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BAGATELLE

e nom rappelle la maison de plaisance du comte d'Artois qui s'est réfugié à Edimbourg dans un vieux et gothique palais, mais admirable en ce qu'on n'y peut saisir un prisonnier pour dettes ; et le ci-devant prince s'y est confiné pour éviter les poursuites de ses créanciers.

C'est une spéculation que de louer une maison lorsqu'elle rappelle les idées royales ; on y dresse des illuminations, on y fait jaillir de brillantes fusées, des bombes éclatantes ; tandis que l'explosion des boîtes, le fracas des palais enchantés qui s'écroulent deviennent l'image de la chute de ces grandeurs qui, au même lieu, s'environnaient

de tous les plaisirs, qui n'étaient jamais des réjouissances publiques.

Des feux d'artifice s'élancent de l'Elysée-Bourbon ; et pour un écu on achète le privilège de fouler avec la multitude ces magnifiques jardins, où l'on n'entrait pas, lorsqu'ils n'étaient visités que par les amis, les adulateurs et les proxénètes du prince.

Ce n'est pas là une petite jouissance pour l'ennemi de l'ancien régime, pour le fier républicain et même pour le philosophe qui se souvient de l'orgueil insolent des princes, ou de leur insouciance pour le mérite et pour la vertu.

Bagatelle réveille une foule d'idées qui ne sont point à la gloire de son ancien possesseur ; mais pouvant alors disposer de quelques bénéfices, il fut chanté par l'abbé Delille, parodiste de Virgile, qui fit aussi des vers pour payer des dons qu'il avait reçus ou qu'il sollicitait. Poètes, musiciens, vendeurs de son et de fumée, non, vous ne donnez point l'immortalité ; vous consacrez seulement quelquefois une célébrité honteuse. La muse intéressée de l'abbé Delille l'appelle son Maître et presque un second Auguste.

LE PRE SAINT-GERVAIS

C'est le paradis terrestre, ou, pour parler plus juste, le jardin d'amour des Parisiens.

A peine aux premiers beaux jours du printemps, le zéphyr a-t-il épanoui les filas de sa douce haleine, mille essaims de voltigeantes beautés s'y réunissent à l'envi. On les voit circuler en chantant, dans les sentiers étroits dont ces jolis arbustes couronnent les bords. Plus promptes que les Argus qui veillent à leur garde, toutes à la fois choisissent et détachent d'un doigt mignon leurs branches fleuries. Un**jour voit naître et disparaître ces trésors.

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C'est un larcin d'habitude que l'amour chaque année justifie par l'intention, devant le rustique Municipal.

Mais c'est à la mi-juin, époque où les cerises brillent aux arbres comme des rubis, où les paysannes cueillent la groseille rafraîchissante, et portent sur leur tête des paniers / de fraises, qu'il faut voir tout un peuple laborieux gravir en serpentant, la cime de Belleville, pour se régaler de ces fruits bienfaisants. Les enfants précèdent leurs parents, et portent les provisions du dîner. Cette promenade, qui leur fut longtemps promise, est la récompense de leur sagesse et de leur docilité. Transportés d'aise, ils brûlent d'arriver. Déjà la jeune sœur se repose à côté de son frère, au bas du moulin, d'où la vue plonge sur Paris et ses antiques tours. Là, toutes les filles sont belles : une douce fatigue a fait épanouir les roses de leur teint.

Quel pinceau exprimera la surprise d'un lugubre habitant de la rue des Rats (i j ou de celle Tire-charpe (2), qui ne voit d'autre jardin que le pot de basilic de sa fenêtre, à l'aspect de l'immense perspective, qui, de la hauteur de Romainville où il arrive trempé de sueur, se développe tout à coup à ses regards, surtout dans un de ces beaux jours, où le bleu foncé du ciel étend la majesté de son dais par-dessus ce magnifique tableau ?

Avec quelle satisfaction son œil se promène dans la molle ondulation des coteaux lointains et des moissons jaunissantes ! Comme il admire ces plaines fécondes que coupent par intervalles de longues avenues, des bouquets d'arbres, de petits bois, et des hameaux pittoresques !

Glorieux du pays qu'il découvre, le jeune époux s'empresse d'en faire remarquer toutes les merveilles à sa jeune compagne qui s'appuie languissamment sur son épaule. On dirait de deux aimables enfants qui regardent avec un

( 1 ) Entre les rues Galande et de la Bûcherie, près de la place Maubert.

(2) Existait à peu près à l'actuelle intersection des rues de Rivoli et du Pont-Neuf.

tranquille plaisir, dans la Bible, l'image de la terre promise.

Tandis que la haute bourgeoisie, qui remplace la haute noblesse, vole en cabriolets à deux coursiers, vers les nouveaux jardins d'Armide, pour bâiller sous des saules pleutjx reurs chargés de lampions septicolores, ou contempler, la lorgnette en main, quelques moutons errants sur des collines de six pieds de haut, la classe ouvrière, dédaignant ces fastueuses puérilités, continue d'aller admirer en liberté -v la nature aux Prés Saint-Gervais.

Elle ne cherche point dans ces riants vergers, les restau- J4j\i rateurs qui servent les potages à la Condé, mais de simples laitières, de modestes guinguettes dont les violons àmment, au loin, le chant des, oiseaux ; elle n'y voit que de joyeux convives qui, assis à l'ombre des pommiers, font, parmi les papillons et les fleurs, un champêtre repas.

Dans ce joli séjour, tout est vrai, tout est fraîcheur, -tout est vie, tout est beauté ravissante. Pour concert, on a le ramage des rossignols, et la voix de mille amants ,' pour ombrage, des allées de cerisiers ; pour parterres, des carrés de fraises parfumées ; pour cascades, des ruisseaux qui roulent à petit bruit, sur un lit de cailloux, leur onde limpide.

Et quand l'automne montre sa tête chargée de fruits, quand la vigne laisse pendre ses grappes empourprées du haut des ormes qu'elle embrasse de ses rameaux, l'on y retourne encore pour jouir de ces dons, les uns pour toucher à la pomme défendue, les autres pour ravir de plus douces faveurs.

Ah ! que dans ces lieux enchantés la fin d'un beau jour a de charmes ! Et que le commencement du crépuscule y inspire de tendres désirs !

Souvent (1), à cet instant fortuné, une nouvelle Daphné s'échappe d'un bocage, et fuit un autre Apollon. L'amant, l'œil enflammé, poursuit avec l'aile du désir, l'objet de son

(1) J'ai été témoin de cette jolie aventure. (Note de Mercier.)

LE PRE SAINT-GERVAIS

amour. Qu'il est heureux ! Il l'atteint : elle ne se change point en lauriers dans ses bras vainqueurs !

C'est dans ce labyrinthe de félicité, qu'en espérant une

VUE DU PRE SAINT-GERVAIS Dessiné et gravé par Baltard.

paix "glorieuse qui assure au monde la liberté des mers, les citoyens de Paris vont se délasser de leurs travaux.

Ah ! quel philosophe peut les regarder sans un sentiment de plaisir, redescendre à longs flots, sur le soir d'un beau jour, la montagne de Belle ville, à travers l'illumination des guinguettes, l'odeur des cuisines, et les cris d'allégresse des danseurs qui dansent le pas de charge ?

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