MISS JENNY
Il fallut mettre alors ma femme au courant de ce que nous avions dû lui cacher. Sa surprise, et je dois le dire, son inquiétude aussi furent extrêmes. Les enfants, devinant un mystère, accablaient Frilz d'une foule de questions auxquelles il lui aurait ùlè bien difficile de répondre, car ils parlaient tous à la fois; enfin, quand ce flux de paroles se fut un peu calmé, je lui demandai, ce que j'ignorais encore, premièrement, s'il avait réussi dans son expédition; ensuite, dans quel but il s'était métamorphosé de la sorte.
« Mon expédition a été des plus heureuses, réponditil en me regardant d'un air significatif, et je m'applaudis, cher père, de l'avoir entreprise. Quant à mon déguisement, c'était une mesure de prudence. Je vous ai pris de loin pour des pirates malais, et les coups de canon que je vous ai entendu tirer me faisant penser que vous étiez en force, j'avais cru nécessaire de changer mes vêtements européens, qui n'auraient pas manqué d'attirer l'attention et la curiosité. »
La mère intei rompit là le jeune homme pour l'engager à se nettoyer, car elle ne voulait pas le voir plus longtemps avec un visage de nègre. Lorsque Fritz eut repris sa couleur naturelle :
« Père, me dit-il, Dieu a exaucé mes vœux. J'ai découvert l'île de la Roche en feu, et, si tu le veux bien, comme la marée montante nous oblige de chercher un mouillage, nous débarquerons dans une petite île voisine, où nous retrouverons... »
J'interrompis Fritz, et le prenant à part un instant, je l'interrogeai à voix basse. Je voulais, d'après ce qu'il allait m'apprendre, savoir ce que je pouvais penser de la
personne vers laquelle il voulait nous conduire ; il m'arrêta d'un mot qui devait me suffire et me suffit en effet.
« Père, me dit-il, j'ai cru voir ma mère à quinze ans, ou encore ta fille, si nous avions eu le bonheur d'avoir une sœur digne d'elle et de toi.
— Allons, dis-je à Fritz ravi, allonset conduis-nous.» Dès cet instant, Fritz déploya une ardeur, une activité
étonnantes pour nous faire aborder promptement. Monté dans son canot et nous montrant les passes, il nous conduisit derrière une petite île qui se trouvait à l'extrémité de la baie des Perles et où une étroite langue de terre formait un port naturel, dans lequel nous abordâmes. Fritz sauta à terre et, sans nous rien dire, courut vers un petit bois où s'élevait une hutte ombragée par de gigantesques palmiers. Tout naturellement nous suivîmes les traces de notre guide, et bientôt nous nous trouvâmes devant un foyer composé de grosses pierres, sur lequel, au lieu de marmite, était placé un large coquillage. Cependant, Fritz avait tiré en l'air un de ses pistolets ; à ce signal, nous vîmes descendre d'un arbre voisin, non pas une femme, comme je m'y attendais, mais un jeune marin à la taille élancée, à la figure douce et timide.
Je ne saurais décrire les sensations étranges que nous éprouvâmes tous en ce moment. Depuis dix ans le genre humain avait été comme mort pour nous, et, tout à coup, il ressuscitait tout entier devant nous dans cette figure juvénile, presque enfantine, tant elle était naïve et douce.
Nous restâmes un instant stupéfaits et sans voix devant cette apparition inattendue. Mes fils surtout n'en pouvaient croire leurs yeux. De son côté l'étranger paraissait indécis sur la conduite qu'il devait tenir envers nous. Mais Fritz mit fin à notre embarras.
(( Chère mère, cher père et chers frères, je vous présente un ami, nous dit-il, le jeune lord Édouard Mon* Irose! Qu'il soit le bienvenu comme ami et comme frère dans notre cercle de famille!
— 11 est le bienvenu! » répondîmes-nous tous avec entraînement. A ces paroles, la charmante figure au ma-
telol exprima tant de bonheur, que notre sympathie lui fut instantanément acquise. Comme chef de la familleje m'avançai et, prenant les mains du jeune homme, je le saluai en anglais avec autant d'amitié et de bienveillance que s'il eût été un de mes propres enfants, retrouvé après me longue séparation. Il répondit timidement et à voix basse, puis, s'adressant à ma femme, il se recommanda particulièrement à sa protection et à sa bienveillance.
J'avais compris, à Texclamation de mon fils, qu'il ne voulait pas, pour le moment, apprendre à ses frères que ie nouveau venu fût une jeune fille : je gardai le secret ainsi que ma femme, et je recommandai à mes fils d'avoir pour notre hôte tous les égards possibles.
Cette recommandation était inutile; le jeune lord était déjà le point de mire des plus délicates attentions, et les chiens eux-mêmes se mirent de la partie par leurs caresses et leurs joyeux aboiements.
Les jeunes gens, dans leur ardeur, couraient pêle-mêle à la pinasse et en rapportaient des tables, des pliants et lt)utes sortes de provisions pour le repas du soir. La mère, de son côté n'épargna rien pour faire briller ses talents culinaires, tandis que le jeune Édouard faillit se trahir par l'adresse et l'empressement avec lesquels il aidait notre ménagère dans les apprêts de la cuisine. Notre souper fut des plus agréables. Mes fils, un peu excités par le vin des Canaries, se laissaient aller à toute la gaieté de leur âge; il était tard, je dus mettre fin à la conversation en ordonnant la retraite. Tout le monde se leva.
L'étranger voulait remonter sur la cime de l'arbre d'où nous l'avions vu descendre, mais ma femme s'y opposa et lui prépara une couche commode dans la pinasse, î-endant ce tsmps les jeunes gens, qui avaient par pm- [îcnce allumé du feu sur le rivage, s'étaient assis et eau- Baient h la lueur des brasiers. Les trois plus jeunes, par un assaut de questions, cherchaient à savoir comment Tritz avait eu l'idée d'un voyage à la Roche en feu. 11 se mit à raconter l'histoire de l'albatros et de son excuï>-
LE ROlUNSON SUISSE
sion, avec tant d'ardeur qu'il oublia tout h fait de substituer le nom de lord Édouard à celui de miss Jenny, qui était le vrai nom de la jeune fille.
« Ahî ah! s'écrièrent les jeunes garçons, monsieur Fritz s'est trahi, et notre nouveau frère est changé en une charmante sœur : Vivat! vivat! »
Fritz fut un instant déconcerté ; cependant il fit bonne contenance et répondit en riant à ses frères. François était stupéfait. « Ma foi, dit-il, je n'avais jamais pensé qu'il pût y avoir une autre femme au monde que maman.»
Le lendemain malin, les jeunes garçons s'avancèrent d'un air moitié confus, moitié malin, auprès de la jeune fille qu'ils saluèrent du nom fortement accentué de miss Jenny. La pauvre enfant rougit, baissa les yeux; mais enfin, prenant son parti, elle tendit amicalement la main aux jeunes espiègles et se recommanda de la meilleure grâce à leur amitié fraternelle.
Après le déjeuner, qui fut des plus substantiels, grâce au chocolat de la fabrique de Fritz, nous songeâmes à mettre à la voile pour aller retrouver le cachalot échoué ; cette capture était trop précieuse pour l'abandonner tout entière aux oiseaux de proie.
Nous dépeçâmes le cétacé de notre mieux, et d'après le conseil de Jenny, qui comprit bien vite que, dans notre situation, il fallait tirer parti de tout, les quartiers de graisse furent renfermés dans des sacs de toile. Quand ce travail fut terminé, nous retournâmes à la Roche en feu pour y prendre ce qu'y avait laissé la jeune Anglaise. Par un sentiment louable, elle tenait â conserver chacun des objets qui lui rappelaient quelque circonstance de sa vie isolée, et la protection spéciale de la Providence. Le tout fut embarqué dans la pinasse; puis, après avoir dit adieu h la Roche en feu et avoir donné à l'anse où Fritz avait débarqué le nom de Baie Heureuse, par allusion à la rencontre de miss Jenny, nous fîmes voile vers la baie des Perles, où nous devions faire un court séjour avant de retourner à Fclsenheim. Les corps des lions étaient devenus la proie des vautours et autres
oiseaux carnassiers qui n'en avaient laissé que les os Nous dressâmes notre tente avec l'intention de rester là seulement le temps nécessaire à la recherche des perles dans l'amas des huîtres décomposées. Mais une découverte que je fis vint retarder notre départ.
Parmi les roches qui bordaient la côte, j'en remarquai une qui me parut être de nature calcaire. Je résolus donc de construire immédiatement un four, pour essayer de préparer une certaine quantité de chaux.
Nous nous mîmes tous vaillamment à l'œuvre; le foui fut édifié, chargé de pierres calcaires, au-dessus et audessous desquelles fut allumé un feu qu'il fallait entretenir pendant plusieurs jours.
Cette opération nous laissant beaucoup de loisirs, Fritz, que ses frères avaient prié de leur raconter l'histoire de sa rencontre avec miss Jenny, profita, à la veillée, du moment où la jeune fille était allée reposer, pour faire ce récit qu'il commença en ces termes :
« Vous vous souvenez sans doute commeni je vuus ai quittés, après avoir remis à mon père une lettre dans laquelle je l'instruisais de mon projet d'excursion. La mer était bonne ; mais je n'eus pas plutôt dépassé la baie des Perles, qu'une tempête s'éleva. Mon kaïak n'étant pas de force à lutter contre les vagues , je crus prudent de me laisser emporter par le mouvement des flots, et^ sans m'effrayer, je me recommandai à Dieu. Mon espérance ne fut point trompée. Après trois heures de bourrasque, la mer se calma, le ciel redevint serein, et moa embarcation glissa tranquillement sur les flots. Man? j'étais loin de tout parage connu. Le paysage qui m'entourait était bien différent de tout ce que j'avais vu jusqu'à ce jour : c'étaient, sur les bords des îles au milieu desquellesje naviguais, d'énormes rochers dont la cime se perdait dans les nuages , des arbres g:lgantesques et nouveaux pour moi, des foules d'oiseaux au plumage brillant et varié, des fleuves majestueux qui venaient se perdre dans la mer. Plusieurs fois je fus tenté do remonter l'un de ces beaux cours d'eau, mais la crainte de
retarder le terme de mon expédition me retint: je n'avais qu'un désir, trouver la Roclie en feu; et, pour 5 arriver, je n'aurais reculé devant aucun obstacle. Cependant la chaleur du jour devint si forte, que, malgré ma résolution de ne pas m'arrêter, je fus obligé de chercher un ombrage sous les voûtes de feuillage qui bordaient une des côtes ; mais, comme je mettais le pied sur cette terre fertile et enchantée, j'aperçus, k une petite distance, une troupe d'hippopotames qui s'ébattaient à la surface des eaux. De plus, je vis briller les écailles d'énormes serpents, qui rampaient comme des lianes enlacées au pied des arbres. H n'en fallut pas davantage, vous le pensez bien, pour me faire préférer les ardeurs du soleil en pleine mer à un ombrage si dangereux, et je me remis à ramer de plus belle, sans pouvoir aborder nulle part; car, à chaque instant, je découvrais sur le rivage soit des lions, soit des panthères, des éléphants ou autres animaux non moins redoutables. Après une savigation de plusieurs heures j'eus enfin la satisfaction de me trouver en face d'une nature plus paisible. D'inoifensifs oiseaux troublaient seuls de leur chant le silence de ces nou* veaux rivages. J'abordai en toute assurance, je fixai mou bateau à de grosses pierres qui se trouvaient là, et j'improvisai un repas aux dépens des huîtres et autres CO' quillages que je trouvai en quantité sur la côte.
» Cependant le jour baissait, et comme il eût été imprudent de m'aventurer, à une heure aussi avancée, dans des régions inconnues, je résolus de passer la nuit dans mon kaïak, que j'ancrai à quelques brasses du bord, à l'aide d'une grosse pierre que je laissai retomber au fond de l'eau, après y avoir lié une corde aboutissant h la proue de l'embarcation. Bien que me croyant hors de leur atteinte, je lirai plusieurs coups de fusil, pour éloigner les animaux malfaisants. Je m'enveloppai dans une de nos fourrures et je m'endormis.
)) Le lendemain je m'éveillai de bonne heure, et, aprèî avoir remercié Dieu de la nuit tranquille que j'avais pass',ie, j<3 me remis en route. J'étais ploin de force et
d'ardeur; mon kaïak volait comme une flèche, et je m'abandonnais tout entier au bonheur de jouir de la vue magnifique qui s'étendait devant moi.
» Dans la matinée , fatigué par plusieurs heures de navigation continuelle , je me décidai à débarquer près d'un petit bois dont Taspect me charmait. C'étaient des arbres magnifiques, peuplés de colibris, de perroquets, et de mille autres oiseaux qui faisaient entendre le plus harmonieux concert. A la fois surpris et enthousiasmé, je m'avançai sous les berceaux de verdure que formaient, au-dessus de ma tête, les plantes grimpantes courant d'un arbre à l'autre. J'avais déchaperonné mon aigle , qui , se sentant libre, prit son vol, et revint bientôt, tenant dans ses serres un petit perroquet, que je lui enlevai pour l'examiner. Tout à coup , j'entendis derrière moi le bruit que font les feuilles foulées par un pied lourd. Je me retournai. Que vis-je! Un énorme tigre rayé, qui n'était plus éloigné de moi que de dix à douze pas. Je ne songeai point à fuir, il était trop tard. Terrifié, je ne soutenais qu'en tremblant mon fusil, qui, d'ailleurs, ne devait m'êlre que d'un faible secours. Une sueur froide mouillait mon corps ; je crus que c'en était fait de moi, quand mon aigle, qui sans doute avait compris le danger, s'élança sur la tête du tigre, et, du bec et des ongles, s'acharna à lui déchirer les yeux. J'étais sauvé! Le tigre, occupé à se défendre contre cet adversaire inattendu, ne prenait plus garde à moi. Je saisis mes pistolets, et les déchargeai sur lui presque à bout portant; je lui brisai le crâne. Il tomba en poussant un rugissement terrible. Mais la joie de ma victoire devait être empoisonnée d'un pr<>tond chagrin. L'un de mes coups, précipitamment dirigé, avait atteint mon aigle^ qui tomba mort en même temps que le tigre. Je ramassai le pauvre oiseau, et, en versant des larmes de regret, je le portai dans mon kaïak.
» Quittant cette côte le cœur plein de tristesse, sans awirmême songé à dépouiller le superbe animal que je venais de tuer, je ne ramais plus qu'avec indolen(îe et
découragement. J'étais presque sur le point de virer de bord pour reprendre la route de Felsenheim , lorsque , au-dessus d'une petite île rocheuse qui se trouvait à ma droite, je distinguai un filet de fumée rougeâtre, qui montait en tournoyant vers le ciel.
» — Ls Roche en feu! » m'écriai-je soudain en levant les mains au ciel î — et toute mon ardeur me fut rendue.
» Jb me mis à voguer de toutes mes forces jusqu'à ce que j'eusse pu accoster l'île, où je débarquai non sans danger, à cause des rocs qui bordent la côte.
»Je grimpai péniblement, en m'aidantdes mains autant que des pieds, sur un roc d'où je voulais examiner le pays. Après m'être orienté un instant, je suivis un petit chemin creux qui me conduisit à une sorte de plateforme de quelques mèîres carrés , qu'abritait de deux côtés la cime des rochers voisins. Je me dirigeai tout doucement vers l'entrée d'une sorte de grotte qui pouvait servir d asile à quelque bôle dangereuse. J'avais armé mes pistolets et marchais sur la pointe des pieds, l'œil et l'oreille au guet tout h la fois, quand tout à coup, dans Tanfractuosité do la roche, j'aperçus, avec une émotion que je ne pourrais rendre, un être humain qui reposait, la tète appuyée sur son bras, sur un lit de mousse et de feuilles sèches. Je demeurai immobile, interdit, muet devant cette apparition. Ma surprise fut aussi complète que si celte rencontre, objet de mon expédition, eût été tout à fait inattendue. Quoi! quelqu'un était là, sous mes yeux, qui n'était aucun de nous! Dans un instant, yeut-6tre, une autre voix que les vôtres allait frapper mes oreilles , d'autres regards allaient s'attacher sur les miens!
» J'osais à peine respirer. iceus lout le temps de considérer l'inconnu. Ma joie fut extrême en découvrant qu'au lieu d'une créature accablée par l'âge et les misères, j'avais devant moi un être jeune et charmant. Les traits du dormeur avaient, du moins pendant son sommeil, une expression si particulièrement enfantine , que je ne Wï donnai pas d'abord plus de douzo ou quatorze ans.
Son costume était celui d'un jeune aspirant de marine; de longs cheveux d'un blond tin encadraient son joli visage. Sa petite main semblait se jouer dans leurs boucles soyeuses. Je bénis Dieu qui m'avait choisi pour être le Bauveur de cette aimable créature; qui envoyait dans sa bonté un enfant de plus à notre ra^re et à notre p^re , et à nous une sœur de notre âge; car son costume ne me trompa qu'un instant. François lui-môme, qui était si beau dans son enfance, n'avait pas eu ces traits délicats, auxquels je ne pouvais comparer que ceux de ma mère; mon cœur battait si fort dans ma poitrine que j'avais peur qu'il ne fût entendu. Combien de temps durèrent mon silence et ma contemplation? Je ne saurais le dire. Tout ce que je puis affirmer, c'est que, pour rien au monde, je n'aurais voulu troubler ce tranquille sommeil. Mille pensées confuses s'agitaient dans mon esprit. Que n'aurais-je pas donné pour que ma bonne mère fût à ma place, afin que son bon regard fût le premier qu*eût rencontré celui de l'étrangère à son réveil ; pour que sa voix si tendre eût pu prononcer les premiers mots qui devaient arriver jusqu'à elle! Cette situation eût pu s'éterniser, car le courage me manquait pour y rien changer, si un petit oiseau, qui n'avait pas mes scrupules, n'étaitvenuétourdiment se poser sur le front môme de la jolie dormeuse.
)) Réveillée en sursaut, elle se souleva à demi; ses grands yeux cherchèrent autour d'elle ce qui avait pu troubler son repos, mais le vrai coupable s'était envolé, et ils s'arrôtèrent sur moi. L'inconnue jeta un cri de surprise et d'effroi. Je ne devais pourtant pas avoir l'air bien terrible, car je ne m'étais jamais senti si troublé. D'un geste presque suppliant j'essayai de la rassurer.
» — Nè craignez rien, lui dis-je, j'ai plus de peur que vous et je ne vous veux aucun mai.
)) — Qui ôtes'vous? me dit-elle; d'où venez-vous? coffi" nient êtes-vous devant moi?
)) Puis se levant vivement .
» ~ Qui que vous soyez, me dit-elle, si vous êtes un honnête homme, soyez le bienvenu dans cette solitude.
368 LE ROniNSCN SUISSK
))Le son de sa voix, l'inquiétude de son regard, l'extrême émotion qui agitait l'inconnue m'avaient rendu à moimême.
» Je suis, lui répondis-je,le sauveur qu'implorait le message que vous avez confié à l'albatros. J'ai tout quitté pourvenir à votre appel. Je ne suispoint Anglais, comme vous pouvez en juger à mon accent, mais je suis d'un pays libre où l'on sait le respect qui est dû au malheur. Une tempête sans doute vous a jetée sur ce roc. Une tempête m'a jeté, ainsi que mon père, ma mère et mes trois jeunes frères, dans une île voisine. Depuis dix ans nous sommes séparés de l'univers et seuls sur un coin de terre, qui est devenu le monde entier pour nous. Si vous voulez avoir confiance en moi, je vous conduirai vers les miens.
» Après avoir hésité un instant, après avoir laissé lire dans ses regards inquiets les mille pensées contradictoires qui s'entre-croisaient dans son cerveau, l'inconnue fit un pas vers moi, et me tendant la main :
» — Soyezbénis, vous etles vôtres, me dit-elle, vous qui m'arrachez à une vie pire que la mort, à une solitude effroyable. Si votre mère et votre père ne me repoussent pas, si vos frères veulent bien m'accueillir, je serai pour les premiers le plus soumis et le plus reconnaissant des enfants, pour les autres une sœur à jamais dévouée.
» La communauté de nos malheurs ne tarda pas d'établir entre nous une grande confiance. Miss Jenny, c'était son nom, m'apprit qu'elle avait en effet été jetée à demi morte sur ce rocher. Il avait fallu à cette jeune fille des miracles de courage , de volonté et d'industrie pour y vivre. La Roche en feu ne ressemble point à notre île. Seule, réduite à ses propres forces, sur un sol beaucoup plus ingrat que le nôtre, sans aucune des ressources que nous avait fournies le vaisseau, il ne lui avait été donné d'apporter que des améliorations bien insuffisantes à la situation terrible où le naufrage Pavait jetée.
» Ce qu'elle avait réussi à faire n'en était que plus digne d'admiration.
» Je ne me lassais ni de l'entendre ni de lui répondre
Je passais d'étonncment en étonnement au récit qu'elle me fit de la vie qu'elle avait menée, et en visitant avec elle les lieux arides où elle n'avait désespéré ni de Dieu ni d'elle-même.
)) Miss Jenny fut la première à recouvrer son sang-froid, et elle en donna une preuve en m'invitant à m'occuper avec elle de préparer notre souper. Ce détail me rappela ma bonne mère.
«Grâce aux provisions que je tirai de mon embarcation, ce repas parut exquis à miss Jenny.
)) — J'étais gourmande autrefois, me dit-elle en riant. On me gâtait à la maison ; pauvre père, ah ! s'il avait su quel sort était réservé à sa fille!
» Et après le rire venaient des larmes qui, par un retour sur notre situation à tous, faisaient couler les miennes.
»— Pauvre , pauvre miss, lui disais-je. Dieu vous rendra tout ce que vous avez perdu.
» Nous passâmes la nuit, moi dans mon kaïac, elle dans les branches d'un arbre, où elle grimpa avec l'agilité d'un écureuil. C'est là qu'elle avait établi sa demeure.
» Le lendemain je fis tous mes efforts pour décider la jeune miss à monter dans mon embarcation pour me suivre à Felsenheim; mais elle ne voulut pas abandonner les mille petits objets qu'elle avait fabriqués ellemême, et qui lui avaient servi dans sa solitude; je la laissai donc seule, er je me mis en route dans le double but d'aller chercheie une embarcation plus grande et de vous ramener vers aiss Jenny.
» C'est alors que je crus distinguer des pirates sur la mer, et que je cherchai, par un déguisement, à détourner leur attention. Il ne faut pas m'en vouloir, si j'ai, uo instant, pu vous inspirer des craintes, de mon côté, j« n'étais pas très-rassuré. »
SUITE DE l'histoire DE MISS JENNY
Le récit de Fritz s'était prolongé fort tard , cl cependant aucun de nous ne Tavait trouvé trop long. Comme, le lendemain, nous devions ôtre sur pied de bonne heure, je donnai le signal de la retraite, malgré les réclamalions des jeunes gens, qui désiraient avec ardeur savoir la suite de Thistoire commencée.
Le jour suivant, après le déjeuner, les jeunes gens entourèrent Fritz, en le priant de continuer son récit, et de leur dire l'histoire de miss Jenny; car la jeune fi'ile était trop timide pour oser prendre la parole au milieu de nous tous.
Fritz y consentit, et voici le court récit qu'il eut à nous faire :
Sir William Montrose , major dans un régiment de la Grande-Bretagne, avait obtenu le commandement d'une place importante , dans les possessions anglaises des Indes orientales. Dans ce pays, le major perdit sa femme, qui lui laissa une enfant à peine âgée de sept ans : c'était miss Jenny. Le commandant reporta toute son iiirection sur sa fille, qu'il éleva lui-même avec soin, el dont il voulut faire une femme, capable d'affronter !e péril et les adversités. Les bonnes dispositions de miss Jenny rendirent facile la tâche du commandant; et à quinze ans elle était aussi habile à manier un fusil, à diriger un cheval, qu'à figurer au milieu de la plus brillante société
Une circonstance fortuite força alors la jeune fille â se séparer de son père, nommé avec un grade supérieur au commandement d'une expédition lointaine.Sir Montrose» (lui ne pouvait se faire suivre de sa fille dans cette occasion, avait pris le parti de la confier k un capitaine de vaisseau de ses amis, qui retournait en Europe, afin quG
pendant son absence elle pût faire connaissance avec une sœur qu'il y avait laissée, et qui n'avait point d'enfant. Au bout d'un an, le pfcre devait prendre sa retraite et l'aller rejoindre à Londres chez sa sœur.
La jeune fille s'était embarquée sous le costume d'aspirant de marine, pour pouvoir naviguer sur un bâtiment de guerre.
La navigation fut heureuse pendant les premiers jours; mais une tempête horrible survint bientôt, qui jeta le vaisseau où se trouvait miss Montrose hors de sa route, et le conduisit près de la côte où nous-mêmes avions échoué il y a dix ans. Le navire, ayant touché sur des rochers, s'ouvrit et sombra. Une chaloupe, seulement, put être mise à la m.er. Miss Jenny y sauta avec le capitaine et quelques matelots; mais up. coup de vent furieux fit bientôt chavirer l'embarcation, et ce nô fut que par miracle que la jeune fille, évanouie, fut portée, par les vagues, sur un rocher de l'île volcanique où nous l'avons vue. Elle ne revit jamais aucune des autres personnes qui étaient dans la chaloupe avec elle.
Les premiers jours de solitude furent pleins d'horreur pour la jeune naufragée. Jetée sur une terre inconnue, elle n'avait pour perspective que la faim et les dangers de toute espèce. Combien elle s'estima heureuse, alors, d'avoir reçu une éducation qui avait développé en elle le courage, la fermeté et l'adresse, si nécessaires dans la nouvelle vie qu'elle allait commencer! Elle se recommanda à Dieu, et se mit en devoir de se construire une hutte, ou plutôt un nid dans un arbre, comme nous l'avions fait nous-mêmes au début de notre séjour dans notre île. Elle pourvoyait à sa nourriture de chaque jour par la chasse et par la pêche , qu'elle effectuait à l'aide de clous récourbés, et attachés h des ficelles tressées avec des effilures de ses vêtements.
Quelques ferrures, qu'elle avait enlevés à des débris de planches amenés sur le rivage, et qu'elle aiguisa en les usant sur les rochers, lui servirent à confectionner un certain nombre d'armes et d'objets nécessaires à
sa sûreté. Elle tailla ainsi des flèches, qu'elle apprit à lancer très-adroitement, et qui lui servirent pour la chasse. Elle avaitvécu presque uniquement de fruits, de coquillages, de racines, de poissons séchés, surtout pendant la saison des pluies qui était terrible pour elle.
Un de ses passe-temps favoris était d'élever de jeunes oiseaux, qu'elle apprivoisait. C'est ainsi que l'albatros, après s'être éloigné de la Roche en feu, était revenu apporter à sa maîtresse le billet de Fritz.
Tel fut à peu près le récit de mon fils. Chacun de nous entoura miss Jenny, pour lui témoigner son affection ; et la jeune fille, heureuse de tant de bienveillance, y répondit parles marques d'une vive émotion; la grâce avec laquelle elle savait nous remercier ajoutait encore aux charmes de son joli visage.
Cependant la fabrication de La chaux avait réussi; plusieurs morceaux furent soumis à l'action de l'eau, et nous pûmes nous convaincre que nous avions obtenu un plein succès.
Pendant cette journée, miss Jenny déploya beaucoup d'activité pour nous aider dans nos travaux ; je pus m'assurer, par mes propres yeux, combien elle était-adroite dans les occupations même les plus opposées à celles de son sexe, et je bénis Dieu de nous avoir envoyé cette charmante enfant.
Au coucher du soleil , la pinasse était chargée de tout ce que nous avions l'intention d'emporter.
Nous désirions vivement retourner à Felscnheim, dont mes fils étaient impatients de faire les honneurs à leur jeune compagne.
Ils lui en avaient tracé un tableau si enchanteur, que le lendemain matin, quand nous levâmes l'ancre, la chère enfant laissa éclater une joie qui nous prouva que la Roche en feu ne l'avait pas blasée sur le chapitre des distractions.
En passant près deProspect-Hill,je proposai de mettre pi>^d h terre et de visiter la métairie. Fritz et François, qui nous précédaient, montés dans le kaïak, allèrent toul
droit h Felsenheim pour préparer nos logements, el nous abordâmes.
En apercevant notre établissement, miss Jenny poussa un cri de surprise et d'admiration; depuis deux ans elle n'avait pas vu de traces de constructions humaines, et notre métairie, avec tout son petit peuple de poules, de coqs, de poulets, rappelait les fermes les mieux organisées du monde civilisé.
Le lendemain matin nous remîmes à la voile et nous touchâmes à l'île de la Baleine, où la vue de notre colonie de lapins égaya beaucoup notre nouvel enfant.
Les deux jeunes gens qui nous avaient devancés, avaient, comme on le pense bien, fait tous leurs efforts pour nous recevoir d'une manière convenable. Notre entrée dans la baie de la Délivrance fut saluée par deux coups de canon, auxquels nous répondîmes avec notre petite artillerie de la pinasse.
Gomme nous doublions le cap de Tîie du Requin, nous aperçûmes Fritz et François qui venaient au-devant de nous dans le kaïak. Ils nous reçurent à l'entrée de la baie. Fritz, avec une gravité imperturbable, s'annonça comme le gouverneur du château de Felsenheim, où il nous invita à nous rendre pour prendre les rafraîchissements qui nous attendaient : puis, avec courtoisie, il offrit la main à miss Jenny, et la conduisit dans la galerie ombragée qui entourait la grotte.
En face de la porte d'entrée, nous vîmes avec surprise une table couverte des plus belles productions de la côte. Sur des vases de calebasses s'étalaient de magnifiques ananas entremêlés de feuilles vertes; des pyramides d'oranges faisaient face à des corbeilles de figues et de goyaves. Le vin des Canaries, l'hydromel, le lait frais de nos vaches invitaient à se rafraîchir. Au milieu de îa table apparaissaient un magnifique rôti de volaille et un énorme plat de poissons frits. Au-dessus de cet étalage se balançait une double guirlande de verdure où on lisait ces mots en lettres de fleurs : « Vive notre
sœur Jenny! Bénie soit son arrivée clans la demeure du Robinson suisse. »
C'était une fête complète, une réception aussi solennelle qu'elle pouvait l'être avec les seuls moyens dont nous disposions. Miss Jenny prit place entre ma femme et moi, il était bien juste qu'elle occupât la place d'honneur. Ernest et Jacques se mirent en face, mais Fritz et François ne voulurent pas consentir à s'asseoir. La serviette sur le bras, commedes garçons d'hôtel, ils allaient et venaient avec agilité, découpaient la viande, changeaient les assiettes, nous versaient à boire avec une bonne humeur parfaite.
L'aprôs-dînée ne fut qu'une suite de réjouissances. Chacun des garçons faisait de son mieux pour charmer la jeune miss. Elle dut visiter chaque partie de la grotte. C'était à qui émerveillerait le plus la jeune fille.
« Chère miss, venez par ici! » disait l'un. « Examinez d'abord cela! » reprenait l'autre. « Montez plutôt de ce côté! » criait un troisième. L'aimable enfant, malgré son tact et sa bonne grâce, ne savait trop comment les satisfaire tous; mais la mère Tarracha à cet empressement multiple, pour lui faire examiner la cuisine qui, aux yeux d'une femme de ménage, n'est pas la pièce la moins importante d'une maison.
Le jour suivant, tout le monde fut debout de bonne heure, car nousdevionsfaire uneexcursion àFalkenhorst. A l'exception de miss Jenny, qui était un peu souffrante et à qui François avait prêté son buffle, nous nous y rendîmes à pied, en nous promenant. Le château de l'arbre se ressentait un peu ée Tétat de délaissement où il se trouvait depuis quelque temps. Nous nous mîmes tous à l'ouvrage pour le nettoyer et le restaurer. Trois jours suffirent pour rendre â notre forteresse aérienne son air de pro[)reté et de confortable habituel.
Cependant quelques pluies d'averse étaient venues nous avertir que nous eussions â nous presser de rentrer nos récoltes et d'achever nos pro\'isions d'hiver. Pendant ces travaux, miss Jenr.v montra une adresse et une
LE ROBINSON SUISS)& 373
bonne volonté qui nous rendirent son aide précieuse. Elle rendait niille petits services à ma femme, à laquelle elle fut très-utile et qui la prit bien vite en amitié. Tout le monde travailla avec ardeur, et nous n'avions rien à eraindre des grandes pluies, quand elles commencèrent.
Quoique habitués au retour de ces tristes saisons, nous ne voyions jamais, sans un sentiment de tristesse et de frayeur, revenir Tépoque de notre réclusion annuelle, que le bouleversement de la mer, la violence du vent, les grondements du tonnerre concouraient à nous rendre redoutable; mais cette année-là, grâce aux travaux sédentaires dqns lesquels missJenny excellait, et grâce surtout à Tagréable société de cette charmante enfant, toutes nos richesses avaient doublé de prix à nos propres yeux. Depuis que nous avions une aimable compagne avec qui partager , tout était redevenu nouveau pour nous, par cela seul que tout était nouveau pour elle. Je renonce à décrire avec détail les petits événements de ces temps heureux et doux; le bonheur calme ne se raconte pas, ce que j'aurais à dire ne serait que la répétition, avec bien des variantes, de ce que Ton a déjà lu. Jenny nous perfectionna dans la connaissance et surtout dans la prononciation de la langue anglaise. Fritz et Ernest, à Ten croire, la parlaient sans accent. Elle apprit en moins de rien à comprendre Tallemand, et à le parler à peu près correctement, ce qui fit grand plaisir à ma femme. L'union était complète entre elle et la jeune fille, qui lui demanda un jour en tremblant, tant elle attachait d'importance à sa question, à l'appeler : « Sa mère! » Ce fut une petite scène grosse de larmes et de douces émolions que les bons cœurs comprendront. « Ah ! j'ai une maman, moi aussi, disait Jenny en embrassant ma femme, une belle et tendre mère!... — J'ai une charmante fille, disait ma femme, une bonne et brave enfant de plus, » et elle serrait Jenny sur son cœur.
Et quand mes fils venaient en riant disputer à Jenn^ les baisers de leur mère ; « Fi, les vilains jaloux, disait
Jenny en souriant; fi les avares! qui ne veulent rien donner de ce qu'ils ont de bon, à celle qui a manqué de tout pendant si longtemps... Ah, les méchants frères! »
Jenny avait une voix remarquable et un véritable talent de musicienne. Sa mémoire était telle qu'elle savait par cœur les grands morceaux de tous les maîtres. Elle enchantait notre solitude, elle apprit la musique à François, qui avait de grandes dispositions. Ce fut* toute une révolution dans notre vie que ces chants si doux, que ces concerts improvisés. La voix pure de Jenny remplissait toute la grotte ; on Técoutait, on se taisait. Ces suaves mélodies élevaient notre âme à Dieu. On comprendra dès lors que Thiver nous fut peu pénible; et le soleil reparut sans que nous eussions songé k nous plaindre de son absence.