‹ Le nouveau ParisChapitre 92 sur 114 · ORCHESTRES DE CAFÉ · texte numérisé non relu

ORCHESTRES DE CAFÉ

bois obligés. JLa musettejnême joue dans la gargotte enfumée du Limousin, tandis qu'il avale son brouet.

Mais c'est surtout dans les souterrains du Palais-Egalité que l'Académie des Quinze- Vingts attire la foule.

Douze ou quinze virtuoses de la même force, hissés sur un Parnasse de sapin, vous déchirent sans relâche les oreilles, et sourient malignement de votre martyre, parce leur tympan est à l'épreuve de la trompette.

Ce n'est pas tout : souvent une Diane échevelée, à la gorge rebondie, embouche le cor, et joue tout un presto, sans reprendre haleine.

Pour compléter cette douce mélodie, un porte- faix frappe et fouette à tour de bras un énorme tambour dont le sourd bourdonnement ébranle et secoue toutes les têtes.

A chaque instant le directeur de cet épouvantable sabbat, s'évertue et des pieds et des mains, pour remettre en mesure ses Muses indociles. jElles ne connaissent d'autre accord que le tintement des verres ou celui des bouteilles qu'elles cassent dans l'agitation de l'ivresse. L'eau-de-vie coule en guise d'Hippocrène au bas de leur Parnasse.

Vous y distinguez, à son air important, plus d'un Marsyas qui défierait Apollon, et qui, dans son orgueilleux délire, soutiendrait jusqu'au bout le supplice de l'écorchement.

Oui, ces modernes Corybantes qui font braire si rudement leurs aigres cymbales, ont la plus haute conscience de leur talent, et quiconque n'applaudit pas au sifflement du Auteur ivre qui bave dans sa flûte, ou à tel chanteur à la voix de corbeau, risque d'être provoqué, insulté, honni.

Ce sont les Cafés qui ont amené la mode des concerts d'harmonie, et qui ont fait de la musique le métier de tout le monde.

Eh ! n'a-t-on pas vu encore sur les vieux boulevards, dans ce Café si fréquenté par le peuple, un cabinet poétique placé sous l'orchestre même ; en sorte que le Dieu des vers caché dans ce sanctuaire du génie, communiquait sa verve pétulante à ses implacables opérateurs, et donnait le transport à ses Pythonisses ?

Enfin l'entrepreneur de limonade, fier de son orchestre, pousse la hardiesse jusqu'à dresser un théâtre en plein Café. On y joua la tragédie et l'opéra bouffon. Si l'on riait autant à l'une qu'à l'autre, c'est que les spectateurs qui buvaient le petit verre dans les entr'actes ne savaient pas pleurer.

T es caricatures semblent vouloir remplacer les feuilles *-* périodiques et former une addition à la liberté illimité de la presse. Les passants s'arrêtent en foule au-devant des marchands d'estampes, pour regarder les incroyables, les merveilleuses, la marchande de merlans, le rentier, la folie du jour, Y anarchie, le danger des perruques. Il faut dire, pour l'instruction des étrangers, que cette dernière estampe offre une femme courant à cheval, et dont la chevelure et le chapeau s'envolent à la fois.

Ces peintures naïves de nos ridicules, de nos folies, de nos travers, de nos vices, n'excitent que le sourire passager d'un peuple volage qui s'étudie dans sa mise, qu'il varie à chaque instant du jour, à faire la charge même du ridicule dont on lui offre le fidèle miroir. Qui le croirait ? l'estampe des incroyables a généralisé les oreilles^ de chien : c'est ainsi que les journaux ineptes, frondeurs du républicanisme, ont fait beaucoup de républicains.

A côté de ces caricatures, figurent, en grand costume, les portraits de ces généraux, dont les noms inconnus se sont tout à coup couverts d'une gloire immortelle, et qui, généreux défenseurs de la France, ont, en la protégeant, sauvé l'Europe entière de l'horrible système d'oppression et d'esclavage que les rois avaient médité contre les peuples : leur concorde républicaine, loin de la basse Hlousie, ne les honore pas moins que leurs victoires*

Charrette fait nombre auprès d'eux ; et il était donné à ^Ta^genérosîîe française de rendre hommage à ses talents en détestant son méprisable fanatisme. Les portraits du J^x gros Louis et de sa fille sont encadrés et exposés comme les autres : ce sont des images et rien de plus aux regards du spectateur qui les achète s'il lui plaît, ou qui leur rit au nez, suivant sa fantaisie. On vous tire par la manche et l'on vous offre la Mort de Louis XVI et de Marie- Antoinette, tragédies ; cela ne vaut" que quinze sous pièce, et personne n'en veut.

Mais ce qui frappe le plus, c'est la fainéantise du peuple. Le petit peuple travaille très doucement. Ses bras daignent à peine faire le moindre effort. Son métier est devenu pour lui une espèce d'amusement. Le gros travail lui fait peur ( X-cru^ le brancard est peu chargé, la hotte est légère. Il loue ses ^ / bras comme par condescendance ; il veut dans une heure^^y gagner le prix d'une journée entière ; il semble enfin, en travaillant avec l'insouciance la plus marquée, obliger encore le maître ou le bourgeois qui la paie chèrement. Au reste, les guinguettes, les spectacles sont remplis par lui de bonne heure. Oubliant le- passé, tuant le présent, ne songeant pas à l'avenir, il va tous les jours aux promenades publiques ; il est sur les boulevards, sur les quais, les bras croisés ; il est dans les cafés, occupé d'une partie de billard, ou s' appesantissant sur un dé de dominos ; il y passe sa vie : il a presque honte du travail de la boutique. Enfin, grâce à la multiplicité indicible de tripots, de billards, de salles de spectacles à bon marché, de cabarets, le Parisien est devenu l'homme le plus paresseux de toute la terre. On se demande : quel travail nourrit cette multitude oisive ?

Il y a peu de jours la taille des robes des femmes illustres se dessinait en cœur ; actuellement celle des corsets se termine en ailes de papillons dont le sexe semble vouloir en tout se rapprocher, et qu'il prend le plus souvent pour modèle. Hier, c'étaient les chapeaux à la Paméla; aujourd'hui, les chapeaux* à l'anglaise : hier, elles se paraient de

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plumes, de fleurs, de rubans, ou bien un mouchoir en forme de turban les assimilait aux odalisques ; aujourd'hui leurs bonnets prennent la forme de celui de la femme de Philippe de Commines: hier, leurs souliers élégants étaient chargés de rosettes et fixés au bas de la jambe avec un ruban artistement noué ; aujourd'hui une grande boucle en paillettes leur couvre presque entièrement le pied, J et ne laisse apercevoir que le bout d'un léger bouquet, dont la broderie vient finir sur la petite pointe du soulier : et que l'on ne croit pas que ce soit ici la caricature de nos illustres ; à peine est-ce une légère esquisse de leurs folies, de leurs changements variés à l'infini.

Quant à celles qui trottent, elles singent assez bien les premières quant aux bonnets, aux chapeaux, aux ajustements ; mais elles sont toujours détestablement chaussées, non parce que leurs souliers sont plats, mais parce qu'ils sont mal faits, et déformés ; ce qui annonce qu'elles les achètent tout faits et qu'une jeune fille prend souvent la chaussure de sa grand'mère. Mon œil ne peut ri^ JLù guère s'accoutumer à les voir marcher sans précaution, et quoique retroussées jusqu'à mi-jambe, se crotter encore plus que les hommes. Dans ma jeunesse, les femmes marchaient sur le bout du pied, et l'étoffe de leurs souliers était intacte : l'humidité ne passait pas la semelle.

Au moment où j'écris, les femmes ont la fureur des chapeaux de paille, des aigrettes de paille, qui remplacent iMjS^ ç les plumes triomphales.

*;Las de courir tout Paris pour charger ma palette, Çt^'Veux-je entrer dans un café, j'entends chacun se plaindre d'être ruiné par la révolution ; et tous ceux qui tiennent ce langage ne font rien et passent leur vie au café ; mais c'est un ton : il faut être ruiné par la révolution ; et celui qui avait vingt pis tôles de revenu, veut vous faire accroire qu'il avait vingt mille livres de rente. Chacun appelle la paix à grands cris, et personne ne se réjouit de nos étonnantes victoires. Le bourgeois, qui a lu l'histoire romaine, n'est pas plus touché des grandes actions de nos généraux

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que d'un roman. Il se baissera pour vous dire mytérieu- (/Vi/u sèment à l'oreille : Bonaparte va passer le Rubicon et iwÀt&r£Ma^Q\x a-t-il pris cette grande idée ? en causant avec son voisin, à la messe, où il va non pas par croyance, mais à ce qu'il imagine pour faire enrager la République.

Il plaint les prêtres ; parle de sa misère, de ses incommodités, qui toutes viennent de la révolution : tout ce quj p arrive de fâcheux sur terre n'a pas d'autre source. Sa femme, sa fille sont attaquées de maux affreux d'estomac, c'est aux queues qu'elles ont amassé ce mal ; c'est à la / ^

suite du long jeûne, imposé il y a deux ans par Boissy d'Anglas. Ne croyez pas cependant qu'il lui en veuille ; il lui a pardonné ce dur carême ; il lui a rendu sa confiance parce que Boissy d'Anglas lui promet pour Pâques prochain les œufs rouges à la royale.

Le refrain éternel, c'est le malheureux sort des rentiers. Les mendiants de métiers sont de pauvres rentiers ruinés ; >*^ la République ne trouverait jamais dans ses ressources de •*< quoi payer, je ne dis pas le principal, mais même les intérêts de toutes les rentes soi-disant appartenant* aux C^

prétendus rentiers : et voilà comme s'atténue l'intérêt que doit inspirer à l'homme sensible la position de quelquesuns de ces honnêtes créanciers de l'Etat.

Enfin tout est devenu rentier. Le vieux carrosse déman- * tibulé, tiré par des haridelles attachées avec des cordes, ayant pour conducteur un cocher et un postillon en souquenilles, et dont les talons perçaient les souliers, ce plaisant attelage n'est plus la voiture du prétendant, c'est celle des rentiers.

Le boutiquier toujours avide, murmure, mais il est tranquille ; on dirait qu'il s'est aperçu qu'il perd ses paroles, et qu'on y fait peu d'attention. Les gens aisés ont pris un sage parti : ils ne se mêlent plus de politique ; ils ferment l'oreille aux discours des remuants, rient de la guerre des journalistes, n'étudient à leurs toilettes que les cases de leurs nécessaires et le cours des papiers, se mirent dans leurs bottes, et sont indifférents pour tout le reste.

Les nouveaux millionnaires encore plus indifférents, mais non moins déchaînés contre le gouvernement, se font une principale affaire de se trouver avec les princesses du jour aux concerts de Garât, dit sur le théâtre de Ribié, l'Orphée moderne (i). Ces hommes parvenus ne connaissent rien à la musique, mais ils applaudissent à outrance les caracoulades du chanteur, et ils admirent les femmes qui embellissent toutes les loges.

Si ce monde est une rotation perpétuelle, pourquoi les anciennes marchandes de pommes et de tripes ne figureraient-elles pas à leur tour, surtout lorsqu'elles sont jolies ? car la vraie noblesse chez les femmes est la grâce et la beauté.

Les thés sont en grande faveur. C'est presque les

seuls endroits particuliers où l'on se réunisse : il n'y a

plus de repas ; chacun mange chez le restaurateur, dont

le nombre se multiplie à l'infini : il y en a à chaque coin de

, rue. On n'aperçoit que barbouilleurs hissés au haut d'une

7*^WT«a échelle, dessinant pour enseignes, des lièvres, des jambons,

"/aes écre visses, des saucissons, ou écrivant en lettres

anglaises: Déjeuners froids, cabinets particuliers : on

n'entendra que trop cette dernière annonce ; un bouchon est

devenu la grotte de Venus.

Il faut que le pot-au-feu soit renversé dans presque toutes les maisons. Autrefois on se présentait pour dîner chez son ami ; aujourd'hui c'est tout différent ; chacun reste chez soi : on va prendre, en catimini, son repas chez son restaurateur. Est-ce économie ? est-ce division ? Ce qu'il y a de certain, c'est que cette mode annonce rupture et désunion dans l'ordre domestique, et l'on peut dire que les restaurateurs indiquent un changement essentiel dans notre manière de vivre et dans nos mœurs. Les thés au moins semblent rapprocher davantage ; ils sont le premier pas pour remonter vers l'urbanité française,

( i ) Voir chapitre : Ribié, directeur.

depuis longtemps si méconnue. Les femmes y sont en grande parure ; c'est une réunion brillante ; il y règne un certain silence ; les conversations s'y font à demi- voix ;

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