CHAPITRE X C V
Fraternité,
Indigné de la prostitution qu'on faisoit du doux mot de fraternité , Chamfort traduisoit cette inscription tracée sur tous nos murs : Fraternité, eu la mort , par celle-ci : Sois mon frère , ou je te tue. Il disoit : La fraternité de ces gens-là est celle de Caïn et dyu4bel.
On a effacé depuis ou la morU
( i8i ) CHAPITRE XCVI.
Les mères sont nourrices.
Si l'on retrace chaque jour les scènes affligeantes de notre révolution , pourquoi ne pas parler d'un spectacle du moins consolant et qui frappe incessamment nos regards? c'est celui que nous offre une multitude d'enfans alaités par leurs mères. De quel côté que je porte les yeux , je rencontre par-tout des enfans, et dans les bras de toutes les femmes ; les hommes eux-mêmes portent ces innocentes créatures : il n'est point de carré de verdure f point de promenade, point de place publique qui n'offrent des groupes d'enfans de tout âge.
Ici , l'adolescence tire dans une multitude de petits charriots , l'enfance paisiblement endormie : vos pas sont arrêtés par tous ces petits attelages , mais vous n'en murmurez pas , vous ne vous
( 182 ) en offensez pas, parce que vous êtes amplement dédommagés du retard par le gracieux sourire de tous ces êtres aimables et innocens. Ils vous entourent, ils vous pressent les genoux ; vous les écartez doucement pour poursuivre votre chemin. Là , la petite fille de dix ans fait la bonne , régente ses soeurs et cousines , et rien de plus intéressant à contempler que la subordination qui règne entre des âges que l'on confond avec celui où nous sommes parvenus.
Jamais dans aucune ville , dans aucun temps de ma vie , un pareil nombre d'enfans n'avoit frappé mes regards.
La maternité devient pour nos françaises un degré de plus d'agrément :
toutes nourrissent , toutes s'honorent d'être mères , et toutes sentent que la seule et bonne nourrice , est la véritable mère. La maternité est tellement en honneur , que ses fonctions font taire tous les propos oisifs qu'inventoient la malice et la médisance. Le sexe est jus-
( i83 ) tifié de toutes ses foiblesses, dès qu'il offre une nourrice soigneuse et attentive. Les plus jeunes sont , pour ainsi dire , celles qui s'attirent le plus de respect , tant les devoirs de la nature , quand ils sont accomplis , imposent silence au bavardage de nos vains moralistes ! Eh ! la nature n'est-elle pas déjà une énorme usurière envers un sexe foible j et si la femme ne trouvoit pas dans les charmes et les caresses d'un enfant, non une récompense, mais un dédommagement de ses peines , la génération des êtres ne tariroit-elle pas bientôt?
Il semble que toutes les âmes qui se sont envolées sur la frontière pour la défense de la patrie , soient rentrées pour animer de nouveaux corps , et former un foyer de républicains , qui jouiront des travaux et des sacrifices de leurs ancêtres.
L'enfance plus soignée, plus libre dans ses mouvemens , et qui n'est plus
châtiée , indique un caractère de joie et d'indépendance qui charme l'observateur. Les corrections ont disparu ainsi que les nourrices vénales et grossières ; la voix seule réprime les fautes ; et c'est ainsi que l'on doit accoutumer de bonne heure l'enfance à n'être régie que par la parole.
Les voilà , ces jeunes élèves qui s'entretiendront un jour de nos erreurs, de nos fautes , de nos malheurs ; ils nous jugeront , et la véritable histoire de nos calamités et de nos grandeurs ne sera que dans leur bouche.
Les petits caractères impérieux se décident déjà et annoncent la fierté républicaine. D'année en année les nuances se font sentir ; et moins gênés par des pédagogues , ils se livrent avec plus d'effusion au plaisir 5 leur attitude plus libre , en devient plus gracieuse 5 ils seront meilleurs que nous , parce qu'ils auront été plus heureux dans leur premier âge.
Enfin le nombre des enfans est si grand, que dans telle promenade, il surpasse celui des personnes adultes (1). On ne peut se lasser de ce spectacle délicieux , qui annonce la profondeur des vues d'une nature régénératrice. Si c'estlà un produit de la révolution ( comme on ne sauroit en douter), ce sont en même temps des scènes si touchantes , qu'elles peuvent tempérer les tristes couleurs du tableau de nos désastres passés. Mais quoi ! seroit-ce une loi éternelle de la nature, que le bien jaillisse des sources du mal , et qu'il ne puisse être enfanté que par lui ? Je n'ose m'arrêter sur cette idée ; elle corromproit ce sentiment de joie qui me pénètre en voyant éclore une génération nombreuse , qui ressemble à cet essaim d'abeilles sorti des flancs du taureau d'Aristée ; et nous,
(i) Sur dix enfans, j'en compte huit qui ont la chevelure blonde : ainsi les enfans du Nord sont constamment plus nombreux dans noire commune.
( 186 ) comme les instrumens d'un bras invisible et puissant , nous aurons tracé' douloureusement cette carrière de tranquillité et de gloire que l'homme parcourt, ainsi que le prouve l'histoire, à la suite des grands mcuvemens et des bouleversemens des empires.