigné les victimes avant de les frapper. Il périt : la crainte fit ce que le patriotisme auroit dû faire. Il périt, et il ne reste rien de lui que le souvenir de ses crimes et de l'humiliation dont il a couvert son pays.

Il ne nous reste de Robespierre aucun trait qu'on puisse citer. Tout décéloit en lui un caractère pusillanime, une ame sombre et déliante , des conceptions barbares et des projets insensés. On n'oubliera point qu'il eut la manie de vouloir créer une religion nouvelle et d'en exercer le ridicule sacerdoce. Cette scène burlesque qu'il nous peint comme le plus beau jour de sa vie, ne lui laissa pas long-temps d'agréa* blés souvenirs. Il prouva en mourant la jxts (lu mot de Cromwel, on vit

plus de monde entourer son échafaud qu<; Ton n'en avoit vu à l'autel où il (*n pontife de l'Etre suprême.

n'étpit point assez d'avoir abattu ce t \ -ran farouche, il falloit vaincre la fac-

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tion qu'il s'étoit attachée ; il falloit contenir Cette multitude à laquelle il distribuoit des spectacles et des basses flatteries ; il falloit lui ravir le pouvoir qu'elle a voit exercé sous son trib un. Les moyens qu'on employa ne furent pas , comme l'expérience l'a prouvé , calculés sur les règles d'une bien saine politique.

Pour écraser la démagogie , on donna un funeste ascendant aux ennemis de la république. Ceux qui ont défendu la convention dans les journées de prairial, croy oient travailler pour le rétablissement du trône. Ils songeoient à écraser le peuple, en attendant qu'ils pussen t écraser la conv ent ion elle-même. On vit bientôt une jeunesse lâche, efféminée , déserter les frontières pour venir opprimer, assassiner les patriotes, les plus anciens amis de la liberté. Ces vils sybarites , à qui le seul nom de république imprimoit la terreur, effaçoient, proscrivoient par tout les signes elles emblèmes de l'indépendance. Aux

chanta

chants de la victoire, on substituent les cris atroces de la vengeance. Par -tout on demandoit des victimes 3 on vouloit faire une hécatombe de tous les républicains.

Tel étoit du moins le voeu horrible qu'on ne craignoit pas de faire entendre dans les spectacles, dans les places publiques. Dans tout le midi, on commettoit les plus affreux massacres. On sentoit bien qu'après avoir immolé tous les patriotes, le rétablissement du trône devenoit bien facile. Enfin on crut le moment arrivé, et la conspiration du 3 5 vendémiaire démasqua cette faction qu'on avoit trop ménagée, et dans les mains de laquelle on avoit mis indiscrètement des armes. La convention

; mina sa carrière par la plus importante défis victoires. Elle créa la liberté mt sa session ; elle ne se retira qu'après l'avoir sauvée. Voilà ce qu'elle pourra opposer à ses ennemis et à ses détra< teura La pré ven tion , l'animosité

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