BAL DE LA BASTILLE
Peinture de Swebach- Des fontaines, gravée par Lecœur (Musée Carnavalet )i
2l8 LE NOUVEAU PARIS
ces plaisirs : partout des salles de danse. L'oisiveté ronge le Parisien, (fainéant de son naturel), l'oisiveté qui le tuera avec ses dix-neuf spectacles journaliers ; le règne de l'oisiveté, dis- je, est aussi continu dans la grande cité, que la basse fondamentale d'un orchestre d'opéra.
Après l'argent, la danse est aujourd'hui tout ce que le Parisien aime, chérit ou plutôt ce qu'il idolâtre.
Chaque classe a sa société dansante, et du petit au grand, c'est-à-dire, du riche au pauvre, tout danse ; c'est une fureur, un goût universel. Ils danselùV~TëT~Paris1ens, ou pour mieux dire, ils tourbillonnent ; car rien de plus difficile pour eux qufcPobéir à" la mesure, et rien de plus rare parmi eux qu'une oreille musicale ! \: Sous le règne de la terreur, les Parisiens cois et tremblants et n'osant pas même alors faire un journal, ni arrêter une charrette, s'enfonçaient dans les spectacles ou dans les clubs, et ne dansaient que dans les fêtes publiques, et quelquefois autour des échafauds : tout à coup tous les murs se sont couverts d'affiches nombreuses- en style presque académique, annonçant des bals de toutes couleurs, quelques-uns à si bon marché, que la servante peut y atteindre.
""Pas une fillette qui ne trouve un galant pour la conduire à ces écoles de turbulence et de séduction. Un jeune homme refuse- t-il de les mener au bal, ou ne danse- t-il pas assez assidûment avec elles, elles reconduisent promptement et lui vouent une haine féminine, c'est-àdire, déguisée.
On danse aux Carmes où l'on égorgeait ; on danse au Noviciat des Jésuites ; on danse au Couvent des Carmélites du Marais ; on danse au Séminaire Saint-Sulpice ; on danse aux Filles de Sainte-Marie ; on danse dans trois églises ruinées de ma section, et sur le pavé de toutes les tombes que l'on n'a point encore enlevées : le nom des morts est sous les pieds des danseurs qui ne l'aperçoivent pas, et qui oublient qu'ils foulent des sépulcres.
On danse encore dans chaque guingette «les boulevards,
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LES BALS D HIVEE 2IÇ
aux Champs-Elysées, le long des ports. On danse dans tous les cabarets où se réfugie l'infanterie 'de l'agiot, qui, après avoir trompé tout le jour les malheureux particuliers, fait encore là échec et mat à la fortune publique. Enfin, on danse chez tous les professeurs de rigaudons, qui s'appellent artistes, à l'exemple des histrions.
Il y a pourtant cette différence entre eux et les professeurs modernes d'entendement humain, qu'ils n'ont jamais cherché à savoir si quand l'homme dansait, son âme était alors dans son talon ou dans sa glande pinéale. tÂLuft*
On réveille la nuit les ménétriers. On frappe, on sonne, on crie à leur porte, ainsi que l'on fait chez les accoucheurs dans les cas pressants. Eh ! vite ! levez- vous ! accourez ! on vous attend. Le ménétrier se frotte les yeux, jure. Quel chien de métier ! dit-il ; il se lève, il gronde, il s'habille ; il va gagner six écus de six livres, sans compter trois bouteilles de vin dont il ne laissera pas une goutte.
Tous les joueurs de violon sont retenus trois semaines à l'avance ; ils gagnent d'autant plus d'argent qu'ils vont longtemps. Aller longtemps ; voilà le mérite par excellence; il faut aller toute une nuit, et que le poignet soit infatigable. Comment le violon a-t-il prévalu ? Je ne sais pourquoi ; mais il est couru, ce ménétrier, pourvu qu'il sache tenir l'archet jusqu'à quatre heures du matin ; et c'est là le fort du métier, que dis- je ? de l'art ! Le ménétrier enfin doit être fort du poignet, du bras, faire vibrer la corde!
Il est si important qu'il y a promesse, engagement par -**i écrit ; car l'on ne badine pas avec l'administrateur d'un bal ! Le parjure violon qui manquerait à sa parole, qui tromperait l'attente d'une société dansante, serait plus en horreur que Marat, Drouet et Babœuf, *t de plus serait cité devant le Juge de paix.
Il danse, le peuple souverain, il danse tous les jours ! Il n'est donc pas déjà si mécontent ? Et dans chacun de \ ces bals si renommés, il y a des salles de jeu, puis des \ buffets de rafraîchissements, des illuminations d'un côté, I de l'autre des parties ombreuses, des demi- jours favo- /
rables, enfin des ténèbres visibles, qui ne sont pas celles de Milton.
C'est à qui s'étudiera à tuer cinq à six heures en se mettant en branle. Mais dans le style des beaux bals, on y / ressuscite le ton noble des anciens paladins, c'est le cavalier et la dame : tandis que dans les bals du peuple on dit : Le \^ citoyen et la citoyenne. On conçoit bien que les annonces pour les bals des élégantissimes ne sauraient être rédigées que suivant l'idiome aristocratique : c'est tout simple ; et nos inconcevables, et nos merveilleuses ne sauraient entrer dans un bal de citoyens. Fi ! cela sentirait la république : et il est convenu et chez la femme du notaire et chez celle de l'épicier, que c'était là un mot qu'on ne pouvait entendre : une république danse-t-elle ? On a vu un roi danser : Louis XIV, Louis XV et les bals de la cour, qui les remplacera ? Qui remplacera le menuet de la cour, où la danseuse archiprincesse tournait le derrière à son danseur archiprince pour présenter le devant au roi de France ? Oh ! que cela était majestueux ! !||Mais les deux cents bals et les bals de Ruggieri, de Lucquel, de Mauduit, de Wenzel, de Montansier, tous les bals de société, même les plus élégants, quoique pleins, s'effacent comme des gratte-culs devant les roses, à l'aspect du bal de Vhôtel Richelieu, qui rassemble un monde, un monde / incomparable. C'est l'arche des robes transparentes, des chapeaux surchargés de dentelles, d'or, de diamants, de gaze, et des mentons embeguinés ! Son entrée n'est permise qu'à une certaine aisance. Dans ce lieu enchanté cent déesses parfumées d'essences, couronnées de roses, flottent dans des robes athéniennes, exercent et poursuivent tour à tour les regards de nos incroyables à cheveux ébouriffés, à souliers à la turque, et ressemblants d'une manière si frappante à cette piquante et neuve gravure qui porte leurs noms, que je ne saurais en vérité la regarder comme une caricature.
Là les femmes sont nymphes, sultanes, sauvages ; tantôt Minerve ou Junon, tantôt Diane ou bien Eucharis.
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Toutes les femmes sont en blanc, et le blanc sied à toutes les femmes. Leur gorge est nue, leurs bras sont nus.
Les hommes, par contraste, sont trop négligés. Ils rappellent quelquefois à ma vue ces laquais qui, dans l'ancien régime, dansaient au salon une fois l'année, le jour du mardi gras à minuit, vingt minutes avant le coucher des maîtres. Ils dansent d'un air froid, morose : on dirait qu'ils rêvent à la politique ; ils ne rêvent à rien, ou bien ils font des plans d'agiot.
Les femmes sont plus décidément au plaisir de la danse, mais sans trop d'abandon. Si l'on entend quelques paroles, l/\ elles sont rares, et ne sortent que de la bouche du rigaudonier, despote armé de son archet, qui affecte la gronderie et la mauvaise humeur, qui régente tous les distraits, au milieu de deux cents femmes dont la danse silencieuse est certes une singulière exception chez les Français. Elles se recueillent véritablement pour préciser davantage leurs mouvements divers (i). jA^Jfc/
Ce qu'il y a de singulier, c'est que les spectateurs soient pour ainsi dire mêlés avec les danseurs, et qu'ils forment \ comme des noyaux entre les différentes contredanses, J sans néanmoins les gêner. Il est rare en effet qu'une danseuse éprouve le moindre choc. Son joli pied tombe à un pouce du mien ; elle s'élance, c'est un éclair : mais bientôt la mesure la rappelle au point d'où elle est partie. Semblable à une comète brillante, elle parcourt son ellipse en tourbillonnant sur elle-même, comme par un double effet de gravitation et d'attraction. Je m'avancerais encore un " peu au-devant d'elle, sans craindre de toucher autre chose que son vêtement : j'ai senti presque son souffle, et sans l'effleurer.