JUIN
voyait se rouUiplier autour d'elle les trahisons et les lâchetés*
La majorité immense obtenue aux élections présidentielles par M. Louis Bonaparte, l'expédition de Rome, la nomination de M. de Falloux au ministère dé l'instruction publique, l'isolement des républicains au 15 juin 1849, la suppression du suffrage universel, tous ces faits tragi-comiques attestent le singulier désordre qui se produisit alors dans la conscience publique. Du moins ces étranges événements, s'ils achevèrent d'accentuer les antagonismes sociaux, de jeter dans les intérêts le désarroi et le trouble dans les esprits, donnèrent-ils en môme temps la preuve suprême de l'incompatibilité du principe républicain avec un pouvoir fort, quel que fut son prétexte et son masque. De toutes les utopies de 1848 la moins pratique peut-être avait été celle du Gouvernement provisoire qui rêva la liberté avec la centralisation» la sécurité
pour les droits conquis avec une armée per* manente, rémancipation des consciences avec une Église nationale, et le maintien de la forme républicaine avec la souveraineté absolue du suffrage universel, dont le premier acte fut d'élite les délégués qui le condamnèrent à mort. L*état de siège en permanence; une guerre à outrance déclarée par les jurys à la liberté de la presse; les vaincus bassement insultés; puis les emprisonnements, les déportations, les fusillades :^ voilà la République française à partir des journées de Juin. Gribouille, emboîtant le pas sur Prudbommc,. allait se jeter, de peur d'un Comité de salut public, dans les commissions militaires. — Plus de bavards! ce cri dominait parmi les bourgeois. Le niveau du sens moral était alors si bas, que les honteuses publications répanflues par la réaction, celles de M. Romieu, par exemple , ne soulevèrent môme pas l'indignation publique. M. Romieu put saluer le prochain avènement du sabre, flageller le parle^
JUIN 18i8. 87
Tïientarisme, proclamer la déchéance politique de la bourgeoisie devant un pouvoir militaire, et, comme allénualion aux souffrances du peuple, demander sérieusement qu*on lui restituât.. . la loterie. Autrefois la France n'aurait eu qu'une voix pour crier : C'est infâme! elle disait alors : Comme il a raison !
Le peuple devint sceptique. Il regarda froidement Baudin et quelques autres grands citoyens tomber en héros sur les barricades ébauchées. Mais si l'hisloire a de justes sévérités pour les lâchetés populaires, sera-t-elle jamais assez inflexible pour une bourgeoisie qui» affolée de terreur, accepta les ironiques réprimandes de M. Romieu et tendit Téchine aux coups de plat de sabre que lui distribuèrent paternellement ses <c sauveurs! »
UE» ■BJSSJEltimEME-X'X» BV DEUX DÉCSaOBlUE
Après l'aperçu rétrospectif *qu'on vient de lire, peut-être n'esl-il pas sans intérêt de rechercher comment les excès mêmes de cette réaction du 2 Décembre, qui attestèrent un si profond abaissement dans la conscience humaine, ont cependant contribué à remettre dans sa véritable voie la tradition révolutionnaire.
Depuis' un demi-siècle trois questions politiques principales se sont affirmées, et de 1820 à 1848 les républicains s'étaient, sur ces trois questions, presque unanimement prononcés eu faveur :
1^ De la centralisation administrative et politique;
2^. D'une armée permanente, avec ou sans abolition du remplacement militaire, point sur lequel les avis étaient partagés ;
3<^ D'une Église nationale.
Aujourd'hui toutes les nuances républicaines se sont mises d'accord,— un peu prématurément peut-être, — pour revendiquer :
V La décentralisation administrative ;
2^ La suppression des armées permanentes;
3<> La séparation radicale des Églises et de l'Etat.
' Ces trois réformes, irrévocablement acquises à un avenir prochain, sont un acheminement sûr vers cet ordre de choses qui, tôt ou tard, doit être amené par la logique des événements :
4° Abandon des préjugés de nationalité; avènement da principe fédéralif ;
2^ Désarmement général et paix universelle.
Réaction du bon sens public contre l'esprit de conquête et le militarisme, mis au nombre des monomanies dangereuses, et soignés à ce titre dans des établissements spéciaux;
5^ Liberté absolue des Eglises religieuses ou antireligieuses , désormais salariées par leurs seuls fidèles.
La réforme capitale, première et indispensable base d'instilulions vraiment libres, est celle qui, en émancipant les communes, en rendant aux provinces, avec leur autonomie, la vie intellectuelle et la direction matérielle de leurs affaires^ en apprenant enfin aux petites assemblées délibérantes, qui ne se croient rien, qu'elles doivent être tout, anéantira l'œuvre
coUeclive de Richelieu, Robespierre et Napoléon.
La France, en renonçant à sou armée permanente, renoncera aussi à la politique d'intervention, et, pour le plus grand bonheur du monde entier, cessera de se croire le peuple- Messie. Elle pourra consacrer ses loisirs à la révision de son histoire nationale, et alors apprendra que depuis la guerre de l'indépendance en Amérique, c'est-à-dire depuis Tancien régime, elle n'a jamais pris les armes que pour porter aux autres peuples le désespoir et la servitude. Elle s'apercevra qu'elle était en Espagne avec don Miguel, en Italie avec le pape, au Mexique avec Maximilien^ en Chine et en Cochinchine avec les jésuites, et que si au dehors son nom a pu être béni, c'a toujours été par les égorgeurs de républiques.
Quant à la séparation des Églises et de l'État,
son aclion ne sera pas moins heureuse dans le sens de Tapaisement des passions politiques et des rivalités de sectes ou de partis. Le catholicisme libre» absolument libre, et livré à ses propres forces^ ne craindra plus les mesures intolérantes 'dès que lui-même aura cessé d'être intolérant. Puisse-t-il, parmi ces fidèles populations des campagnes dont il possède Tappui moral, trouver l'appui matériel qu'il semble en attendre! — Quoi qu'il en soit, ses processions circuleront dans les rues librement et sans avoir â redouter aucun outrage le jour où le drapeau rouge j comme tout autre signe de ralliement, pourra, au nom du même droit, être arboré en plein air.
La suppression des armées permanentes et celle du budget des cultes sont d'ailleurs les simples lîoroUaires du mouvement qui depuis quinze ans se produit dans le sens de la République fédérale. Le travail lent et mystérieux
qui pendant Tapparenl Irîomphe du cé'sarisme, s'est opéré dans les idées, groupera bientôt tout à coup les intelligences et les intérêts autour de ce principe qui s'impose à la logique révolutionnaire.
Proudhon avait prévu ce mouvement ; il le définit et le devança. En 1865, quand parut son Principe fédératif, la presse dite démocratique garda sur le livre un silence prudent. Cette presse, alors dirigée par le triumvirat Havin, de Girardiu, Guéroull, était, de par le monopole, fort bien achalandée. Pleine de tendresses pour les nationalités opprimées, elle était prodigue de caresses à nos propres oppresseurs.
L'unité italienne s'affichait en grosses lettres au-dessus de ses boutiques^ et les moustaches du roi Galant-Homme décoraient magnifiquement ses enseignes. Elle daigna même exploiter la popularité de Garibaldi jusqu'à concurrence d'Aspromonte, champ de bataille sur lequel ne
s'aventurèrent pas ses sympathies. Gageons pourtant que le susdit triumvirat eût tenu compte du livre de Proudhon, s'il avait prévu que dans peu d'années la révolution espagnole et plusieurs congrès internationaux viendraient justifier les rêves de ce trouble-fête.
Tandis que l'idée politique passait par ces transformations, des modifications non moins significatives s'accentuaient en France dans le mouvement social. Les travailleurs, trompés une fois de plus par la tutelle gouvernementale^ songeaient maintenant à baser leurs espérances sur l'initiative individuelle, sur la Liberté. La cherté croissante des loyers, l'élévation du prix des produits, proportionnellement bien supërieure a l'élévation des salaires, les ateliers nationaux inavoués qui, depuis 1852/ ont endetté toutes nos grandes villes sans améliorer le sort des travailleurs» apprenaient enfin à l'ouvrier
quM ne lui fallait désormais compler que sur lui-même. De là celle propagande mulualisle et ce mouvement coopératif dont Texteosion rapide rendit bientôt sérieux ceux-là même qui avaient commencé par en rire.
V Association internationale des travailleurs ^ dont le premier noyau se constitua en Angleterre, reçut vers le commencement de Tannée 1864 les adhésions d'un petit groupe d'ouvriers français et fit alors promplement des progrès considérables. Organiser une ligue universelle du travail contre les privilèges du capital, unir et solidariser en Europe les intérêts des classes laborieuses» discuter les moyens pacifiques et pratiques d'émanciper les travailleurs, tel était le but de celte association.
Un premier congrès, auquel se firent représenter la France, l'Angleterre, Iqi Suisse et l'Allemagne, eut lieu à Genève en 1866. Des
manifestes lus à ce congrès, le plus complet et le plus significatif à tous égards, était celui des délégués parisiens dont les résolutions furent d'ailleurs votées à la presque unanimité par les autres groupes français ou étrangers. Peut-être ne lira-l-on pas sans intérêt un rap*ide résumé de ce remarquable document qui ne put alors être publié en France, et sur lequel eut d'ailleurs soin de se taire la presse monopolisée.
Le manifeste rappelait d'abord que la démocratie avait trop longtemps négligé le développement de Tinitialive individuelle, trop longtemps déserté le terrain de l'étude, se préoccupant moins de faire des idées que de créer des personnalités. De récents désastres, de tristes déceptions, lui indiquaient une voie nouvelle. Le but de l'Association internationale était de hâter pacifiquement, une fois ]a Liberté conquise, raifranchissement des travailleurs.
La première question posée était celle des
iOO LE SPECTRE ROUGE.
rapports du capital et du travail. Dans la société, le capital représente les services rendus par les travailleurs, et ce qui, aujourd'hui est travail^ deviendra capital demain. La justice exige donc que Tégalité la plus parfaite préside aux rapports du capital et du travail, et par conséquent qu'à l'intérêt se substitue progressif vement le principe du Crédit mutuel.
La seconde question était celle de renseignement. Le rapport se prononce contre Tunirormité de renseignement universitaire. Il repousse en principe toute intervention gouvernementale dans les questions d'enseignement comme dan»s les questions de travail. L'instruction professionnelle est appelée à être dans l'avenir étroitement liée à l'enseignement littéraire et scientifique.
Troisième question : Quelle est la meilleure forme de l'impôt? L'impôt tire l^on origine du
tribut, da rachat imposé aux vaincus. C'est avant tout son signe de servitude. II est aujourd'hui, d'après le rapport, progressif dans le sens de la misère^ et n*est pas même proportionnel dans le sens de la richesse. On fonde pour les prolétaires des établissements de charité qui sont à la charge des prolétaires. Une réforme radicale de Timpôt ne peut d'ailleurs se produire qu'à la suite de modifications considé« râbles dans toute Torganisation sociale. Le manifeste croit donc inutile d'entrer dans les déve« loppements auxquels pourrait donner lieu une étude approfondie de la question, et se borne à déclarer que le progrès doit rendre Timpôt de plus en plus direct.
Quatrième question : Armées permanentes.
Elles enlèvent au travail les bras les plus vigoureux et entravent la production; c'est là, sans doute, un fait acquis. Mais le rapport tient sur« tout à envisager la question au point de vue mo-
rai. Or, la vie de caserne n'est pas seulement la négation même de la Liberté; elle engendre encore chez ses victimes des habitudes de paresse que rien^ dans la plupart des cas, ne peut effacer. Rentré dans la vie commune, le soldat est inhabile à redevenir ouvrier. A peine est-il apte aux petits emplois du fonctionnarisme. Les délégués parisiens affirment énergiquement le principe lie non intervention. Ils déclarent que la patrie n'a besoin de soldats que pour la défense du territoire national, et qu'en pareille occurrence il n'est pas de meilleurs soldats que les citoyens armés.
Faut-il confondre la coopération avec l'awociation? Le manifeste présente l'idée coopérative comme diamétralement opposée à ces systèmes bien connus, qui donnent à la collectivité tous les droits, pour ne laisser à l'individu que des devoirs. Tandis que l'association centralise, englobe les forces individuelles, la coopération se
borne à les grouper. Son principe, qui repose sur des garanties mutuelles pour l'échange des produit^, laisse néanmoins à chacun de ses membres une pleine indépendance quant à la somme de production et de consommation.
L'stssociation , dans sa forme primitive, est un acheminement vers le communisme, tandis que la coopération, basée sur leiibre contrat, donne pleine et entière satisfaction aux droits des mi« norités. L'association, enfin, subordonne à la collectivité l'individu, que la coopération affranchit de toute tutelle.
Il suffit d'indiquer ces résolutions principales, votées au premier congrès de Genève, pour établir l'immense transformation qui s'est accomplie depuis i848 dans l'étude des questions sociales. La défiance si nouvelle mais si justifiée des travailleurs pour les promesses gouvernementales, leur appel énergique à l'initiative de
groupes librement constitués, prouvent que le socialisme pratique, profitant des leçons du 2 Décembre, s'est modifié dans le même sens que ridée politique pure. Ces symptômes prouvent encore que les travailleurs éclairés uniront dé« sormais dans leurs revendications la Liberté à la Justice, et que la cause du peuple est plus que jamais devenue inséparable de la cause républicaine. Le communisme a sans doute, sous le nom de collectivisme, fait une inévitable réapparition aux trois congrès ouvriers qui ont suivi celui de Genève ; mais ses conclusions ont été vigoureusement combattues par la plupart des délégués français. Les communistes qui ont abordé la tribune avaient^ du reste, cru devoir répudier les anciennes formules^ oublier même le vrai nom de leur doctrine, et ont fait des efforts dignes d'une meilleure thèse pour rendre leurs idées conciliables avec la Liberté. Toute Église, quand elle cesse d'être orthodoxe, n'est pas éloignée d'abdiquer.
Il est bon d'observer que c'est en Russie, dans les centres manufacturiers de l'Angleterre et parmi le prolétariat belge, que les idées collectivistes ont aujourd'hui le plus de vitalité. La conclusion d'un tel fait est facile à déduire. De même que l'idée de la Liberté ne saurait naître dans une population encore vouée à l'ignorance la plus absolue, au servage le plus dur, le sentiment de la propriété, qui en est d'ailleurs un indispensable corollaire, ne sau* rait exister dans une population rivée à son la- Ifsur quotidien, condamnée à une misère sans issue. C'est également en France dans les cen* très les plus pauvres, à Lyon et à Rouen, par exemple, que le communisme compte un certain nombre d'adeptes. Quand la propriété sera vraiment accessible à tous par le travail, on verra s'évanouir ce dernier fantôme. Le socialisme^ débarrassé de ses formules vagues et mystiques, s'appellera tout simplement alors la science sociale ; il aura cessé d'être la religion du désespoir.
Pour rentrer dans les données générales que nous nous sommes imposées, constatons que le principe d*autoritéi battu en brèche dans les congrès ouvriers, n*a pas été moins vigoureusement attaqué aux congrès de la Paix. Les unes et les autres de ces assemblées, rompant ouvertement avec de fausses traditions, ont conclu, comme forme politique, à la République fédérale ; et, c'est encore à ce cri de : Vive la République fédérale ! qu'a commencé et que doit finir la révolution espagnole.
Deux erreurs capitales avaient rapidement' creusé un abime à la République de 1848.
La première consistait dans cette fausse conception de la souveraineté du peuple qui accordait au suffrage universel une quasiinfaillibilité ; qui le laissait statuer sur des libertés, sur des droits conquis la veille, et que Timroense majorilé des électeurs ne pouvait connaître puisqu'elle ne les avait jamais pratiqués. Les républicains de 1848, grâce à leur définition trop absolue du mot démocratie, livrèrent ainsi pieds et poings liés la République à ses ennemis.
La seconde erreur, celle du plus petit nombre^
consistait à rèver^ au lieu du gouvernement de tous par tous, le gouvernement de tous par un chef populaire. Quelques personnalités bruyantes espéraient de bonne foi transformer promptement, par une série de décrets, mœurs, intérêts, morale, croyances. Ces partisans d^une dictature avaient deux puissants auxiliaires : l'ignorance, qui si souvent transporte le préjugé monarchique dans la foi révolutionnaire, et la misère, pour laquelle les moyens les plus courts sont naturellement les meilleurs.
Malheureusement, à ces aspirations des adeptes de la forme démagogique vers une dietature individuelle, les démocrates ne répondirent qu'eu afBrmant plus que jamais la souve* raineté illimitée du suffrage universel^ c'est-àdire la dictature collective. On hâtait ainsi de part et d'autre la victoire du principe d'auto<^ rite qui, en fin de compte^ s'affirma à la fois par une dictature et par un plébiscite*
Ces leçons si sévères n'ont pas sans doute été absolument perdues puisqu'elles ont produit le mouvement que nous avons essayé d'indiquer dans le précédent chapitre. Mais l'idée nouvelle, il faut, le reconnaître, est loin d'avoir encore pénétré les foules, et semble être resiée parfai* tement étrangère aux chefs officiels de la démo* cratie. Les mêmes catastrophes menacent donc l'avenir si nous ne nous hâtons d'utiliser les quelques libertés bâtardes arrachées au pouvoir personnel, en reconstituant la vraie tradition révolutionnaire.
Quand en 1868 la Gauche opposa son programme aux réformes indiquées dès lors par le gouvernement, l'occasion, certes, était belle pour formuler les aspirations de la jeune Répu« blique. Il était dès lors facile de prévoir que les hommes de Décembre, devant la marée montante du dégoût public^ allaient chercher un refuge
dans Téquivoque, dans les concessions illusoires. On pouvait meltre le cé^arisme dans Timpuissance de donner à l'opinion des satisfaciioDS même apparentes, en lui opposant simplement Tenserable des réformes les plus généralement accet)tées aujourd'hui par le bon sens public.
Dans Tordre polilique : liberté illimitée de presse, de réunipn, d'association'; restitution aux provinces et aux communes de leur autonomie; abolition de la conscription et suppression de l'armée permanente ; gratuité de l'ins- Iruclion au premier degré et liberté de l'enseignement ; suppression du budget des cultes ; suppression de la police politique et création de toutes les garanties nécessaires au respecr de la liberté individuelle.
Dans l'ordre économique : abolition des monopoles; transformation de l'impôt ; suppres-
sion des oclrois; liberté absolue des grèves; souveraineté des assemblées déparlemenlales ou provinciales dans la gérance des intérêts locaux.
M. Glais-Bizoin seul se hasarda sur le terrain économique. Il présenta deux amendements :
l'un contre les octrois, l'autre contre le monopole des tabacs. Aucun de ses collègues, si nous avons bonne mémoire, ne crut devoir appuyer ces motions incendiaires.
Dans l'ordre politique la Gauche de 1868 sembla prendre à tâche de rendre la besogne facile et douce à M. Emile Ollivier. Si, par exemple, nous nous reportons à l'une des questions les plus élémentaires traitées dans le cours de cette mémorable session, celle de la liberté de la presse, nous voyons que l'opposition dite radicale se borna à réclamer l'attribution des procès de presse au jury.
ii4 LE SPECTRE ROUGE.
PeuMtre eût-il été plas conrt de revendiqaer Tabolition pure et simple de toute législation spéciale de la presse. Le fait était d'autant plus frappant que H. Emile Ollivier, mieux avisé ce jour-là que ses anciens amis politiques, avait réclamé pour la presse, dans un amendement que signa aussi M. Maurice Richard, le régime du droit commun.
Cette proposition révolutionnaire dut jeter d'abord quelque froid dans le nouvel entourage du futur ministre. On se rassura bientôt. M. Emile Ollivier, en dépassant,— ce qui d'ailleurs n'était pas difficile, — les modestes prétentions formulées par ses anciens collègues de la Gauche, n'avait évidemment voulu que leur faire une bonne plaisanterie. Pour mieux le prouver, il nous octroie aujourd'hui, d'aiccord avec le centre droit, cette triomphante attribution des procès de presse au jury dont Paul- Louis Courier, Carrel, Godefroy Cavaignae et
bien d'autres depuis ont connu les inépuisables bienfaits. Aux Delesvaux de la sixième chambre succéderont les Arthus Bertrand du Pamphlet des Pamphlets, et tout sera dit.
M, Emile Ollivier, embarrassé par le souvenir de son amendement, a écrit, il est vrai, dans une récente circulaire, que, suivant lui, toutes les opinions devaient être libres; mais il a en même temps établi, sur le délit de provocation aux actes, un système d'une ambiguïté si désespérante, qu'on peut à bon droit se demander si la situation de la presse, sous TEmpire libéral, ne sera pas plus désastreuse que sous TEmpire autoritaire. Laubardemont ne voulait que deux lignes de l'écriture d'un homme pour le faire pendre. Les procureurs impériaux n'en demanderont pas tant pour trouver un républicain coupable de provocation au vol, au viol et à l'assassinat.
Aux jours d'émeute, c'est-à-dire quand il
il6 LE SPECTRE ROUGE.
plaira à Tinamovible M. Pietri de lancer sur une foule paisible des agents armés de casse» tête 9 les procès de presse pleuvront après les coups. Le ministère public persuadera à MM. les jurés que les battus et les assommés des boulevards en voulaient à leurs familles et à leur pot-au-feu, a leurs croyances et à leurs lapins de garenne, et de monstrueuses condamnations accableront les journaux républicains comme au beau temps des paniques réactionnaires de 1849 et de 1850.
Tartuffe cependant, — car Tartuffe est devenu libéral, — dira avec candeur :
— De quoi vous plaignez* vous? Vous possédez cette tant désirée institution du jury après laquelle vous avez si longtemps soupiré. N'est-elle pas éminemment démocratique? Nierez- vous le droit de la société, du peuple, à condamner vos doctrines si elles leur semblent
dangereuses, à vous imposer silence au nom de la majorité? Vous voyez bien que vous voilà battus avec vos propres armes.
Les républicains éclairés répondront à Tar« tuffe que, ce prétendu droit des majorités à condamner une opinion , à proscrire une doctrine, ils Tout toujours nié et le nieront toujours ; et que, dût Tinstitution du jury être enfin établie sur les bases les plus démocratiques, ils récuseraient encore pour la presse cette juridiction exceptionnelle parce qu'elle implique fatalement une législation spéciale.
Hais que répondront certains journaux et certains députés de la Gaucbe?
L'amendement de ces derniers n'excédait en rien l'idéal de M. Thiers. Son application eût sans doute donné aux jurés l'occasion d'acquittements plus ou moins nombreux; et aux avo-
cats libéraux celle de jolis suecès oratoires; mais il eût mieux valu ne pas oublier que le sacrifice du principe à la tactique est, pour les causes honnêtes, la f ire des tactiques.
En matière de presse, Timparlialité du jury est un rêve. Il est, par exemple, évident que, tant qii*une loi punira le délit d'outrage à la morale publique et religieuse, un jury composé de libres penseurs n'appliquera pas la peine dans les mômes proportions qu'un jury catholique. L'écrivain acquitté à Paris aurait été condamné à Landernau. Or, tant que les franchises de la pensée devront être violées, nous aimons mieux qu'elles le soient au nom du pouvoir, c'est-à-dire par des juges, qu'au nom du peuple, c'est-à-dire par des jurés, car le plus dangereux des despotismes est celui qui affecte des formes démocratiques.
La thèse contraire pourrait entraîner loin.
XES mœRRIGIBLES. 119
Donnerez-vous à la société le droit de sévir contre des actes immatériels et ne relevant que de la conscience? Sera-t*il besoin d'un plébis* cite pour que un ou plusieurs citoyens puissent professer une doctrine quelconque, le système matérialiste, par exemple, ou celui de Jean Journet? S'il me plaisait de propager ce qui, je le maintiens, est mon droit, les théories du bienheureux Ignace de Loyola, me trouverai-je exposé à comparaître pardevant un jury pénétré des idées de Port-Royal?
Si la limite qui sépare des intérêts collectifs les droits individuels avait été mieux tracée, nous en finirions promptement avec les confusions de mots les plus déplorables, avec les* débals les plus longs et les plus oiseux.
L'individu a des droits qu'il doit au besoin maintenir contre le plus grand nombre ou même contre tous ; la collectivité a, de son côté^ des
intérêts qu'il lui apparlient de régler à sa guise. Mais ces intérêts sont purement matériels, tandis que les droits individuels sont presque absolument moraux. Si on intervertit les rôles en donnant à des individus le droit que, par exemple, ont aujourd'hui les préfets, de statuer sur des intérêts collectifs ; si en même temps on laisse aux majorités la faculté de statuer sur de» questions purement morales, ne relevant que de la conscience, telles que la liberté d'écrire^ de parler, de se réunir, de s'associer, nous resterons infailliblement dans les langes de ja théocratie ou du césarisme* .
Certains libéraux, que paraissent effrayer au plus haut degré les mots de communisme et de collectivisme, ne songent pas qu'eux-mêmes sont communistes en ce sens qu'ils veulent attribuer à la collectivité u& pouvoir inquisitorial sur la pensée» Quant aux radicaux sincères qui professent les mêmes théories, ce sont eux aussi de
communistes sans le savoir, mais des communistes absolus, et qui, dans leur fausse défini^ tion de la* souveraineté nationale, ne s'arrêteront pas en si beau chemin pour peu que la logique des événements les y pousse.
M. Jules Favre â dit un jour, — après Mazzini, — que le principe d'autorité devenait légitime quand il émanait du peuple. Eh bienl il est temps que ceux qui poursuivent l'anéantissement de ce principe se séparent de ceux qui ne veulent que le transformer.
C'est, ne l'oublions pas, au nom de la souveraineté nationale qu'on a, en i848, supprimé la liberté de la presse, fermé les clubs, déporté plusieurs milliers de citoyens, exilé les républicains, rédigé les lois contre les attroupements. Il faut en finir avec cette souveraineté-là comme avec les autres.
Il faut aussi que le principe républicain se dégage une fois pour toutes des coteries et des seetes.
Tandis que s'élabore laborieusement et lentement le nouveau programme de la Révolution > quelques esprits systématiques, plus prompts à se laisser séduire par la mise en scène que par le raisonnement, s'évertuent à ressusciter lès anciennes formules, à relever les anciens décors.
Catholiques inconscients, ils se laissent 'guider par leur croyance à je ne sais quelles vérités révélées et par un respect aveugle de la tradition. La lutte, à leurs yeux, n'est pas entre l'autorité et la liberté, entre les privilèges et la Justice, mais bien entre les Jacobins, les Hébertistes, les Dantonistes, les Girondins. Les questions, à les en croire, n'ont pas, depuis trois quarts de siècle, avancé d'un pas. Tout se ré-
LES INCORRIGIBLES. i23
duit pour eux aux querelles de factions imaginaires, et le soulèvement qui, au lieu dépiques, emploierait des fusils, leur serait suspect de modérantisme.
Ils s'inspirent à leur insii de tout ce qui reste a notre pauvre France d'esprit religieux et rao* narchique. Substituer à un despotisme un autre despotisme, à un culte un autre culte, celui de la déesse Raison, par exemple, tel est l'idéal de ces autoritaires hébertistes ou jacobins, communistes ou collectivistes, suivant Tétiquetto qu'il leur plait de coller sur leur drapeau.
Leur châtiment est de fournir toutes les défroques dont les ennemis de la République affublent le Spectre rouge.
LE BEBMIKR SPKGTRB ROUOS
liE COMIIEIJIIXSBKE CESAlUEir
La bourgeoisie de 1852, qui a subi l'Empire
parce qu'elle redoutait le communisme, n'a pas
vu que TEmpire tendait plus que tout autre ré-
jgime à introduire le communisme dans nos
mœurs.
« Une partie de la jeunesse actuelle est formée
de bonne heure, dans les lycées impériaux, à la vie en commun, à Tobéissance passive, à une discipline toute militaire. Le principe d'autorité lui apparaît dès lors comme une nécessité sociale, et les idées de Thomme, quelque cours qu'elles suivent, s'affranchiront difficilement des premières impressions reçues par l'enfant. Quant à cette autre jeunesse, la plus nombreuse, que le hasard de la naissance vone aux
i^ LE SPECTRE ROUGE.
travaux manuels, la caserne d'une part, de l'autre la grande industrie, l'englobent au sortir des écoles primaires. L'ouvrier n'échappe à la conscription que pour tomber, s'il n'est doué d'une intelligence supérieure et d'une volonté de fer, dans l'embrigadement des cités ouvrières, des sociétés du prince impérial, de Saint-Vîncent-de-Paul ou de Saint-Joseph, de ces entreprises gouvernementales ou cléricales qui ont la discipline pour but et la bienfaisance pour prétexte.
Tandis que les casernes de l'État et celles de la féodalité industrielle s'élèvent de toutes parts, les communautés religieuses, elles aussi, se multiplient. Elles sont, non point tolérées, comme le veut le droit d'association chez les peuples libres, mais encouragées par TÉlat. Le nombre de ces communautés en France a quadruplé de 1852 à 1870.
Au-dessus de tout le reste, on voit s'épanouir
LE COMMUNISME GËSÂRIEN. 129
le parasitisme et l'insolence des fonctionnaires grands et petits. Une aristocratie de l'uniforme, aristocratie grossière, ignorante, brutale, s'est constituée, et des faits récents attestent cet état dé choses honteux, qu'en France un agent de police est moins aisément atteint par la loi qu'un député de Paris.
Mais de quel droit les apologistes de cette politique d'asservissement viennent-ils aujourd'hui, libéraux de fraîche date, parler de démagogie, de despotisme de la blouse? De quel droit vous indignez-vous contre les utopies communautaires, vous qui avez été les grotesques apôtres du communisme impérial?
Regardez ce nouveau Paris, si insipide et si banal, ce Paris qu'on dirait créé pour les aubergistes, les sergents de ville, les filles et les rédacteurs du Figaro : ne pensez-vous pas que des ateliers nationaux, des dortoirs communs et des
gamelles égalitaires s'y emboîteraient aisément ?
On a remplacé les anciennes maisons^ aux appartements spacieux, par de lugubres blocs de moellons et de plâtre unifornlément alignés et composés de cellules. On a remplacé les jardins plantés d'arbres centenaires par des puits infects qui tiennent lieu de cours ; on a élargi les rues, mais pour mieux rétrécir les habitations ; on a mesuré Tair au riche, on l'a interdit au pauvre.
Je le répète, regardez de près ces merveilles de notre décadence.
Une population régénérée par la Liberté ne saurait que faire> j'en conviens^ de ces écœurantes lignes droites bonnes tout au plus pour des soldats ou pour des moines ou pour des Français du second Empire. Mais ne vous semble-t-îl pas, en revanche, qu'à l'aide de quelques cloisons ajoutées aux premiers étages et jetées
LE COMMUNISME GÉSARIEN. 131
bas aux derniers, le Speclre ronge s'y installeraitfort commodément?
Puissiez-vous» bonnes gens qoi avez fait TEm* pire, ne pas apprendre à vos dépens que la démagogie est sœur du césarisme; qu'elle a, comme lui, pour morale la Raison d'État, la force pour principe et qu'un seul point les distingue : Le césarisme agit dans l'intérêt de quelquesuns alors que la démagogie croit agir dans l'intérêt du plus grand nombre.
Vous essayez de persuader au peuple que la Révolution doit venir d'en haut. Prenez garde qu'un jour le peuple ne vous réponde : J'y consens, pourvu que vous ayez pris le despotisme en bas !
Votre progrès tranquille, régulier^ bien pensant, ce progrès qui a inventé les Rouher, les Bismarck et les Ratazzi, qui maintenant invente les OUiviei^et lesPrim, ce progrès qui a créé
l'Empire français et l'unité italienne et qui rêve l'unité allemande, ce progrès-là a fait de la démagogie comme M. Jourdain faisait de la prose. Â*t-il assez uniformisé, réglementé, discipliné, abaissé, abêti l'Europe? Paris, grâce à lui, est une auberge mal famée, Venise est un cheMieu de préfecture, et Francfort, dépeuplé par Témîgration^ sera bientôt un tripot. SI Dieu lui prêle vie, l'Europe, dans un avenir prochain, offrii'a. l'aspect attrayant et varié d'une vaste rue de Rivoli où quelques milliers de bailauds, entretenus par deux cent millions de prolétaires, flâneront et bâilleront sous Tœil vigilant des sergents de ville.
Vous n'avez pas mieux su faire la part du Beau que la part- du Juste. Naturellement épris de toutes les mesquineries, vous n'avez respecté de notre passé ni ses grands souvenirs ni ses chefs-d'œuvre, mais seulement ses institutions iniqUjBS* Vous avez travaillé à ôter au peu-
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pie, parqué dans vos armées el dans vos manufactures, tout sens esthétique» toute notion d'individualisme, tout sentiment de liberté.
Ces droits dont vous avez omis de l'instruire de peur d'avoir à les respecter chez lui, à quel titre lui demandez-vous de les respecter ail« leurs?
Pauvre France I monarchique ou démagogique, te paieras-tu de nouveau de cette chimère : un pouvoir équitable et fort tout à la fois, destiné à façonner la société sur son propre modèle? Pauvre peuple! ne sauras-tu jamais que changer de maîtres? Verrons-nous encore défiler une décourageante série de révolutions et de réactions, de dictatures individuelles et de dictatures collectives? Jacques Bonhomme, qui croit marcher, tournera-t-il toujours dans le même cercle, haletant et meurtri comme un cheval aveugle?
Une génération nouvelle naît en ce moment à
la vie publique. Sans injuslice, sans iogratilude pour ses devanciers, elle peut cependaat n*accepler leur héritage que sous b<ioéfice d'inven* taire et profiler des sévères leçons de Thistoire. Qu'elle ne laisse donc pas dégénérer en querelles stériles de sectes et de personnalités, un mouvement devant lequel a déjà reculé le césarisme. La bourgeoisie et le prolétariat peuvent, en reniant à jamais la force, préparer la solution pacifique des funestes antagonismes qui les Réparent. Il faut que les deux classes désarment et renoncent l'une à abriter ses privilèges derrière les chassepots, l'autre à l'espoir d'affirmer ses revendications par une dictature. Car le salut commun n'est ni dans un homme, ni dans un gouvernement, .mais dans la Liberté^ négation de toutes les oppressions, dans la vraie, la seule Liberté, celle-là qui rase les forteresses, anéantit les monopoles, déshabille les porteurs d^uniformes et de livrées, écrase les parasitismes ; là Liberté qui met le fusil du soldât dânft la msdn
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du ciloyen et lui dit ; Maintenant veille à ton Droit ; malheur à qui 1% menace !
C'est alors seulement que la réconciliation des intérêts sera scellée dans la fusion rapide et . définitive des classes. El c'est alors aussi que la carmagnole, que le bonnet phrygien du Spectre rouge tomberont pour laisser voir le petit chapeau et la redingote grise; puis sous le petit chapeau, la perruque du grand roi; puis, sous cette perruque, le bonnet de Tinquisiteur»
Mais nous ne démasquerons Tépouvantail qu'en réduisant TÉlat à une simple gérance d'intérêts collectifs ; nous ne jetterons bas le mannequin qu'en plaçant au-dessus du suffrage universel lui-même dans la République fédérale, la Liberté une et indivisible.