CHAPITRE VI
Siège du Palais.
Qu'ils furent beaux les premiers jours de la révolution ! d'Artois, Condé avoient fui. Ils avoient marché la tête haute, et jusqu'à protéger ouvertement les trames contre la sûreté du peuple de Paris. Si les projets de massacre n'avoien t pas réussi à leur gré, ce n'étoit pas leur faute : ils avoient bien fait ce
qu'ils pouvoient, et de concert. L'as- «emblée nationale a voit failli sauter a Versailles. Ils prirent la fuite dès qu'ils virent deux têtes en piques, et Condé réfugié à Chantilly , ayant demandé si le bourgeois s'étoit mêlé de l'affairé', lorsqu'on lui dit que oui, décampa à travers les champs, et sans suivre aucune route. Les princes , les nobles n'avoient pas assez de jambes pour fuir le réverbère ; ils abandonnèrent le roi, comme dans une déroute on crie :
Sauve qui peut !
Les courtisans, le conseil, le clergé et les parlemens, avoient formé une si forte ligue contre Turgot, qu'ils forcèrent le roi à le renvoyer; et le jour de la disgrâce de ce minisire , le roi traversant la galerie fut applaudi avec, enthousiasme : c'est le plus bel éloge qu'on ait jamais fait de Turgot. On auroit cru voir une coalition de malfaiteurs qui se réjouissoicnl du licenciement des maréchaussée s. Leur joie parut
( 55 ) si indécente à l'ambassadeur de Naples, qu'il ne put s'empêcher de dire à son voisin : Il me semble voir un grand seigneur qui renvoie son intendant honnête homme , et ses insolens valets qui viennent s'en réjouir en présence de leur maître, parce que cet honnête intendant les tenoit en bride.
Ils opérèrent la disgrâce des Malesherbes \ des Necker ; et ce fut sous le ministère du second que la souveraineté des princes commença à prendre Pascendant qui les a perdus. Leur coterie étoit conduite par une association d'intrigans subalternes qu'on appelle dans le style moderne des faiseurs. Deux ouvriers de cette espèce qui ne méritent seulement pas d'être nommés , furent détachés pour travailler, comme ils le disent , par le directeur-général ; ils étoicnt appuyés par ce vieillard de Pont-Chartrain , et par les charges ou places qu'ils occupoient auprès des princes. Le directeur-général se contenta
d'abord de leur opposer une superbe conscience et un profond mépris 5 mais excédé d'intrigues et de contrariétés , il prit le parti de la retraite. Il auroit pu leur dire en partant de Marly :
(( Vous ne voulez donc pas permettre )>' qu'on vous réforme? je vous prédis » qu'en moins de dix ans vous vous )) ferez détruire )). La retraite du direcleur-gér.cral fut l'époque de leur ruine ; au reste il ne faut pas leur reprocher ce tort, ils en ont fait une assez rude pénitence, et il en revient à la France une assez abondante moisson.
Ils firent assiéger le palais parce qu'ils avoient un mépris profond pour la robe. À ce siège du palais la plupart des officiers aux Gardes avoient cependant leursparens ou leurs amis au parlement j mais tout aveugloit ces nobles, en ce qu'ilss'imaginoientqueleroin'étoitque le pr'mius in ter parcs. Us me Tout dit à moi-même, et d'après ce beau raisonnement ils le regardoient comme leur
( 5- ) caissier ou leur trésorier. C'est sous ce point de vue que les uns blâmoient et que les autres approuvôient la tenue des états - généraux ; les uns craignant de ne plus assez puiser au coffre royal , les autres se flattant qu'il se rempliroit.
Leur courte vue et leur insolence servirent la nation , qui les surprit dans leur désunion , et les écrasa.
Ce qui n'étoit pas de la haute noblesse se rappeloit ce qui se passa aux états de 1 61 4. Un député de la noblesse du haut Limosin donna des coups de bâton au lieutenant d'Uzerche, député du tiersétat du bas Limosin. Ladite chambre en fit des plaintes au roi, qui renvoya cette affaire au parlement, et comme tous les officiers s'estimoient intéressés à cette injure, le parlement condamna le gentilhomme, par contumace, à avoir la tête tranchée, ce qui fut exécuté en effigie. Et comme si à la face des états chacun se plaisoit à faire plus d'insolences, et à montrer plus de mépris des
(58) lois, Rocliefort donna des coups de bâton à Marsillac , sous prétexte qu'il avoit médit de M. le Prince, et déclaré sa mauvaise volonté pour la reine, et dit plusieurs particularités de ses desseins contre elle. Saint-Géram et quelques autres offrirent à la reine de donner des coups de bâton à Rocliefort ; mais M. de Bullion l'en détourna, et se chargea de poursuivre l'affaire pour la reine. Nonobstant tout ce que lit M. le Prince, M. Bullion, poursuivant l'affaire pour la reine, eut un décret de prise-de-corps. 11 est à noter que M. le Prince avoit présenté au parlement sa requête, par laquelle il avouoit la violence faite par Rocliefort, prétendant que les princes du sang peuvent faire impunément de telles violences : mais depuis ayant eu avis que tant s'en falloit que son aveu pût garantir Rochefort, et que le parlement eût procédé contre lui pour l'aveu q if il en avoit lai (, étant vrai que les princes du sang ne
(39) peuvent user de telles violences , sans être repris par la justice, il retira sa requête. Plaisante requête qui renferme la prétention des princes du sang, de pouvoir faire donner des coups de bâton à des gens de qualité.
Après la tenue , ils firent comme ils avoientfait quand M. le Prince et son parti demandèrent les états. Ce ne fut que pour dresser un piège à la reine, espérant d'y faire naître beaucoup de difficultés et de divisions qui mettroient le royaume en combustion $ mais lorsqu'ils virent qu'ils conspiroient tous au hien de l'état, ils se tournèrent alors vers le parlement, et essayèrent d'y produire l'effet qu'ils n'avoient pu aux états. Ils semèrent dans ce corps de la jalousie contre le gouvernement, les persuadant qu'on les méprisoit, en ne leur donnant pas la part que l'on devoit dans les grandes affaires que l'on tr aitoit alors. On promit de les aider à maintenir leur autorité. Ces inductions à
des personnes qui d'elles-mêmes n'ont pas peu d'opinion de l'estime qu'on doit faire d'eux , eurent assez de pouvoir pour faire que le 24 de mars, quatre jours après que les députés des états furent congédiés, le parlement assembla toutes les chambres. On arrêta que, sous le bon plaisir du roi, les princes, dues, pairs et oiïiciers de la couronne seroient invités à se trouver en ladite cour pour aviser sur les propositions qui seroient faites pour le service du roi, le soulagement de ses sujets, et le bien de son état.
Cet arrêt fut incontinent cassé par un arrêt du conseil : le roi fit venir les présidens , leur lit une réprimande, qu'ils dévoient, comme son premier parlement, employer l'autorité qu'ils tenoient du roi à faire valoir la sienne , non à la déprimer en sa présence, et qu'il leur défendoit de délibérer davantage sur ce sujet.
lis ne laissèrent pas de le faire. Le
( fa )
lendemain ils arrêtèrent que de tout temps le parlement prend part aux affaires d'état , et que les rois sont même accoutumés à lui envoyer les traités de paix pour lui en demander avis.
Enfin, après quatre ou cinq arrêts rendus et cassés, Paffaire en demeura là : l'opiniâtreté du parlement l'emporta sur la volonté durci.
]Vest-ce point là, à quelque différence près, l'histoire de 1788 et 1789 ?