‹ Le nouveau Robinson suisseChapitre 29 sur 30 · INCIDENT GRAVE. — DERNIER CHAPITRE · texte numérisé non relu

INCIDENT GRAVE. — DERNIER CHAPITRE

Au sortir de notre retraite, mes fils se sentirent cependant pris d'un insatiable désir de liberté et d'indépendance; ils s'élancèrent hors de la grotte comme des oiseaux qui s'échappent de leur cage et qui s'envolent à tire-d'aile vers les champs brillants de lumière. Fritz, l'intrépide navigateur, proposa de faire une excursion à nie du Requin et de monter sur les rochers pour voir si la mer n'avait rien amené de nouveau aux environs. Je ne pus pas l'accompagner; il partit avec Jacques. Je leur avais recommandé de tirer, dès leur arrivée dans l'île, deux coups de canon, ainsi que nous avions cou^ lume de le faire chaque année à notre première sortie après la saison des pluies, autant dans le but d'être utiles

aux naufragés que les tempôtos auraient pu jeter sur nos côtes, que pour tenter d'établir des comuiunications avec les navires qui se trouveraient dans nos parages. Nos jeunes gens faillirent d'autant moins à celte recommandation, qu'il n'était pas pour eux de plus grand plaisirque de faire jouer notre artillerie. Mais quel fut leur saisissement lorsqu'ils entendirent distinctement un coup lointain répondre à la double détonation de leur bouche à feu!

Tout d'abord ils doutèrent, pensant que c'était un écho; mais bientôt, à ce coup en succéda un autre; puis, quelques minutes après, et, comme ils écoutaient dans le silence de l'angoisse, un troisième coup retentit.

Dans leur première émotion ils se jetèrent au cou Tun de l'autre sans pouvoir prononcer une parole. Enfin, Fritz s'écria :

« Des hommes! des hommes!

— Dieu veuille qu'ils soient bons! » reprit Jacques. Et, pris d'un tremblement involontaire, il ajouta :

« Que devons-nous faire?

— Allons à l'instant prévenir notre père, » répondit Fritz.

Et, sans plus tarder, ils remontèrent dans leur embarcation, qui sous leur double effort, vola, jusqu'au rivage.

« Qu'y a-t-il de nouveau? leur demandai-je en voyant leur air elfaré.

— 0 père, père! s'écrièrent-ils en se jetant dans mes bras, n'as-tu rien entendu?

— Rien, dis-je, absolument rien. »

Alors ils nous firent part de la grande nouvelle.

Je crus à quelque ei'reUir de leur part; mais ils m'affîrmèrentsi énergiquement, si sérieusement, avoir entendu les trois coups de canon, qu'il me fut impossible de ne pas croire k la vérité du fait. Mais fallait-il nous réjouir ou nous alarmer? Avions-nous dans notre voisinage des Européens ou des pirates malais? Telles étaient les ques* tions que je me posais.

Je m*empressai de rassembler ma famille et de tenk conseil, car je trouvais la chose trop sérieuse pour prendre seul une résolution.

La nuit nous surprit avant que nous nous fussiong arrêtés à aucun parti ; je donnai le signal du repos en recommandant à mes fils aînés de faire tour à tour sentinelle, jusqu'au jour, devant la grotte. La nuit ne fut pas aussi calme que le beau temps de la journée Favait fait prévoir. Une tempête affreuse s'éleva; l'eau tomba par torrents, les mugissements du vent nous empêchèrent de distinguer aucun bruit particulier du côté de la mer. Pendant deux jours et deux nuits, nous pûmes croire que la mauvaise saison recommençait, et il nous fut, par conséquent, impossible de sortir pour aller à la découverte, ainsi que nous étions résolus à le faire. Le troisième jour seulement, le vent étant tombé et la mer redevenue calme, nous pûmes nous rendre à l'île du Requin. J'y allai, accompagné de Fritz, emportant un pavillon à l'aide duquel nous devions donner, à nos chers amis restés à Felsenheim, un signal d'alarme ou de réjouissance.

Si je secouais trois fois le pavillon et le précipitais ensuite dans la mer, ils devaient s'empresser de fuir à Falkenhorst ; si, au contraire, je l'élevais au-dessus de ma tête, et le plantais à mes côtés, ils n'avaient rien à redouter.

L'on comprendra facilement avec quel battement de cœur nous abordâmes dans l'île et grimpâmes à notre observatoire. Quelque soin que nous prissions d'inspecter l'horizon en tous sens, il nous fut impossible de rien découvrir. J'ordonnai alors à Fritz de charger le canon et de faire feu.

Quelques minutes s'étaient à peine écoulées depuis qu'il m'avait obéi, quand nous entendîmes, dans la direction du sud-est, c'est-à-dire du côté vers lequel nous n'avions jamais dirigé notre navigation, un coup, puis un second, puis un troisième, et ainsi jusqu'à sept. Il n'y avait plus d'incertitude possible auant à la présence

d'un navire dans nos parages; restait à savoir le caractère des hommes qui le montaient.

Nous retournâmes auprès des nôtres, sans leur avoir fait aucun signal.

Ils nous accablèrent de questions auxquelles, on le comprend, nous ne pûmes répondre; mais je leur annonçai que j'avais Tintcntion d'aller faire, avec Fritz, un voyage de découverte, et ce projet eut leur entier assentiment; Jcnny, d'ordinaire si calme, si raisonnable, Jenny surtout manifestait une folle joie, car elle assurait que ce ne pouvait être que son père qui, de retour à Londres et ayant appris son naufrage, avait traversé les mers pour venir à sa recherche. Je n'osais dissuader la chère enfant, mais je ne partageais pas sa pieuse confiance.

J'ordonnai donc de prendre toutes les précautions voulues pour mettre nos provisions en sûreté; puis, comme Fritz et moi nous montions dans le kaïak, ma femme, miss Jenny et les trois garçons se rendirent à Falkenhorst en emmenant le bétail.

Utilisant l'idée qu'avait eue Fritz quelques mois auparavant, nous nous étions déguisés en sauvages, car ce costume, pensions-nous, pouvait, dans presque tous les cas, nous rendre moins suspects pour les nouveaux venus; ce qui ne nous empêcha pas de cacher nos meilleures armes dans le fond du bateau.

11 était midi environ quand nous quittâmes le rivage, et plus d'une heure quand nous eûmes tourné le cap esî de la baie de la Délivrance.

Après avoir longé, pendant près de deux heures, des parages qui nous étaient tout kfait inconnus, nous nous trouvâmes à hauteur d'un cap que nous nous mîmes en devoir de doubler, en serrant la côte le plus près possible, pour être à môme d'observer sans nous mettre rop en vue. Que Ton juge de notre ébahissement, lorsque, en tournant la pointe du promontoire, nous aperçûmes, au milieu de la baie qui se trouvait derrière, un magnifique trois-mâts en panne, sur ses ancres et

surmonté du pavillon anglais. J'eus de la peine à retenir Fritz, qui voulait se jeter à la nage pour se rendre plus tôt au vaisseau. Je fus obligé de lui représenter quelle imprudence il y aurait à se livrer ainsi à des hommes qui n'avaient peut-être arboré les couleurs britanniques que pour exercer, avec plus de sûreté, la piraterie.

Nous restâmes dans un enfoncement derrière une petite falaise à pic qui, tout en nous masquant, nous permettait de distinguer parfaitement tout ce qui se passait sur le vaisseau et sur le rivage en face du point où il était mouillé.

A quelque dislance du bord, une grande tente était dressée; un feu était allumé, devant lequel rôtissaient des quartiers de viande. L'équipage nous parut être peu nombreux et était par conséquent peu à craindre; deux sentinelles allaient et venaient sur le pont. Nous étant hasardés à sortir de la crique, nous fûmes aperçus des deux surveillants , dont Tun disparut un instant et revint suivi d'un officier tenant une longue-vue.

« C'est le capitaine, me dit Fritz, on le reconnaît à sa tenue. Nous n'avons rien à redouter, pcre, car les traits de son visage sont incontestablement ceux d'un Européen. »

La remarque de Fritz était juste; néanmoins, je ne jugeai pas à propos de nous aventurer encore. Embouchant le porte-voix, je criai de toutes mes forces, ces mots anglais : « Engiishmen, good men ! (Anglais, bonnes gens!) » sans ajouter aucun commentaire. Le capitaine, qui nous prit pour de vrais sauvages, nous fit signe d'avancer en nous montrant des morceaux de drap rouge, des haches, des clous, des colliers et autres objets servant aux échanges avec les habitants du nouveau monde. Cette méprise nous égaya beaucoup, mais nous ne pouvions y trouver de suffisantes garanties d'amitié. Quoi qu'il en fût, nous résolûmes de nous présente! avec plus d'appareil et de pompe devant ces étrangers. Nous leur fîmes des signes d'adieu, puis nous dispa*

fûmes lestement derrière le promontoire. La joie avait doublé nos forces; en peu de temps nous fûmes auprès des nôtres, qui nous attendaient avec impatience. La prudence et la retenue qui nous avaient guidés dans cette entrevue furent approuvées de toute la famille.

Après nous être concertés, il fut décidé que nous nous embarquerions tous, le lendemain, sur la pinasse, et que nous nous rendrions en grande cérémonie auprès du navire.

Nous employâmes le reste du jour à Tarmement de notre embarcation, qui fut coquettement pavoisée, et à la préparation de nos vêlements. Nous fîmes un beau choix de fruits et des principales productions de notre île, que nous voulions offrir au capitaine, car il fallait, pensions-nous, inspirer à l'équipage une haute idée de noire puissance et de notre richesse.

Le lendemain, après le déjeuner, nous levâmes l'ancre. Près des canons, qui étaient chargés, se placèrent Jacques et Ernest. Fritz, en costume d'officier de marine, nous précédait dans son kaïak.

Dès que nous aperçûmes le navire anglais, dont la vue nous causa à tous, et à Jenny particulièrement, une vive émotion, je commandai de hisser le pavillon britannique, qui flotta aussitôt au haut du mât et à l'avant de la pinasse.

L'étonnement de l'équipage anglais fut grand en voyant un bâtiment entrer fièrement, voiles déployées, dans la baie, et j'avoue que, si nous eussions été des corsaires, nous aurions eu bon marché du navire dans le premier moment de trouble et de saisissement que lui causa notre apparition.

Ayant carguô la voile à quelque distance, je montais avec Fritz, dans la petite chaloupe que nous remorquions, et nous nous approchâmes pour saluer le capi • laine qui, du haut du pont, nous fit entendre les plus amicales paroles et nous engagea, sans plus de délai, à accoster son navire. Ce digne officier nous accueillit avec la franchise et la cordialité d'un marin, nous con-

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duisit dans sa cabine et nous offrit de partager avec lui un flacon de vieux vin du Cap, tout en demandanl à quelle circonstance nous devions de nous trouver dans une île où il s'attendait h ne voir que des sauvages. Je lui racontai brièvement l'histoire de notre naufrage et de hotre établissement sur la côte. Je lui parlai de miss Jenny et lui demandai s'il avait entendu parler de sir Monlrose. Il nous dit connaître de nom le père de notre jeune compagne, et, avoir appris que sir Monlrose, après s'être illustré dans son expédition, était débarqué heureusement à Portsmouth puis h Londres où il avait pris sa retraite. Pour lui, il se nommait Littleslone et commandait le yacht la Liconie; il avait une mission pour laquelle, me dit-il, il me demanderait quelques renseignements que je serais peut-être à même de lui donner. Assailli par une tempête, il avait été fort heureux de trouver un excellent port, au moment où il y songeait le moins, dans notre île, qui lui était parfaitement inconnue. Il était au mouillage depuis quelques jours, lorsqu'il entendit nos premiers coups de canon, auxquels il répondit , non sans être vivement intrigué.

Quand le capitaine eut achevé de parler, je le priai de vouloir bien venir sur la pinasse pour que j'eusse l'honneur de lui présenter ma famille. 11 accepta volontiers, et, montant dans une de ses chaloupes que conduisaient à la rame deux de ses matelots, il se rendit gracieusement à notre bord. Il va sans dire qu'il fut reçu avec toutes les démonstrations de joie possibles; miss Jenny surtout éprouvait une vive satisfaction à pouvoir parler de son père avec un compatriote.

Le capitaine avait, au nombre de ses passagers, une famille anglaise dont nous fûmes heureux de faire la con naissance. C'était celle de M. Wolton, mécanicien distingué et constructeur de navires, dont la santé avait eu beaucoup à souffrir pendant la traversée; sa femme, mistress Wolton, et ses deux charmantes lilles, l'une âgée de quatorze ans, l'autre de douze, l'entouraient des soins

les plus touchants sans pouvoir obtenir la moindre amélioration; il lui fallait l'air de la terre. Nous leur proposi\nies, avec grand plaisir, un asile cordial à Felsenheim, où ils auraient à leur service toutes les commodités qui leur manquaient à bord. Celle proposition fut acceptée avec reconnaissance, et l'on procéda, le jour môme, à la translation de l'honnête famille dans notre demeure.

La surprise qu'éprouvèrent les nouveaux venus, en voyant toutes nos richesses, serait difficile à exprimer; c'élaient, à chaque instant, des exclamations dont mes fils s'amusaient beaucoup. Ils ne pouvaient pas croire qu'à nous seuls nous eussions pu réaliser tout ce qu'ils voyaient. Le soir, un souper délicat nous réunit sous la galerie de la grotte, et, jusqu'au moment du repos, la gaieté la plus franche anima la conversation générale.

Pendant la nuit, nous fûmes occupés, ma femme et moi , par de graves pensées. L'occasion qui nous était olTtîrte de revoir nos frères d'Europe ne se représenterait peut-être plus à nous. Fallait-il en profiter? Mais pourquoi, nous dîmes-nous après réflexion, pourquoi quitter une terre où nous sommes si heureux, et cela dans le but d'aller renouer des relations que, le temps et l'absence ont dû briser entièrement? N'étions-nous pas arrivés à un âge où Ton aspire trop après le repos pour courir les chances d'une traversée.

Toutefois nous ne voulions pas que nos décisions influassent en rien sur celles de nos fils, qui pouvaient tenir à revoir leur patrie ; mais Tidée qu'ils nous quitteraient nous déchirait le cœur.

Miss Jenny, depuis qu'elle savait son père de retour eu Angleterre, désirait ardemment aller le rejoindre

Je ne doutais pas que ce départ ne dût causer un vif chagrin h mon fils aîné, qui ne dissimulait pas la pro-» fonde affection que lui inspirait la jeune fille, affection que je comprenais bien être partagée.

Nous ne pouvions nous prononcer trop précipitamment sur ces divers points , tous fort délicats. Le lendemain matin, à déjeuner, M. Wolton, qui se sentait déjà

beaucoup mieux de son séjour à terre, me tendit la main et me dit :

« L'existence que vous menez dans cette solitude me plaît ; je me sens revivre au milieu de cette belle nature, et je m'estimerais heureux de pouvoir m'établir dans un coin de cette île, si toutefois vous vouliez y consentir. »

Cette proposition fut accueillie avec joie; nous lui exprimâmes tout le bonheur que nous aurions à l'admettre au milieu de nous, ainsi que sa femme et ses filles. Je saisis même ce moment pour déclarer que nous avions pris la résolution de finir, ma femme et moi, nos jours dans cette île, à laquelle je voulais donner le nom de Nouvelle- Suisse,

« Vive donc la Nouvelle-Suisse! » s'écrièrent tous les convives en élevant leurs calebasses remplies de vin de palmier.

« Et vivent ceux qui veulent y demeurer! » ajoutèrent en môme temps Ernest, Jacques et François,

En remarquant que Fritz gardait le silence, il me fut aisé de comprendre qu'il avait le secret désir d'accompagner miss Jenny. Le pauvre enfant espérait sans doute que son père consentirait à Tunir à son libérateur.

Quoique mon cœur souffrît cruellement de cette double séparation, je cachai mon émotion pour ne pas augmenter la douleur de ma femme, qui avait grand'peine à retenir ses larmes.

Mais la pauvre mère avait tout compris comme moimême. Je la vis tout à coup pâlir. Le cœur de la mère, plus faible que celui du père, se brisait : elle s'évanouit. Fritz se jeta à ses genoux :

« Ma mère ! ma mère, je ne le quitterai pas ; non, non, jamais , jamais , dussé-je mourir à les pieds. »

Jenny fondait en larmes :

« Pardon, disait-elle à ma femme en sanglotant; pardon, pardon, pardon! »

Elle aussi, elle avait donc compris. Quand ma femme fut revenue à elle, Jenny l'entraîna dans sa chambre.

Que se passa-t-il entre la mère et Tenfant?

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Ma femme sortit de cet entretien, calme, triste encore, mais résignée. Son bras entourait la taille de la jeune fille, qui appuyait sa tête charmante sur Tépaule de sa ûûère adoptive.

M. Wolton et sa famille, sentant que leur présence à cette heure solennelle pouvait être de trop, nous avaietil laissés seuls.

Jenny s'avança vers moi : « Mon père, me dit-elle d'une voix émue, et c'était la première fois qu'elle me donnait ce nom, mon père, bénissez-moi, comme ma mcre vient de me bénir. Laissez-moi, laissez-nous partir. Vos enfants vous reviendront. Ne craignez point qu'on puisse les séparer h jamais de vous. Sir Montrose est un homme de cœur et d'honneur. Il paiera les dettes de sa fillequand il saura que le bonheur de sa fille c'estque ces dettes soient payées. Il revenait en Europe pour moi, pour moi seule ; il quittera l'Europe pour moi et pour vous. Et regardant Fritz : Confiez-nous l'un à l'autre, dit-elle, Fritz vous répond de moi, et j'ose vous répondre de Fritz.

» J'ai causé longuement avec le capitaine du navire qui va nous emporter. Le but de son voyage était de chercher un point dans ces mers qui pût servir de refuge aux vaisseaux anglais. II m,a dit que le hasard, en le jetant dans votre île, lui avait fait trouver ce qu'il cherchait. Mon père est au mieux avec le lord de l'amirauté. Votre île cessera d'être votre île, mais elle peut devenir une petite portion de la puissante Angleterre, un centre de vie, d'où vos enfants pourront partir quelquefois sans doute, mais où il leur sera loisible de revenir, et môme de s'établir à tout, jamais. Ne croyez pas que je caresse une chimère. Si tout ceci ne s'accomplit pas, il y a un fait qui ne pourra manquer, du moins, de s'accomplir, c'est notre réunion, ici, avant six mois. Cher père, laissez tomber un regard de confiance sur celle qui veut rester votre enfant, et croyez en elle. Sous l'aiguillon du malheur, les enfants deviennent des hommes, Fritz et moi nous avons mûri à son école, ayez foi en nous. »

J'embrassai la noble enfant. Ma femme avait dit: Oui,

je dis : Oui, k mon tour. Fritz, éperdu entre la joie et la douleur, allait de Tun à l'autre, moitié riant, moitié pleurant.

A la fin, le calme reparut. Je pris Fritz à part et vouius le fortifier, le préparer contre les déconvenues ((ui pouvaient Tattendre en Angleterre.

« Sois tranquille, père, me dit-il ; ton fils fera partout et toujours son devoir. Je ne serais pas digne du succès, si je n'étais pas préparé pour le revers. »

Qu'ajoulerai-je? Une année ne s'était pas écoulée, quf tout ce qu'avait dit notre charmante prophétesse s'était réalisé, hormis sur un point : son père était mort quand elle arriva à Londres, et elle n'eut pas la consolation de le revoir.

Cinq ans se sont passés depuis, et le bruit de notre histoire, répandu en Europe par les marins de la Licorne ^ les récits qu'ils ont faits des richesses merveilleuses de notre lie y ont attiré de toutes parts une foule de colons. Elle compte, à l'heure qu'il est, plus de deux mille habitants. Ernest et Jacques ont épousé les deux aimables filles de M. Wolton. Jacques, devenu constructeur de navires, est à la tête d'un établissement considérable, qu'il a élevé sous l'œil de son beau-père. Ernest, lui, a fait deux voyages en Europe ; il est membre correspondant de plusieurs académies pour la section des sciences naturelles , et correspond avec les principaux savants de l'Europe. Il a enrichi les musées de Londres, de France et de Hollande de nombreux sujets que les Européens ne connaissaient, jusqu'à lui, que parles relations des voyageurs. L'ex-petit François est un beau el solide capitaine sur un bâtiment marchand.

11 n'est pas marié, et ne parait pas avoir envie de se marier : a Ma vocation est d'être fils et oncle, » dit il

en riant. Il comble de cadeaux sa mère, ses petits neveux et ses petites nièces qui Tadorcnl.

Quant à ma chère femme, quant à moi, nous sommes vieux peut-être, mais c'est notre moindre souci. Noire bonheur est assuré, puisqu'il se fait surtout de celui de nos enfants, qui sont tous laborieux, gais, i icn portants, satisfaits de leur sort, estimés et dignes d'être estimés de

lOUS.

Quand 1x3 lemps viendra où il nous faudra rendre nos comptes au souverain Seigneur de toutes choses, nous sommes prêts. Le grand voyage, celui qui conduit à Dieu, n'est pas fait pour inquiéter ceux qui , à toutes les ijeures de leur vie, l'ont aimé, servi et honoré ; ceua qui oe sauraient, sang ingratitude, douter de sa bonté.

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