BRÉVIAIRE JJ
quant que le secrétaire-greffier avait son chapeau sur la tête, dans la voiture, il lui dit en plaisantant : La première fois que vous êtes venu me prendre, au Temple, vous aviez ,< oublié votre chapeau : vous avez été plus soigneux aujourd'hui.
Trahi par la noblesse, par ses deux frères, par Lafayette, sachant que le but était de faire déclarer ses enfants bâtards après lui avoir ôté la couronne, il est bien étonnant qu'il eût accédé à un projet de fuite injustifiable sous tous les rapports. 'On répond qu'il était encore dans l'ignorance de toutes ces trames ; mais lorsqu'il fut éclairé, comment ne devint-il pas sincèrement et pleinement constitutionnel ?
C'est donc le Bréviaire qui le consolait de la perte de toutes ses grandeurs.
Il n'est pas étonnant qu'après sa mort des prêtres en aient voulu faire un martyr. On a longtemps distribué [ des reliquaires où étaient de ses cheveux, vrais ou supposés ; les fripons les ont vendus aux imbéciles ; et dans les confessionaux ce fut un cas réservé que d'avoir assisté à son supplice. Au moment où j'écris, j'en crois à peine mes yeux, je viens de voir, à la porte d'une église de Paris, descendre douze à quinze confessionaux rebâtis à neuf. J'ai reculé de surprise à la vue de cette artillerie papale ; chacune de ces boîtes à tartuffe, m' écriai- je, est une pièce de canon prête à tirer contre le gouvernement républicain. La prédication sacerdotale est déjà une guerre ouverte ; on peut
en prévoir et en arrêter les effets ! mais la confession !
qui peut en calculer les suites clandestinement désastreuses ?"
Plusieurs marchands de livres m'ont attesté qu'on recherchait les Bréviaires, et qu'on les achetait avec une sorte d'empressement. Délivrés des Capucins, des Picpus, des Minimes, des Chartreux, des Moines-déchaux, avec ou sans barbe, des Prieurs, des Chanoines, des Abbés, nous disions : Un petit nombre d'heures de travail suffira, si tout le mondé travaille, pour faire désormais de la France une vraie Utopie ; et voici qu'on lit à Paris le Bréviaire
comme par le passé, et mieux que par le passé, car ceux qui le lisent n'en font plus le semblant. " — — ■
Les Bréviaires, les Missels vont dans les départements et en Allemagne : tandis que nos romans abominables, et dont l'Espagne n'avait jamais entendu parler, y passent : ainsi vingt années suffisent quelquefois pour changer entièrement la face d'un empire ; si les Espagnols lisent nos livres, tant bons que mauvais, ils seront nos imitateurs et nos émules.
Que d'événements se sont succédés depuis 1789, jusqu'en 1797, inconnus, inobservés, inouis, malgré tant d'écrits ; quel spectacle dérobé à l'histoire ; que d'idées nouvelles sur l'extravagance et la perversité de l'homme!
Une nation entière trop confiante a été trahie par son chef. Louis XVI, dédaignant d'être roi d'un peuple libre, s'est couvert d'une dissimulation profonde afin de se ressaisir du sceptre despotique, pour terrasser d'un seul coup la moitié du peuple, et paralyser l'autre. Il s'est environné de conspirateurs ; il a écouté de préférence, et comme par instinct, des conseillers pervers, et a malicieusement écarté tous les bons. •
« Il n'a pas rougi, au champ de la fédération, de rendre témoin de son parjure tout le peuple Français rassemblé ; il n'a pas craint d'appeler en même temps l'étranger sur notre territoire pour étouffer la liberté naissante.
« Furieux de n'avoir pu incendier Paris en 1789, obstiné dans son ressentiment profond, il médita depuis tous les plans, tous les projets de sang capables de l'assouvir ; et lorsque son peuple, convaincu de sa perfidie, oubliait généreusement ce forfait abominable, le monstre couronné
calculait avec le sang- froid d'une âme astucieusement concentrée, les mesures les plus efficaces pour l'égorger.
« Tombé dans ses propres pièges, et voyant arriver le jour de la justice, il veut interpréter en sa faveur quelques mots d'une constitution qu'il a déchirée : il veut nous dire que, dans le pacte social, nous lui avions permis d'assassiner la nation, et qu'il avait le droit d'armer des satellites étrangers, sans qu'on pût en rendre responsable sa tête couronnée. Ce genre de défense est un nouveau délit, un outrage fait à la raison humaine. Lorsqu'il n'y avait pas encore de lois contre les enfants parricides', parce que le législateur n'avait pas conçu la possibilité d'un tel crime, les enfants qui avaient tué leur père devaient-ils être renvoyés absous ? Pouvait-on supposer dans le texte de la constitution, un roi conspirateur, incendiaire, assassin, parricide ?
« Il paraît donc bien étrange qu'on veuille juger Louis XVI ou par la constitution qui n'existe plus, ou par le code pénal. Ses crimes sont notoires. Les frontières ont été inondées de sang ; le sang des Parisiens et des Marseillais a baigné les murs de ce château infernal, d'où le démon du despotisme a vomi mille morts.
« Les lois politiques seules doivent punir ses crimes d'une nature extraordinaire et dans une crise extraordinaire. Tout ici est nouveau, terrible, nécessaire. C'est le procès d'une nation outragée et d'un roi coupable.
« Les lois politiques qui appartiennent aux grandes sociétés et qui les modifient incessamment, ne sont plus celles du droit naturel ni du droit civil : elles veillent à la conservation du tout ; et n'ayant point d'autre but, elles ne sont point soumises à tous ces mots équivoques au moyen desquels, on soutient également la pour et le contre.
« Ce sont les lois politiques qui ordonnent la guerre, qui font brûler la maison où serait enfermé le germe de la peste, qui protègent l'écu du millionnaire contre la main du nécessiteux qui le convoite ; qui après la mort d'un homme, ordonnent la mort d'un autre. Ces lois politiques par leur
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nature et par leur utilité s'élèvent dans toutes les grandes circonstances, et conviennent surtout au jour de la tempête. Ce sont les lois politiques qui avaient voulu F inviolabilité du roi, afin qu'il fût impassible dans l'exercice de ses sublimes fonctions. Les mêmes lois politiques ont prononcé la déchéance de la royauté, parce que la royauté allait opérer la dissolution de l'état et qu'il n'y avait plus de milieu entre la désorganisation et la république. Ainsi, ce n'est plus la jurisprudence qu'il faut suivre, puisque c'est l'insurrection qui a dit : Abattez le pouvoir. La Convention n'a pu ni déléguer cette autorité, ni créer un tribunal.
« Consultons donc les lois politiques, et mettons de côté les lois abusives et chicanières. Les fondateurs de la liberté ne doivent point s'engager dans des questions tortueuses et les ambages du barreau. Une philosophie trop timorée, comme le cri féroce du maratisme, nous égarerait en ce moment.
« Qu'exige le rétablissement de la république, qu'exige l'intérêt national ? Je vois d'un côté une nation, de l'autre un individu. Cet individu mérite la mort, puisqu'il a compromis la sûreté publique et qu'il a été l'ennemi de la patrie: mais cet individu, quoique déplacé de sa sphère rayonnante, est encore un demi-dieu pour des adorateurs fanatiques. Les autres voient en lui le dépositaire de richesses immenses qu'il distribuait à ses favoris ; et ils voudraient rétablir le dépositaire. Tous ceux qui aiment l'or, regrettent le grand distributeur. D'autres se mettent en idée à sa place, et s'intéressent au criminel par la hauteur de sa chute. Le politique ne voit que le parricide national ; il ne balance pas à dire : Le chef de tant de conspirations, à qui le peuple a trop de fois pardonné, ne doit plus rencontrer que des lois inexorables : le roi qui se disait le Palladium de la constitution, et qui agit contre la constitution au nom de la constitution, mérite la mort. La patrie au bord du précipice, crie à tous les représentants du peuple : A moi, Vengeurs 1 « Sous cet aspect, et le seul que la raison politique puisse
PROCÈS DE LOUIS XVI 8l
offrir, les représentants du peuple ne sont plus des juges f puisque les crimes sont avérés, ils ne sont plus que des vengeurs ; ils doivent sans retardement prononcer la peine qu'ils méritent. Les lois politiques d'une nature supérieure exigent que la France ne soit pas livrée à l'incertitude ; nous sommes en guerre civile ; deux partis se choquent afin que l'un cède' à l'autre. Ou la république, ou le despotisme d'un seul ! EsM:-il utile, est-il nécessaire que Louis XVI périsse ? '
« Je soutiens que le roi est mort, qu'il est enseveli : il n'a plus d'existence politique. Il aurait fallu, et il ne faut encore le considérer que comme étant retranché à jamais de la société ; les lois politiques ont tué l'être politique ; elles ont- fait ce qui était nécessaire. Le roi n'est plus qu'un fantôme ; et avoir placé sa tête sous la hache de la loi, c'est comme si elle était tombée. Après la déchéance de la royauté il était de la saine politique d'écarter ou d'ajourner la peine du ci-devant couronné ; car le temps est aussi un législateur qui débrouille les questions les plus épineuses ; et la solution du problème était dans ce vers de la fable : Avant ce temps, le roi, l'âne ou moi, nous mourrons. Mais ce sage parti n'a pas plu au parti désorganisateur : il appelle, le trouble, il aime la discorde, il échauffe tout pour produire l'incendie. L'un va juqu'à dire : Je veux voir sa tête au Carrousel ; et il prend ce langage pour celui d'un législateur; l'autre abuse du nom de républicain, sans songer que la république n'est pas encore faite. Le vrai politique dit: Jugez Louis XVI ; prononcez qu'il mérite la mort ; mais ne prononcez point la peine de mort.
« Si Louis XVI n'est plus un être politique pour nous, il l'est encore pour les potentats de l'Europe. Les maximes antisociales qui leur font regarder les états comme des métairies, et les peuples comme des troupeaux, ces maximes leur dicteront des impostures nouvelles : ils calomnieront les Français ; ils abuseront de l'ignorance de leurs sujets ; ils achèveront de verser l'or pour échauffer leurs farouches satellites ; le frère du traître sera proclamé régent ; le fils
roi, son âge et son innocence deviendront, dans le lointain, des vertus. On sait combien les mots dirigent les hommes : chaque Bourbon se dira propriétaire du trône, et offrira des parties de la France à qui voudra le rétablir. Plus ces prétentions seront extravagantes, plus elles prendront chez des peuples accoutumés à regarder les rois comme des Dieux, sans lesquels rien ne saurait exister, et qui seuls peuvent donner la vie au corps politique.
« Mais Louis XVI est prisonnier : les princes émigrés oseront-ils dire qu'il n'est plus ? Fidèles à leur détestable logique, ils ne veulent que tyranniser sous son nom ou après lui. Les plaines de Châlons violées par les ennemis déposent que Louis est à la lettre prisonnier de guerre : il n'est pas permis d'égorger son ennemi. Si le matin du 10 août, il fût tombé sous le fer des vengeurs de la liberté sa mort n'eût point été un crime : elle eût été un grand acte de justice aux yeux de l'Univers : tout était légitime alors. Mais la Providence qui me semble avoir disposé tous les événements de cette grande révolution, ne l'a pas permis ; elle semble avoir dit aux Français : Vous aurez une république, et vous aurez en même temps la gloire d'avoir épargné le sang de votre plus cruel ennemi. L'exemple sera le même pour toutes les têtes couronnées : faire tomber celle de Louis XVI, serait faire croire qu'il est encore iedoutable. Il ne l'est plus : l'incompréhensible talisman est brisé. Le meurtrier de la Bastille, de Nancy, de Tournay, des Tuileries, portera sur son front la marque éternelle de sa réprobation ; et son pied ne foulera plus la terre vivante de la liberté ; il ne jouira pas même du doux plaisir de la contempler. Du fond de son obscure prison, il entendra nos hymnes de victoire : et qui sait, si le remords ne pénétrera point son cœur avec les larmes d'un vrai repentir ; si dans la douleur amère qui oppressera son cœur, il ne s'écriera pas : J'étais un insensé, j'étais un barbare : mais les hommes m'avaient fait roi.
« Il faut donc compter pour quelque chose la réaction morale qui détermine toujours les esprits vers la pitié,
lorsque la justice a fait couler le sang. Si le roi périt sur un échafaud, cette tragédie partagera l'Europe ; elle sera l'origine de débats interminables qui serviront de prétexte contre les Français.
« La captivité prévient ces commotions sanglantes. Ceux qui seraient tentés de se dire rois, ne l'oseront pas ; nous n'aurons point de prétendants, on cessera bientôt de s'intéresser pour un fantôme qui doit s'éteindre : il sera dit à l'Europe que l'impunité n'est plus le privilège des potentats. »
Tel est à peu près le résumé que je me suis fait sur cette grande question ; et mon opinion fut conçue dans presque les mêmes termes.
Les Girondins voulaient sauver le roi, mais ils ne voulaient pas en même temps perdre leur popularité ; et le despotisme populacier exerçait alors tout son empire ; c'était à qui le caresserait. Les Girondins imaginèrent l'appel au peuple, comptant bien qu'en prenant cette route, l'issue du procès aurait une foule de chances favorables ; mais ils se trompèrent, et je fis de vains efforts pour les dissuader. Je m'opposai à l'appel au peuple, et je leur dis qu'ils s'enferreraient eux-mêmes. Ils auraient pu être divisés sur la peine capitale : ils se réunirent dans le même vote, et, par Jà, ils composèrent la voix de la majorité, quoique leur dessein secret fût d'épargner à la nation le spectacle d'un roi traîné à l'échafaud.
C'est ainsi que dans les grandes affaires politiques, le raffinement et la dissimulalion vous font toucher un but contraire. Je crus de mon côté qu'il ne fallait point ruser, et supérieur à la crainte, ferme dans mes principes, je me sSparai dans cette occasion des Giiondins que j'avais toujours aimés et estimés. Je votai contre l'appel au peuple, en m' énonçant avec la même franchise contre la peine de mort.
L'examen de cette question me donna une fièvre de quarante-huit heures, et je fis passer par ma tête des volumes de réflexions. J'en tombai malade ; et ayant rencontré
(à ce qu'il m'a toujours semblé) le point véritable, je ne me cache point de dire que ceux qui ont voté différemment, ont commis à mes yeux une bévue politique. Probablement qu'ils n'avaient pas fait les mêmes efforts pour parvenir à la solution de ce grand problème, qui, cependant, ne sera bien jugé et en dernier ressort, que par la plume du Tacite qu'adoptera la postérité. Quant à moi, j'ai fait mon devoir d'homme et de législateur ; et je le fais encore ici, comme écrivain indépendant et libre.
Est-ce bien le même individu, couronné et sacré à Reims, monté sur une estrade, environné de tous les grands, tous à ses genoux ; salué de mille acclamations, presque adoré comme un Dieu ; dont le regard, la voix et le geste étaient autant de commandements, rassasié de respects, d'honneurs et de jouissances, enfin séparé, pour ainsi dire, de l'espèce humaine ; est-ce bien le même homme que je vois bousculé par quatre valets de bourreau, déshabillé de force, dont le tambour étouffe la voix, garotté à une planche, se débattant encore ; et recevant si mal le coup de la guillotine, qu'il n'eut pas le col, mais l'occiput et la mâchoire horriblement coupés.
Son sang coule ; les cris de joie de quatre- vingt mille hommes armés ont frappé les airs et mon oreille ; ils se répètent le long des quais ; je vois les écoliers des Quatre- Nations qui élèvent leurs chapeaux eti l'air : son sang coule ; c'est à qui y trempera le bout de son doigt, une plume, un morceau de papier ; l'un le goûte, et dit : II est bougrement salé! Un bourreau, sur le bord de l'échafaud, vend et distribue des petits paquets de ses cheveux ; on achète le cordon qui les retenait ; chacun emporte un petit
fragment de ses vêtements ou un vestige sanglant de cette scène tragique. J'ai vu défiler tout le peuple se tenant sous le bras, riant, causant familièrement, comme lorsqu'on revient d'une fête.
Aucune altération n'était sur les visages ; et l'on a menti, lorsqu'on a imprimé que la stupeur régnait dans la ville (1). Cène fut que quelques jours après que la réflexion, et je ne sais quelle crainte inquiète de l'avenir jetèrent des nuages dans les sociétés particulières. Le jour du supplice ne fit aucune impression ; les spectacles s'ouvrirent comme de coutume; les cabarets, du côté de la place ensanglantée, vidèrent leurs brocs comme à l'ordinaire ; on cria les gâteaux et les petits pâtés autour du corps décapité : il fut mis comme un autre criminel dans le panier d'osier, conduit au cimetière de la Magdeleine, où il reçut une ample dose de chaux vive qui le calcina de manière qu'il serait impossible à tout l'or des potentats de l'Europe, de faire la plus petite relique de ses restes.
Ce fut le ministre de la justice qui lui annonça et lui lut le décret de mort. Il paraît que Louis XVI eut quelque espoir jusqu'au dernier moment, car il est certain qu'il s'emporta et qu'il livra une espèce de combat à ses six bourreaux ; il parla assez longtemps et assez hautement (2).
(1) On dansa près du pont de la Révolution le jour de la mort de Louis XVI (21 janvier 1793).
(2) Cette lutte de Louis avec ses bourreaux eut lieu lorsqu'on voulut lui lier les mains. L'abbé Edgeworth lui adressa quelques mots qui le ramenèrent à des sentiments plus calmes. « On lui attacha les mains, dit Louis Blanc, d'après Edgeworth et les journaux du temps, on lui coupa les cheveux ; après quoi, sur les bras de son confesseur, il se mit à gravir les marches, d'ailleurs très raides, de la guillotine, d'un pas lenj:, d'un air affaissé. Mais parvenu à la dernière marche, il se relève soudain, traverse rapidement toute la largeur de l'échafaud, s'avance vers le côté gauche, et, d'un signe, commandant le silence aux tambours : « Je meurs innocent de tous les crimes qu'on m'impute... » » Il avait la figure très rouge et sa voix était si forte qu'elle dut être entendue au Pont-Tournant. Quelques autres paroles de lui retentirent très distinctement. Il allait continuer lorsque sa voix fut couverte par des roulements de tambours.
(Note de l'édition Poulet-Malassis.)
Afi
f On prétend que ce fut le comédien Dugazon qui prévint le commandement de Santerre, et ordonna, comme émané du chef, le roulement de tambour. La religion semble aussi Tavoir affermi dans cet horrible passage du trône à l'échaf aud ; et les paroles du confesseur furent sublimes :A liez, fils de saint Louis, montez au ciel ! (i)
pi A un certain point de vue de hauteur, les trônes ne sont que des monticules ; et la mort d'un roi sur l'échafaud n'est point de ces événements qui troublent l'ordre physique, ou qui puissent interrompre une des moindres lois de la Nature, encore moins la marche des choses d'ici-bas. Louis XVI pouvait mourir d'une mort plus douloureuse encore ; mais les hommes, en renversant une idole, sont encore effrayés eux-mêmes des coups qu'ils lui portent ; et nous sommes tous plus ou moins semblables au statuaire qui tomba à genoux devant son propre ouvrage.
Ce que je puis attester, c'est que, cinq à six jours après le supplice, la plupart des législateurs qui avaient voté la mort, furent comme effrayés de ce qu'ils avaient fait ; ils se regardaient l'un l'autre avec étonnement ; ils éprouvaient une sorte de crainte intérieure, qui, chez quelquesuns, ressemblait au repentir. Tantôt ils évitaient ceux qui avaient été de l'avis contraire >; ils n'osaient les interroger. Je me souviens très-bien qu'ils se groupaient, qu'ils se parlaient entre eux, et que notre approche les embarrassait.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à cette époque, une séparation presque absolue s'établit entre ceux qui avaient ou n'avaient pas voté la mort ; que les inimitiés s'enflammèrent, que les haines s'accrurent, que les reproches voilés ou connus prirent un caractère effrayant, et qu'enfin le supplice de Louis XVI menaçait tous ceux qui avaient voulu l'en préserver.
(i) L'abbé Edgeworth ne mentionne pas avoir prononcé ces paroles dans les dernières heures du roi. Elles sont d'ailleurs très contestées.
Ces menaces insolentes et téméraires firent sortir de nos bouches des vérités tardives, mais foudroyantes. Nous ne gardâmes plus de ménagements pour des hommes, nos égaux, qui osaient nous appeler des êtres pusillanimes, nous injurier, nous dévouer aux fureurs de la populace ; il n'y eut plus rien de commun entre nous, parce qu'ils ne voulurent pas nous passer notre opinion.
C'est parce qu'ils avaient fait tomber la tête de Louis XVI qu'ils s'enhardirent à faire tomber sur la même place, celle de leurs collègues. Ce fut un délire de fureur, de vengeance et de rage ; et je crois qu'il y entrait baaucoup plus de terreur pour eux-mêmes, que de républicanisme. ^^^
Enfin, j'ai démêlé dans plusieurs mi remords profond. Aàdfa&U Desacy, homme doux, probe et modeste, ayant des connaissances historiques, en est mort de chagrin (1). Eh! voilà les hommes ! ils sont mus, entraînés à leur insu ; ils cèdent aux passions d'aUtrui, ils n'osent avoir leur avis ; et il y en a bien peu qui sachent garder leur caractère, lorsque tout menace, frémit et s'ébranle autour d'eux.
Tous les Girondins furent affligés d'avoir usé d'une finesse inutile ; ils se repentirent de la fausse route qu'ils avaient prise par leur appel au peuple. Ils virent que leurs adversaires se métamorphosaient en tigres pour les déchirer. Ils n'eurent pas ce courage qui va au-devant des dangers, et les défie. Ils crurent aux lumières, à la sagesse de la nation, à sa force qui se réveillerait en leur faveur. La nation indécise et se partageant elle-même sur ce grand événement, ne savait qui condamner ou absoudre ; elle abandonna également à leur propre destinée les divers partis de la Convention nationale ; et elle en attendit les résultats dans une sorte d'apathie vraiment inconcevable, et qui lui fut funeste.
Certes, la reine ne jouissait ni de l'estime ni de l'affection
(1) En réalité Desacy, ou de Sacy, est mort d'une fluxion de pcitrine en septembre 1794.
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publique. L'histoire récente du collier, son amour désor.
donné pour l'empereur son frère, sa haine présumée pour la France, ne lui conciliaient point les respects du peuple. On se rappelait son arrivée dans les cours de Versailles, qui avait été signalée par un grand coup de tonnerre, et trois mille infortunés étouffés à la place de Louis XV au milieu des réjouissances de son mariage, à cette même place qu'elle devait elle-même ensanglanter ; l'acte de comédienne trop répété, celui de montrer son fils au peuple, d'en faire son égide, de le traiter comme son roi : ce mouvement emprunté de nos tragédies, devint ridicule, surtout depuis qu'après ses manières, sa pétulance, ses courses nocturnes, elle eut fourni des armes à la médisance ou à la calomnie, et qu'on se fut accoutumé à regarder le petit prince comme le fruit de ses débauches. On ne parlait que de. ses dérèglements : ils furent tels, vrais ou supposés, que ce ne fut qu'à cette époque que l'on parla publiquement d'un vice presque inconnu, qui n'avait point de nom dans notre langue, et dont, pour comble d'horreur, son exemple semblait éteindre le scandale.
L'histoire dira ce qui précipita le supplice de la reine, je n'en connais point les détails : mais je suis autorisé à ( \ Li^ croire que les auteurs de la mort de Louis XVI, menacés dans leur existence, réagirent avec audace, et voulurent faire croire à leurs ennemis qu'ils n'avaient pas peur, et qu'ils pouvaient les braver. La peur a joué un si grand rôle dans notre révolution, son autel fut si large, qu'on attribua souvent à la politique, à l'ambition, à des vues profondes ce qui ne fut fait que pour étourdir un adversaire, et le frapper lui-même de crainte et de terreur; et ce qui sert à le prouver, c'est que la sœur du roi, quin' avait h J^ d'autre crime que celui de sa naissance (pour parler le
langage du temps), ne fut pas épargnée, et qu'il est impossible d'imaginer aujourd'hui quels purent être les motifs d'une pareille exécution.
Braver les têtes couronnées, les humilier, cendre toute
réconciliation impossible, attacher la nation entière à la ^Hjiy^^ "révolution en l'attachant à ses excès : voilà quel fut Te but de ceux qui voulurent gouverner. Ce qui sauva la fille du roi, idolâtrée de son père qu'elle vit aller à l'échafaud (tandis qu'elle ignora longtemps que sa mère avait eu le même sort), ce fut moins s'a jeunesse que l'espérance confuse de Robespierre d'arriver par elle à un rang qui n'avait point alors de nom, mais auquel lui et son parti auraient su en donner un. Le chimérique, Fin- ^ucroyable, se calculaient alors, comme îes~crïoses ordinaires eTpos'sîbles.
Le Dauphin de France (car c'est le titre qui appartenait jadis à l'héritier présomptif de la couronne), avait reçu de l'Assemblée nationale constituante, qui détermina le sort du trône, le titre de prince royal. Il était prisonnier au Temple; et là, sa mère, reprenant l'ancienne étiquette de la cour, et relisant Suétone, affectait de traiter cet enfant avec tout le respect dû à un monarque. Il était considéré comme Louis XVII dans sa famille au cachot (pauvre orgueil humain !), tandis que les révoltés de la Vendée le proclamaient sous cette qualité, et que tous leurs actes se faisaient en son nom. Cet enfant avait six ans et quelques mois quand les portes du Temple s'ouvrirent pour le recevoir ; elles s'étaient refermées sur lui pour jamais. La commune lui avait donné pour gouverneur, instituteur et précepteur, un savetier nommé Simon : tout son soin était de lui désapprendre à être roi, ou à faire le roi. Il lui apprenait à jurer, à maudire son père, à traiter sa mère de P***, à chanter la Carmagnole et à crier : vive les sans-culottes ! et ce qui prouve les progrès de cette neuve éducation, c'est le rôle qu'on fit jouer à cet enfant dans le procès de sa mère. Il fut dressé procèsverbal de ses déclarations, (procès- verbal monstrueux). Mais qu'y avait-il d'inconcevable dans ce temps-là ? d'où il paraissait résulter... je frissonne en écrivant ces lignes.... que Marie- Antoinette avait essayé de tirer de son fils des ressources que le libertinage ne lui faisait pas
trouver dans sa prison. A cette épouvantable imputation, Marie-Antoinette répondit en mère outragée ces mots pleins d'une noble fierté : Cela n'est point ; et j'interpelle ici tontes les mères présentes ; qu'elles disent si cela est possible ; et la douleur la suffoqua.
L'enfant devint comme hébété et mourut au Temple des suites d'une humeur scrofuleusê qui l' étouffa (i). Il ne fut point empoisonné. Lié d'amitié depuis trente-cinq ans avec le chirurgien qui fit l'ouverture du corps et dressaprocès-verbal, j'atteste que c'est l'homme du monde le plus incapable de signer autre chose que la vérité.
Les deux frères de Louis XVI auraient mis leurs têtes sous le rasoir national (pour me servir du terme plaisant C^Qa^J^K (lue l'on donnait à l'horrible instrument du supplice), sans leur prudente et heureuse fuite. Leur nièce ne fut conservée que pour servir d'échange aux quatre députés que la basse trahison de l'infâme Dumouriez avait livrés à l'ennemi ; et la tête de Drouet en danger faisait respecter celle de la princesse autrichienne ; on ne lui donnait pas d'autre nom.
/o La reine ne perdit point, la veille ni le j our de son supplice,
*Q/? , ^Jkjp la passion et l'instinct d'une femme : elle repassa soigneusement son bonnet, fit sa toilette avec le même goût, et dans un genre de simplicité. Elle disait, sur son lit de •^ sangle, aux gendarmes qui n'étaient séparés d'elle que par un paravent : Croyez-vous que le peuple me laissera aller à l'échafaud sans me mettre en pièces ? et le gendarme répondait : Vous parviendrez à l'échafaud, Madame, sans qu'il vous soit fait aucun mal. Elle n'eut point de voiture ; elle fut conduite en charrette, comme l'épouse de Roland ; elle n'eut point son stoïcisme. Le peuple la vit passer avec une indifférence qui tenait beaucoup
(i) On sait à quelles contestation ce décès donna lieu par la suite et le nom de certains personnages qui déclarèrent être Louis XVII. Lire sur cette question le livre de M- Jean de Bonneion : Lé baron de Richemont, fils de Louis XVI. (Louis-Michaud, éditeur).
DE LA RACE DÉTRÔNÉE Çjl
du mépris, et que sa conduite avait inspirée. Lorsqu'elle fut en face du Palais Royal, elle ne put dompter un signe d'indignation : c'était de ce palais qu'était sorti son épouvantable revers. Elle tomba évanouie sur l'échafaud ; tous les spectateurs furenTârlSsi Tranquilles que si c'eût été une victime ordinaire. Il n'y eut ni propos insultants, ni outrages, ni larmes, ni regrets.
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On dit qu'un poète russe fait des tragédies sur tous ces personnages détrônés : c'est ainsi qu'il faut trois milleans, ou une grande distance de lieues pour agrandir et pathétiser ce qui de près et sous nos yeux n'inspira que des émotions fugitives et légères.
Mais le brillant comte d'Artois, jeune écervelé, marié à tous les plaisirs, qui, pour toute littérature, savait la Pucelle par cœur, que dit-il, que pense-t-il de tous ces revers ? Lorsqu'il était abandonné à toutes les voluptés et que la royauté ne semblait être faite que pour protéger ses goûts et les payer, soupçonnait-il, comme on dit, son étoile ? Se souvient-il du jour où il tournait tout Paris à cheval, pour visiter les portes par où les troupes devaient entrer pour saccager la ville ? A-t-il oublié le moment où les gardes-françaises ne semblaient attendre pour mettre bas les armes, que l'ordre qu'il leur donna de faire feu sur le peuple ? Tant il était estimé et chéri !
Qu' a-t-il fait au delà du Rhin ? de quelle gloire s'est-il couvert ? qu'a-t-il fait pour toute cette aristocratie dont il est le digne chef ? Quel dédommagement offre-t-il aux émigrés ? Est-ce d'après son plan qu'on envoya à la destruction la meilleure partie d'un corps qui vint dernièrement se faire fusiller à Quiberon, d'un côté par "les Français qui défendaient leur République, et de l'autre par les Anglais eux-mêmes qui venaient de vomir ces émigrés sur la côte. x
La principale cause de la ruine de la cour, ce fut sans \ , doute ce comte d'Artois : sa fierté déplaisait à tout le monde. Il avait introduit en France toutes ces manies
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anglaises qui avaient métamorphosé nos princes en autant de jockeys ; ses prodigalités encourageaient celles de la reine ; on blâmait leurs liaisons ; et leurs dilapidations communes faisaient dire que le trésor public était au pillage. En effet, les revenus du comte d'Artois ne suffisant point à ses dépenses, le roi avait plusieurs fois payé ses dettes, toujours renouvelées, et il en restait encore plusieurs millions à son départ. Mais il est à remarquer que <r*W>'tuV^ Monsieur, qui était aussi économe que son frère était prodigue, se faisait toujours donner l'équivalent de ce que Mr d'Artois recevait pour alimenter ses créanciers.
Les vieilles tantes du roi, comme animées d'un esprit de divination, insistèrent tant pour sortir de France, qu'elles y parvinrent enfin. Arrêtées à quelques lieues de Paris, elles surent franchir le pas. Il est très vraisemblable que le plan de décampement ayant été arrêté pour toute la famille royale, elles n'avaient fait que prendre les devants. Elles allèrent donc à Rome, trouver le pape et l'abbé Maury, le grand inventeur de l'émigration. Mais voici que les troupes françaises, au moment que j'écris, entrent à Rome comme de plein-pied, que nos soldats plantent le drapeau tricolore sur les murs du Capitole, et qu'ils disent aux ombres de Caton, de Bru tus et de Pompée : Réjouissez-vous, votre République est ressuscitée.
On n'a pas fait assez d'attention dans le temps à la mort de Choiseul, lorsqu'il allait rentrer dans le ministère, ou plutôt être le seul ministre. Cet événement priva la L caste vampirique d'un protecteur ardent et adroit ; il eût soutenu l'aristocratie : et si les nobles ont osé menacer nos frontières, s'unir à Léopold et à François II, s'armer contre la patrie d'un fer sacrilège, lever des troupes, traiter avec des puissances étrangères, donner à un de leurs complices le titre de Régent du Royaume, que n'eussent-ils pas fait, ayant pour roi un Choiseul qui leur aurait soumis le monarque.
Il faut avouer, Versailles qui voulait faire contrepoids, était devenu le jouet de Paris ; mais l'imagination
fi aura peine à se figurer la gaîté folle, la turbulence, l'ivresse
bouffonne du Parisien allant à la cour chercher le bou- . langer, la boulangère et le petit Mitron ; c'était ainsi qu'il appelait la famille royale. Deux cent mille hommes sur les routes, riant, hurlant, dansant, vociférant, disant : on V amène ; chaque soldat tenant sous le bras une fille publique ; les harengères assises sur les canons, d'autres mettant sur leurs têtes les bonnets de grenadiers ; les tonneaux de vin près les barils de poudre ; des branches verdoyantes dans le canon des fusils ; l'allégresse, les cris, les clameurs, l'image des anciennes saturnales, rien ne saurait peindre ce cortège qui entraînait le monarque. Jamais soliveau ne fut balloté dans le marais des grenouilles de telle manière : les nobles cachés dans la foule, animaient ce tumulte, et jouissaient de la confusion du chef qu'ils comptaient bientôt remplacer. -\r\
Il en fut de même lorsqu'on le ramena de Varennes ; '■' ' on eût dit que c'était l'institution d'une fête annuelle pour se réjouir aux dépens de la cour. Le Parisien, selon sa propre expression, se faisait une farce de ses jours tumultueux, où l'extrême licence avait un tel caractère d'originalité et de folie, qu'on aurait eu peine à lui trouver un nom.
On eût dit du roi de la Basoche que l'on promenait, que l'on environnait, au lieu du descendant de Louis XIV. Tous les esprits étaient désanchantés, et comme il n'y avait plus la moindre ombre de respect, ce n'était qu'une orgie journellement plaisante au milieu des événements politiques les plus graves. Terrible gaîté du Parisien ! vous êtes plus dangereuse que ses fureurs.
La familiarité populacière qui embrassa le boulanger ) et \z~~petvt mitron, fit plus encore pour la révolution, que les piques, les faux, et les croissants emmanchés au bout des longs bâtons.
Aristote a défini l'homme un animal risible, mais on ne peut pas imaginer à quel point il l'est et peut le devenir, si Ton n'a point vu ces scènes facétieuses, ces imaginations
burlesques, ces fantasques désirs de l'extravagance, qui annonçaient un peuple subitement licencié, et voulant réparer dans un jour la pénible contrainte où il avait gémi pendant plusieurs siècles : et Ton peut m'en croire ; tous les spectateurs, comme assistant à une nouveauté inouïe, partageaient la bruyante allégresse de la multitude et de ses marottes. Momus agitait donc tous^ses grelots dans cette immense ville ? On donne dans les spectacles la farce après la tragédie ; mais ici c'était la farce qui précédait les scènes tragiques.