CHAPITRE XCVII
Samson.
C'est le bourreau : Voltaire a dit que c'étoit au bourreau à écrire l'histoire des Anglais; l'on pourroitdire de même que ce seroit à Samson à écrire celle du règne de la terreur.
Quel homme que ce Samson ! impassible, il ne fit jamais qu'un avec le couperet du supplice. Il fit tomber la tête du plus puissant monarque de l'Europe, celle de sa femme, celle de Brissot, celle de Couthon , de tous les adverses, et tout cela d'un front égal -, il fit cou-
1er en ruisseau le sang mêlé des princes , des législateurs , des plébéens , des philosophes. Si Ton a appelé un geôlier un verrou- animal y on peut appeler Samsori la hache- guillotine . Il abat la tête qu'on lui amène , n'importe laquelle. Quel instrument ! quel homme!
il dut craindre de rester seul un jour dans Paris.
Que dit-il ? que pense-t-il ? A-t-il fait réflexion qu'il avoit mis à mort tous les chefs des partis contraires : Charlotte Corday et Fouquier -Tin ville , l'épouse de Roland et Henriot?
Je voudrois bien savoir ce qui se passe dans sa tête , et s'il a regardé ses terribles fonctions uniquement comme un métier. Plus je rêve à cet homme, président du grand massacre de l'espèce humaine, abattant des têtes couronnées sans froncer le sourcil, de même que celle du plus pur républicain , plus mes idées se confondent.
Il a vu la jeune fille, à la veille de
ses noces, affronter le trépas avec plu* de sang-froid que le fameux d'Estaing qui avoit rempli l'Europe des récits glorieux de sa bravoure et de son intrépidité. Comment dort-il après avoir reçu les dernières paroles ou les derniers regards de toutes ces têtes coupées ?
En vérité je voudrois être dans Famé de cet homme pour quelques heures , j'y surprendrois peut - être quelques idées qui nous sont inconnues. Il a vu mourir dans Fivresse le farouche Danton , dont tous les décrets sentoient le vin 5 il a Vu Robespierre et ses odieux satellites à leur dernier moment frémir, pâlir, suer de la terreur dont ils avoient glacé les Français : il eût coupé la tête à Condorcet comme à Marat.
Quel singulier homme ! et son existence ■ n'est pas un problême !
Il a entendu ces milliers de femmesfuries applaudir avec des cris forcenés à cet épouvantable déluge de sang. Il dort ! dit-on 5 et il pourroit bien se faire
que sa conscience fût en plein repos.
La guillotine l'a respecté, comme faisant corps avec elle ; l'on ne s'est jamais avisé de condamner au feu la planche roulante qui amenoit les victimes sous le tranchant fatal. Il est vrai qu'il ne fut point tout à-la-fois , comme l'exécuteur de la justice de Nantes , bourreau ? président de société populaire , et témoin gagé pour déposer contre les prévenus. On ne se disputa point comme à Nantes le bonheur de l'avoir pour gendre ; on ne vit point comme à Nantes des personnes de tout rang et de tout état l'aborder d'un air caressant et presser amicalement ses mains sanglantes ; et les Parisiennes ne portèrent point à leur oreille , comme bien des femmes de Nantes, des guillotines de vermeil.
Il reçut , dit-on , des excuses de la reine , lorsque sur l'échafaud , elle eut posé par mégarde le bout de son pied s.ur le sien. Que pensa-t-il alors? il fut
( *9r> ) long-temps payé des deniers du trésor royal : quel homme que ce Samson ! il va , vient comme un autre , il assiste quelquefois au théâtre du Vaudeville; il rit , il me regarde ; ma tête lui est échappée , il n'en sait rien ; et comme cela lui est fort indifférent, je ne me lasse pas de contempler en lui cette indifférence avec laquelle il a envoyé dans l'autre monde cette foule d'hommes, tant du premier que du dernier rang :
il recommenceroit si... et pourquoi pas? N'est-ce point là son métier ?
Quand les charretées de ces innpmbrables victimes étoient traînées par trois ou quatre haridelles , comment ïie s'est-il pas trouvé dans l'espace de quatorze jmois quarante hommes déterminés, perçant le flanc des haridelles , et donnant ce grand signal de courage propre à le réveiller dans l'ame de leurs concitoyens ? Mais non ! tous les braves étoient morts ou aux armées; et la terreur étoit telle que si l'on eût
dit à un particulier : A telle heure îa charrette passera devant ta maison , tu 'descendras , et tu t'y placeras , le particulier auroit attendu la charrette, auroit descendu son escalier , et s'y seroit placé !