Le nouveau spectre rouge
Un des travers les plus tenaces du caractère français est sa foi profonde, illimitée dans les pouvoirs forts.
Chez nous le despotisme survit aux despotes, et, las d'être asservis, nous avons cependant peur d'être libres.
Périodiquement nous changeons de maîtres.
Périodiquement la colère publique efface une inscription aux frontons de nos édifices et la remplace par une devise nouvelle ; mais elle oublie toujours d'effacer de ces édifices leurs destmations premières : forteresse, église, prison.
Nous accusons alors de nos déceptions et de nos fautes une sublime inconnue, une grande calomniée : la Liberté.
Si l'autorité, si la force brutale font peau neuve; si elles endossent la carmagnole et coiffent le bonnet phrygien ; si au nom de la Raison ou de
rÈtre suprême elles relèvent les autels renversés; si au nom du salut public elles ressuscitent l'inquisition, nous ne crions pas : Sus à la force 1 mais bien : Sus à la Liberté! à la Révolution, h TAnarchie!
L'histoire se remplit ainsi de fantômes^ et la lé* gende semble n'avoir dépouillé ses formes naïves que pour mieux s'emparer des faits contempo* rains. Elle recueille pèle-méle traditions populaires, superstitions, préventions, calomnies, érige le tout en articles de foi, et, comme au Moyen Age, ameute volontiers la foule contre les esprits forts, qu'ils s'appellent Quinet, Michelet ou Proudbon.
De là le Spectre rouge.
Que les peureux cependant regardent de plus près Tapparition. Ils ne reconnaîtront précisément en elle que ce qu'ils acclament et ce qu'ils vénèrent : le despotisme, la force, la raison d^Ëtat, dans leurs dernières mascarades.
LE PREMIER SPECTRE ROUGE RICHEIilEIJ
Le règne de Louis XUI a fourni des thèmes innombrables à l'histoire, au drame, au roman. Il reste cependant beaucoup à dire sur cette époque, féconde en événements dont nous subissons encore Tinfluence occulte. Notre méthode pour écrire l'histoire semble de tout temps s*ètre inspirée d'un esprit plus attentif aux préoccupations des grands qu'aux aspira* tions des petits, aux querelles d'antichambres qu'aux bruits de la rue. C'est ainsi, par exemple, que de gros volumes ont paru sur les intrigues de cour qui se terminèrent par la disgrâce et le meurtre du maréchal d'Ancre; c'est encore ainsi que M. Victor Cousin s'est passionné pour l'étude de ces insignifiantes guerres de la Fronde qui, d'après la propre expression du savant écrivain, furent « tout simplement
iO LE SPECTRE ROUGE.
une coalition d'intérêls particuliers. » En cette occasion comme en beaucoup d'autres, rhistoire des rois de France et de leurs cours a fait négliger Thistoire des Français. Des querelles où quelques ambitions personnelles se trouvaient seules en jeu ont suffi pour rejeter dans Tombre les héroïques, les suprêmes résis* tances du parti de la Réforme au principe mo« narchique et centralisateur qui triomphe avec Richelieu au siège de La Rochelle, et c'est brièvement, avec une sorte d'indifférence, ({ue les historiens nous font assistera l'agonie du siècle de Luther^ de La Boëtie, de Rabelais, ef« face par le siècle de Louis XIV.
La Réforme n'avait pas apporté en Angleterre et dans les Pays-Bas seulement les germes d'une révolution politique. Eu France ayssi elle cherchait volontiers noise aux prérogatives de la noblesse et s'attaquait à l'autorité royale ellemême. Les Commentaires du vieux Biaise de