‹ Le nouveau ParisChapitre 88 sur 114 · HUL^Ç · texte numérisé non relu

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(i) Ce que j'ai vu de plus majestueux dans ma vie, de plus gra- tf* vement solennel, de plus grandement ridicule, c'est le {menuet français, dansé devant le roi de France: on n'entendait presque pas le pas des danseurs : un silence... On ne peut rendre ce recueillement respectueux ; j'en appelle aux témoins qui ne sont pas tous guillotinés. Pauvres humains ! {Note de Mercier.)

222 LE isOUVEAU PARI S ^

Chacun est immobile sous le vent des danseurs ; et les femmes, que Ton juge à haute voix, passent et repassent avec vélocité, comme indifférentes aux éloges ; mais leur oreille n'a rien perdu de tout ce qui s'est dit sur leur compte. Leurs yeux qui semblent invariablement fixés sur leurs danseurs, ne s'échappent sur le cercle qu'avec une telle rapidité, qu'il faut étudier avec attention ce mouvement pour le saisir ; et cependant elles ont tout vu.

Plus loin, ce sont des courtisanes en groupes séparés. Là, le mouvement est encore plus rapide : étincelantes de diamants, elles en agitent toutes les aigrettes aux lumières. Elles mettent dans leur danse une expression plus caractérisée : on voif bien qu'elles craignent de paraître trop lascives ; mais le regard, le regard qui ne ment jamais, les décèle. Elles ne peuvent, et ne pourront jamais imiter les gestes, les repos voluptueux, mais décents, des autres femmes. Aussi les discours autour d'elles acquièrent-ils une sorte de licence qui n'existe point à trente pas de distance de ces groupes : ceux-ci, je vous l'atteste, ont payé un plus large tribut au parfumeur.

Tout à coup, à un certain signal, tous ces groupes Sv,

divisent ; les banquettes vides sont à l'instant occupées et

: uniquement par les femmes. Quelle nouveauté annonce ce

dérangement ? C'est un concert qui commence. Alors les

femmes, que retenait en dansant le désir de la supériorité sur leurs rivales, et l'attention qu'exigeaient les figures variées et multipliées des contre-danses, commencent à parler. Les hommes debout les dominent et les observent. Elles semblent s'être placées là pour recueillir les hommages dus à leur légèreté. On distingue celles qui ont mis des bagues aux doigts de leurs pieds, celles qui portent un vêtement étroit, couleur de chair, et si étroit, qu'on peut gager qu'il n'y a pas de chemise sur la peau.

Un bourdonnement confus étouffe le concert ; les sarcasmes, qui ont remplacé parmi nous l'ingénieuse épigramme, circulent. On maudit tout haut le gouvernement, lorsqu'il est doux et humain et l'on respectait le

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gouvernement tyrannique et sanguinaire. Les silences alors ne sont observés que quand Rhodes (i) s'efforce de tirer de son violon des sons aussi attendrissants que ceux d'Orphée ; mais ce n'est pas encore Viotli (2). Les palissades rangées autour de chaque banquette (je veux dire les hommes, autant vaut), les palissades, dis-je, se livrent alors à mille déclamations contre tous les gouvernants ; ^. ils tâchent de déchaîner contre eux la défaveur, le mépris et le plus souvent la haine publique. La région du bal devient l'antre de la calomnie ; mais plus insolente que malicieuse, elle dégénère en platitudes, en torrent d'invectives grossières, et bientôt elle éloigne même jusqu'au curieux. L'un dit à son voisin : Toutes ces femmes que tu vois — Eh bien ? — Elles sont entretenues par des députés. — Tu crois ? — Celle-ci aux yeux vifs, à la taille svelte; c'est la maîtresse de Raffon(^). Cette demoiselle, la gorge nue et couverte diamants, c'est la sœur de Guyo- } mard (4) : on a payé sa dernière motion avec les bijoux de la couronne. — Cette belle blonde élancée, c'est la fille cadette d' Isnard (5), qui a mis de côté cent mille écus pour sa dot : on la marie demain. Il n'y a pas, vois- tu, un membre du corps législatif qui n'ait ici deux ou trois femmes, dont chacune des robes coûte à la république une partie de ses domaines.

Le concert est fini : commencent les soupers, où les < femmes, qui n'ont plus la gêne des corps et des corsets qui les serraient autrefois à outrance, peuvent manger à satiété : elles s'en acquittent très bien. Elles dévorent les dindes aux truffes, et les pâtés d'anchois : elles mangent pour le rentier, pour le soldat, pour le commis, pour

(1) Ou Rode. Elève de Viotti. Fut nommé professeur de violon au Conservatoire lors de sa fondation.

(2) Le plus célèbre violoniste de cette époque. Fut nommé directeur de l'Opéra en 18 18.

(3) Député de la Convention. Prétendait que la cocarde était le plus bel ornement du citoyen.

(4) Membre de l'Assemblée législative et de la Convention.

(5) Idem.

chaque employé de la république; et tout en dévorant, elles disent un mal affreux de la république. Il n'y a rien d'horrible comme Je régime actuel ; si elles dansent, c'est pour le faire enrager ; car elles ont ouï dire que les deux conseils n'aimaient point les danses. Elles ajoutent qu'il n'y aura que le bal qui ne périra point en France. Tous les êcrouelleux qui cachent leur menton dans leurs cravates, s'écrient : paole victimée, cela ne peut pas durer. Cependant les femmes qui maudissent cet épouvantable régime ré- <J publicain sont filles, sœurs, femmes de fournisseurs de la république : elles ne cessent de dévorer ; elles ne boivent plus de vin, à cause de la faiblesse de leurs nerfs ; *\ * mais elles avalent le kirschwasser, le marasquin et toutes les liqueurs des Iles.

Autrefois, les femmes dans les bals, prenaient des rafraîchissements, et tout au plus quelques biscuits dans un peu de vin. La gourmandise aujourd'hui les domine, et je ne cesse d'admirer leur contenance ferme à table, et avec quelles grâces franches elles satisfont leur strident appétit. Les perdrix froides font deux bouchées ; les viandes disparaissent et de grands verres d'eau rafraîchissent par intervalle leur palais brûlé par le feu des liqueurs.

Bruyants plaisirs, les femmes sont dans leur élément au milieu de votre tumulte ! Le contentement perce dans leur maintien, malgré leur déchaînement épouvantable, contre le temps qui court: jamais~êlies n'ont joui d'une telle licence chez aucun peuple ; la rudesse jacobite expire même devant les non-cocardées. Elles ont dansé, bu, mangé ; elles ont trompé trois ou quatre adorateurs de secte opposée, avec une aisance et une franchise qui ferait croire que notre siècle n'a plus besoin de la moindre nuance d'hypocrisie et de dissimulation, et qu'il est audessous de nous de pallier nos habitudes et nos goûts quels qu'ils soient.

Bientôt je rentre dans le cercle, ayant bien saturé mes regards de toutes ces attitudes diverses, de tous les points

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de vue piquants et réellement neufs, car je suis statuaire et peintre dans mon cerveau : et voilà pourquoi il n'y a pas un seul tableau au Muséum que je ne refasse dans mon imagination. Ah ! pauvres peintres ! que vous êtes en général, froids, monotones, sans esprit, et surtout sans invention ! que vous êtes bien nés pour peindre des calvaires! Ah! malheureux peintres d'histoire! vous avez tué l'histoire. Je compare toutes ces figures dansantes, parlantes et mangeantes à celles que j'ai rencontrées en divers ^/"jjL. pays ; et je me confirme dans l'idée que les Françaises sont, de toutes les femmes, celles qui ont le plus de grâces, même dans les fonctions qui en admettent le moins, yu+sjAsx^A comme manger goulûment, regarder hardiment. Darler ^J hautement et déclamer anti-républicainement.

Mais aussi je ne sais si l'on a vu dans aucuns temps et dans aucuns pays, une femme, au milieu des hivers les plus rudes, sans bas, sans autre chaussure qu'une légère semelle en forme de sandale, et simplement attachée par ^ t A de légers rubans, laisser voir ses doigts des pieds ornés, ou plutôt gênés par plusieurs bagues ou anneaux; et l'ostentation seule lui fait certes dissimuler la gêne qu'elle éprouve en formant les pas de danse.

Qui croirait au milieu de ces bals que la guerre est sur nos frontières, sur les bords du Rhin, de la Sambre, de la Meuse, au delà des monts et sur toutes les mers. Que '.à' Europe conjurée, soumise au fanatisme insensé, au dogme des rois, encore plus absurde que le dogme delà présence réelle, menace opiniâtrement la France, la République, la Constitution, Paris, les bals et même tous les danseurs : personne ne songe à ces hostilités sanglantes, à ces majestés liguées qui veulent relever la dignité de leur trône sur les cadavres français.

tJe vois même une foule de jeunes gens de 23 ans, embryon-bêto-crates, qui ont mis leurs cravates jusqu'à leur bouche, et qui dansent plus longtemps, comme enchantés jde s'être soustraits (je ne sais comment) àj réquisition. *

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Quel bruit se fait entendre ? Quelle est cette femme que les applaudissements précèdent ? Approchons, voyons. La foule se presse autour d'elle. Est-elle nue ? Je doute. Approchons de plus près ; ceci mérite mes crayons : je vois. Son léger pantalon, comparable à la fameuse culotte de peau de Monseigneur le Comte d'Artois, que quatre grands laquais soulevaient en l'air pour le faire tomber dans le vêtement, de manière qu'il ne formât aucun pli ; lequel, ainsi emboîté tout le jour, il fallait déculotter le soir, en le soulevant de la même manière et encore avec plus d'efforts; le pantalon féminin, dis- je, très serré, quoique de soie, surpasse peut-être encore la fameuse culotte par sa collure parfaite ; il est garni d'espèces de bracelets. Le justaucorps est échancré savamment, et sous une gaze artistement peinte, palpitent les réservoirs de la maternité. Une chemise de linon clair laisse apercevoir et les jambes et les cuisses qui sont embrassées par des cercles en or et chaînantes. Une cohue de jeunes gens l'environne avec le langage d'une joie dissolue : la jeune effrontée semble ne rien entendre. Encore une hardiesse de merveilleuse, et l'on pourrait contempler parmi nous les antiques danses des filles de Laconie : il reste si peu à faire tomber que je ne sais si la pudeur véritable ne gagnerait pas à l'enlèvement du voile transparent. Le pantalon couleur de chair, strictement appliqué sur la peau, irrite l'imagination et ne laisse voir qu'en beau les formes et les appas les plu? clandestins : et voilà les jours qui succèdent à ceux d(. Robespierre !

Il en résulte néanmoins que toutes les femmes paraissent avoir absolument la même peau, ainsi qu'elles exposent au coup d'ceil lesmêm^sc Eh ! mal-

heureux ! je n'idolâtre, moi, que les cheveux qui sont bruns ou noirs. Je sais cependant que sous cette décoration blonde.... Oh ! quand viendra la mode de la peau brune ou demi-brune ? car je suis pour les beautés plus ou moins africaines.

Mais quittons ces grands bals ; le filre et le tambourin

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ne battent plus que machinalement ; les lanternes colorées fument et pâlissent. Sortons pour rentrer demain~Hans^ les bals bourgeois.

Hé bien î qui s'en douterait ? j'y ai là à deviner, mais beaucoup plus qu'ailleurs : le trait ressemblant y est bien plus difficile à saisir ; oui, infiniment plus de détails et de nuances, sous un premier aspect d'abord assez uniforme. La dissimulation, et la plus adroite règne ici, parce que "l'on danse sous le regard des mamans, des tantes, des oncles et des frères. Il faut que la fille trompe tous ces nigauds : elle y songe ; elle y parvient. Dans ces bals, les mamans conduisent leurs filles il est vrai, mais à peu près comme ces bonnes qui accompagnent de jeunes actrices jusque dans les coulisses, et le tout pour la forme. Ces jeunes personnes sont d'abord comme honteuses des pirouettes, des rigaudons et des entrechats qu'elles entreprennent ; mais ce pas qu'elles ont médité, qu'elles ont étudié, qu'elles ont répété si laborieusement en présence du maître, sera pour elles, à ce qu'elles imaginent, le premier pas à la fortune. Elles dansent avec des intentions matrimoniales ; car elles visent toutes à épouser le plus riche du quartier. C'est ce qui sanctifie aux yeux des mamans le péché du bal. Le confesseur a perdu de son crédit ; mais il le reprend avec usure, quand il tolère le bal, et qu'il condamne et réprouve la République ; puis plus d'une fille pauvre a trouvé à se marier avantageusement, pour avoir fait preuve de cadence et de légèreté. Aussi les jeunes filles, ce que l'on n'avait pas encore vu, vont-elles^ partout. Il n'y a plus de ce qu'on appelait des séducteurs, depuis que la grande facilité des mariages, depuis que le divorce est venu si complaisamment au secours de toutes nos fantaisies. On ne redoute ni le contrat ni l'engagement qu'on peut rompre, refaire et dénouer. On ne craint plus ces accidents, qui autrefois entachaient une famille pour un demi-siècle.

Ainsi les bals ont remplacé, pour les filles, les couvents : on allait les voir à la grille ; on va faire l'entrevue chez le

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maître à danser ; il est devenu tout aussi honnête et tout aussi commode qu'un peintre en portraits. Félicitez-vous, bonnes mamans ; et vous, augustes bourgeoises, raisonneuses boutiquières, aristocratissimes notairesses ; naguère le sermon de la paroisse vous ennuyait ; maintenant vous avez la morale du Vaudeville, les vêpres mises en vaudevilles dans la pièce de Santeuil et Dominique (i), les vêpres chantées par arlequin. Ce chant réjouit toute votre petite famille, et vous toutes les premières ; convenez-en. Le bal, après cela, vous paraît un lieu de décence, car tout est comparaison : vous n'y voyez aucun inconvénient. Oh ! ce n'est pas le moment de les condamner, ces bals ! ils facilitent les mariages. Je ne suis pas rigoriste assurément ; je ne veux pas empêcher les filles de se marier; mais ces bals du soir et prolongés dans la nuit, enfin ces bals où le fifre perçant et le tambourin raisonnent,- je vous en avertis, complaisantes mamans, favorisent bien deschoses, et ne feront qu'agrandir les salles des Enfantstrouvés (2).

Les bals militaires se distinguent encore par une plus /?h grande effervescence. On y entend, pour ainsi dire, le tumulte des camps et le cliquetis des armes. Les gestes, Jh^'I les pas des danseurs ont quelque chose de mâle, et l'on s'aperçoit à leur air martial qu'ils passeraient avec la même ardeur des bras du plaisir aux champs de la victoire : tous les mentons y sont nus, et les visages non efféminés offrent aux regards l'honorable moustache. C'est avec regret que nous avons vu ces braves défenseurs de la patrie environnés de ces femmes sans pudeur, plus propres à les détourner de leurs devoirs qu'à les y porter, et qui, par leurs appas dangereux, peuvent les rendre incapables de soutenir le poids des armes et les fatigues de la guerre. Femmes honnêtes et

(1) Par Augustin de Piis, qui fut par la suite secrétaire général de la police . ^

(2) Le nombre des Enfants-trouvés s'est accru, à Paris, depuis dix-huit mois de près du double. (Note de Mercier.)

pudiques, chargez-vous de la~reconnaissance nationale ! accordez votre main à ces guerriers, dont le caractère en p r général est toujours plus franc que chez les autres hommes. Il est des bals pour tous les états ; les porteurs d'eau et les charbonniers ont les leurs ; je ne veux rien oublier. Dans les caves, même au fond de quelques allées, dans de sales cabarets, au son d'un violon grossier, ou d'une rauque musette, tous les dimanches et toutes les décades (car le peuple chôme doublement), souvent même dans l'intervalle, les auvergnats dansent à ébranler les planchers et à faire craindre les réparations locatives. Le lieu de la danse est éclairé ou par un lustre composé de deux morceaux de bois en croix, ou par quelques lampions rangés à terre le long des murs. Au milieu d'un nuage de fumée, de tabac et d'odeur d'eau-de-vie, vous voyez s'élever et retomber sans cadence et sans mesure des danseurs inimaginables ; et tout à côté, sur de méchants bancs à moitié vermoulus, des groupes d'hommes et de femmes se barbouillent de gros baisers, si hideux qu'ils me font détourner la tête, et que je voudrais, aujourd'hui, les déloger de ma mémoire. Quelquefois le soulier à clou dans son élan écrase le lampion et asperge toute l'assemblée : cela ne fait rien ; il n'y paraîtra ni aux bas nî~a la chaussure, ni aux cotillons ; le sjin^enfl^irjiné^ne mord point sur le cuir tanné de ces Vestris : ils reprennent leurs bandouillères ; et s'en vont, en se donnant pour rire de gros coups de poing.

Enfin j'ai vu des bals où des danseurs de profession, costumés en nègres, en sauvages, en Chinois, en paladins, 'î^r se faisaient grandement admirer, parce qu'ils n'étaient pas ' connus ; mais ces subtils escamoteurs de renommée, j'ai su, moi, les reconnaître. Que n'ose point cependant l'amour de la gloire ! je les ai surpris dans un bajjieJjlanchisseuses^ s'enivrant de l'admiration de vingt couturières : ainsi un comédien du troisième ordre, sifflé et resimé, va représenter chez Nicolet ou Ribié, et y enlever des applau- ^ dissements : il fait alors une bonne nuit.

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