‹ Le nouveau spectre rougeChapitre 5 sur 7 · PRAIRIAL · texte numérisé non relu

PRAIRIAL

hommes braves et en hommes libres, loin deç hideuses curiosités de la foule.

A partir de Prairial, la Révolution, concentrée dans quelques quartiers de Paris, s'identifiera d'autant mieux à la forme démagogique qu*elle aura été plus ardemment persécutée, plus impitoyablement proscrite. Écrasée sous le despotisme des réacteurs, elle multipliera dans ses nouveaux programmes les formules autoritaires. L'utopie gouvernementale de Saint«Just, revue par Babeuf et combinée avec les aspirations égalitaires des faubourgs, produira le manifeste coramunisle des Égaux» Peu importait alors, hélas ! le triomphe éphémère des Thermidoriens ou celui de Babeuf, puisque^ parmi tant de confu* sions et de luttes sanglantes, la France, qu'elle devint démagogique ou monarchique, voyait fatalement s'éteindre en elle le principe sauveur qui avait rasé la Bastille, proclamé la République^ dicté la Marseillaise :, repoussé l'invasion, ébau-

ché la Justice : une foi profonde en la Liberté.

. Ce peuple du 10 Août, qui semblait naître à la vie civique, qui, désormais, ne* devait verser son sang dans la rue ou à la frontière que pour la conquête ou la défense du droit, ne laissa tomber Robespierre et ne resta sourd aux appels de Babeuf que pour trembler bientôt devant un nouveau maître, un homme rouge encore : Napoléon!

La vertigineuse période qni avait commencé comme un beau rêve par les revendications républicaines, et se terminait comme un cauchemar par les désastres de FËmpire, devait aboutir à un profond désordre dans les idées, dans les croyances, dans les aspirations.

Issu de la Révolution, le libéralisme voltairien n'était pas éloigné de désavouer son origine. Les hommes et les souvenirs de 1793 étaient trop près de la génération nouvelle pour qu'elle les jugeât avec impartialité, pour qu'une philosophie pratique se dégageât deThistoire telle qu'elle pût être écrite alors. Aassil'opinion antibourbonienne accepta- t-elle étourdiment, et à titre do con* quêtes, certaines institutions dites révolution-

naires, mais d'autant plus Yolontiers maintenues par la Restauration que la République les avait empruntées à Tancien régime. Le libéralisme de 1817 se fit centralisateur, intolérant, chauvin. De Tœuvre de la Convention il n'accepta que le mauvais côté.

Au*dessus de l'insignifiante «petite guerre engagée avec les ultras» les jésuites, les croix de mission , apparaissent sans doute de nobles caractères, rebelles à l'esprit de leur temps, et qui lui refusent les concessions banales des politiques de profession. Tel Paul-Louis Courier, « l'ex-canonnier à cheval, » devenu le vigne* ron de la Chavonnière, tel aussi l'illustre empoigné Manuel. — • Mais Paul-Louis, con* damné par le jury parisien, échoua devant les électeurs tourangeaux, et Manuel, pris au collet par le vicomte de Foucault, ne fut pas réélu par les électeurs de la Vendée. L'orthodoxie libérale du temps tint pour suspects, ces deux.

hommes qui menaient en doule rexcellence du régime du sabre, oubliaient les bienfaits du 18 Brumaire et détournaient leurs regards des glorieux sacrifices humains préconisés par la religion napoléonienne.

Ces confusions de principes amenèrent de brillants esprits à s'éloigner du libéralisme bonapartiste et chauvin pour rêver un accord» d'ailleurs presque aussi illogique, entre les Bourbons et la Liberté. Royer-Collard, Benjamin Constant, Chateaubriand furent de ce nombre.

Ce n'était là d'ailleurs qu'un des petits côtés du grand malentendu dont un homme de haute valeur, aujourd'hui oublié, le proscrit piémontais Santa-Rosa, définissait ainsi l'origine : « La liberté de tous ne peut exister que dans l'état social. A quelles conditions? Comment? La première chose est de mettre la Liberté au-dessus du pouvoir de la majorité. C'est ce que

Rousseau n*a nullement fait (1), » Ceci devrait depuis longtemps être un lieu commun, et n^est encore, un demi-siècle après Santa-Rosa, qu'iw paradoxe.

Aucune idée nette ne se dégage des groupes politiques pendant les quinze années, fécondes en équivoque;;, qui suivirent le retour des Bourbons. A peine des aspirations républicaines plus ou moins vaguement formulées se réveillentelles parfois dans les ventes de carbonari. Les déceptions qui suivirent les « glorieuses jourflées » allaient bientôt leur donner plus de vitalité; mais elles allaient ramener, avec la foi républicaine, les fausses traditions qui chez nous lui ont fait tant de mal.

C'est de 1832, du combat de Juin au cloître Saint-Merri, qu'on peut faire dater cette appa-

({) Letlre adressée à M. Victor Cousin (4824).

rition nouvelle da Spectre rouge. Le romantisme ne fut pas étranger aux tentatives héroïques et folles par lesquelles se signala la jeunesse d'alors. Les souvenirs de 92 et de 95. dont le National et même la Tribune n'acceptaient rbérltage qu'avec timiditéi « sous toutes réserves, > s'affirmèrent en revanche dans le costume^ dans le langage, et prirent un instant, sous cette forme très-innocente, possession de la rue. Aux brûle-gueules à I êtes de poire des Bousingots la mode adjoignit bientôt les gilets rouges, les hautes cravates, les chapeaux ji^co* bins. On vit pulluler des Robespierre et des Saint-Just do fantaisie. Malheureusement ces exhibitions inoffensives effrayèrent la bourgeois sie parisienne plus que ne le fit dix ans après l'invasion du communisme, et la rendirent tout simplement féroce dans la répression de l'émeute.

Les gardes nationaux qui, en 1848, devaient

crier ; Vive la Réforme ! se montrèrent impitoyables en 1832 pour les hommes qui criaient : Vive la République! Â Saint-Merri des boutiquiers de la banlieue se ruèrent avec Tintrépidité de vieux soldats sur les trois cents jeunes hommes, qui, étudiants, artistes^ presque tous bourgeois eux-mêmes ou fils de bourgeois^ moururent gaiement pour leur idéal.

Sous un régime de tolérance presque absolue, — je dis tolérance parce que la Liberté n'a jamais été respectée dans sa plénitude par des lois françaises, — le gouvernement de I^ouis* Philippe eut facilement raison de Témeule. Le parti républicain, grâce aux paniques bourgeoises, grâce surtout à Tindifférence populaire, en était alors réduit à celte minorité infime, qu'il est toujours facile, aux jours de lâcheté publique, d'emprisonner, de fusiller, de proscrire. Mais les lois impolitiques de 1835,

en supprimant les attaques direcles, en restreignant le droit de discussion, vinrent ouvrir les voies à cette propagande sourde, silencieuse, souterraine devant laquelle s'effondrent tôt ou tard les despotismes. Pour quelques années, ces lois, dites conservatrices , s^upprimèrent Témeute^ mais elles. firent beau jeu à la Révolution.

De 1835 a 1858 date aussi une affirmatiop nouvelle de la question sociale, et la naissance de ces écoles humanitaires, communautaires, fraternitaires qui en peu d'années firent de nombreux adeptes parmi les ouvriers des villes.

Depuis Babeuf, les aspirations socialistes ne s'étaient traduites que par les tentatives de Saint-Simon et de Fourier. Quelques réserves au droit absolu de propriété très-vaguement formulées par le manifeste de la Société des Droits de Vhomme et aussi par le programme

da journal la Tribune (1) avaient seules attesté, dans le parti Tépublicain, le souci de la question sociale. Le prolétariat, éloigné des systèmes de Saint-Simon et de Fourier par les formules scientifiques dont s'entouraient les deux écoles, accepta tout d'abord avec enthousiasme les données simplistes des .continuateurs de Babeuf. La foi des babouvistes en refficacilé de la force ne faisait pas seulement entrevoir la possibilité d'unesolutionimmédiate et radicaledu problème: elle donnait encore satisfaction à ce respect superstitieux du principe d'autorité, vieux regain de catholicisme et de servage auquel la masse, se crûl-elle républicaine, n'échappera pas de sitôt. Les traditions napoléonniennes venaient renchérir sur toutes ces erreurs- Le rêve des communistes de 1840 c'était une dictature à la fois égalilaire et belliqueuse, c'était la fusion,

{{) Ce programme avait été rédigé par Armand Marrast.

en unedireclion unique, des politiques de Lycurgue, de Robespierre et de Napoléon. Dans les sociétés secrètes des Familles et des Saisons^ ou, contrairement à la Société des Droits de Vhomme^ dominait de beaucoup l'élément populaire, le néo^jacobinisme fut promplement absorbé par le néo^babouvisme. Nous allons voir à quelle conception gouvernementale aboutit cette fusion des deux doctrines.

Les chefs du babouvisme étaient, vers 1836, un homme de letlres, Charles Teste, un avocat, Mathieu (d'Épinal), et le doyen du communisme, impliqué jadis avec Babeuf dans la conspiration des Égaux, le vieux Buonarrotii L'école égalitaire avait trouvé un protecteur, presqu'un adepte, dans le marquis Voyer d'Argenson, expréfet lie l'Empire, à qui cette forme nouvelle de l'omnipotence de l'État semblait renfermer le secret de l'avenir des sociétés^

n LE SPECTRE ROUGE.

Le babouvisme contribua en France plus puissamment que toute autre doctrine à cette initiation du prolétariat aux conspirations, dont sortit la prise d'armes, aisément comprimée, de 1839. £n 1840, des proscrits français, réfugiés à Londres par suite des derniers événements, constituèrent une « société démocratique, » et adoptèrent un ensemble de résolutions qui résumait leur programme social et politique (1). Ce programme concluait notamment :

1° A la création d'un triumvirat; 2° à une organisation toute gouvernementale des théâtres, des fêtes, des clubs et de la presse, chargés de diriger Topinion publique dans un sens révolutionnaire; 5^ à la faculté laissée aux triumvirs de nommer des hommes de leur choix à tous les

(1) Rapport sur les mesures à prendre et les moyens à employer pour mettre la France dans une voie révolutionnaire, le lendemain d*une insurrection victorieuse ciïecluée dans son sein. Londres, 1840.

emplois publics; 4<^ au maintien de Tarmée permanente, régénérée par une propagande aciive et par la nomination aux grades supérieurs ({ d'hommes choisis avec la plus grande circonspection ; » 5^ à une déclaration de guerre immédiate à tous les rois ; 6^ à la centralisation de toutes les industries dont l'État devenait, au profit de la nation, Tentrepreneur suprême avec une seule caisse et une direction unique; 7^ à la création de vastes maisons « qu'on pourra appeler si l'on veut, dit le rapport, ateliers nationaux:, ^ 6t dans lesquelles tous les travailleurs^ nourris, logés, également rétribués, travailleraient pour le compte de l'Étal; 8^ à l'éducation commune, obligatoire, chaque enfant devant être, à l'âge de cinq ans, séparé de sa famille et placé dans les écoles publiques; 9^ à la suppression de la liberté de la presse (1); 10^ comme

(1) Dès son principe le babouvisme s'était ouverte-* ment moniré hostile à la liberté de la presse. Voici

moyens pratiques de hâler la régénéraliou sociale, à l'émission d'un papier-monnaie, à la capilalisalion dans certains cas de Timpôt, a Tabolition de rbérédité en ligne collatérale, etc, etc.

Les théories renfermées dans ce manifeste et

en effet le projet de décret qu'on lit dans le programme des Égaux :

« 10 Nal ne peut émelire des idées directement contraires aux principes sacrés de l'égalité et de la souveraineté du peuple; 2^ tout écrit sur la forme de gou^ vernement et sur son administration doit être imprimé et envoyé à toutes les bibliothèques, sur la demande d'une assemblée de souveraineté, ou d'un nombre déterminé de citoyens au dessus de trente ans ; oo aucun écrit touchant une prétendue révélation qucl*conque ne peut être publié; 4° tout écrit est imprimé et distribué, si les conservateurs de la volonté nationalejugcnlquc sa publication peut être utile à I» République. » (Conspiration pour Végalitç dite de Bahevfi par Ph. Buonarroli. Bruxelles, d828.)

qui depuis se sont souvent reproduites, en se modifiant de plus en plus toutefois dans le sens de la Liberté, — ce qui n'était pas difficile, — prouvent à quelles données enfantines se réduisait le socialisme en 1840. Les résolutions collectives dont on vient de lire le résumé sont sur ce point bien plus significatives que le droit au travail de Louis Blanc, ou Tlcarie de Gabet, ou tout autre système individuellement conçu.

Bientôt, d'ailleurs, des écoles nouvelles s'appliquèrent à combler les lacunes du babouvisme.

Vinrent d'abord les Icariens, avec le Populaire. Puis Gabet à son tour fut dépassé. En 1841 MM. J.-J. May, Desamy et Charavay fondèrent le journal V Humanitaire ^ dont voici textuellement le programme, dans sa très-Ucouique franchise :

« 1® Nous devons dire toute la vérité. — 2° 11 a été adopté que le journal serait en principe matérialiste. — 3^ Nous demandons l'abolition

de la famille. — 4° Nous demandons rabolilion du mariage. — 5^ Nous adoptons les arts non comme délassement, mais comme fonction. — 6<> Nous proscrivons le luxe. — 7^^ Nous voulons Tabolition des capitales ou centres de direction. — 8® Nous voulons la distribution des corps d'états dans les communautés suivant les loca^ lilés et les besoins. — 9® Nous voulons le développement des voyages. »

Ce journal, qui définissait si brièvement et si bravement ses principes communautaires, n'exagérait en rien, ce nous semble, la logique du système. La recherche de l'égaillé par raulorité ne pouvait s'en tenir aux moyens termes proposés par MM. Pierre Leroux, Louis Blanc, Considérant, et devait fatalement aboutir à ces conclusions absolues. Comment le communisme n'aurait-il pas eu beau jeu^ dans un pays mort à la vie civile, étranger au principe de la souveraineté individuelle^ et dont les révolutions, loin

de tendre à raffaiblissemenl du pouvoir, avaient toujours visé à le consolider en le transformant? L*œuvre de propagande était à refaire depuis i792. Il eût fallu pouvoir reprendre la Révolution à son origine, c'est-à-dire aux cahiers du Tiers-État, à ces revendications qui,. dans leur cours normal, après avoir émancipé les provinces et les communes^ auraient progressivement et pacifiquement émancipt^les travailleurs. Mais le dogme autoritaire, impuissant à concilier les aspirations populaires et les résistances bourgeoises, créai, comme moyen terme, la théorie du droit au travail, dicta au Gouvernement provisoire de 1848 ses imprudentes promesses, et, en fin de compte, aboutit malencontreusement aux ateliers nationaux, dissous plus malencontreusement encore. Le peuple, désabusé des espérances qu'il fondait sur les hommes d'État du National et de la Réforme^ répondit à tant de fautes par un désastre : Juin.

«fUISr 1849

Il est des périodes d'hypocrisie colleclive où Tartuffe semble être le révélateur de la foi nouvelle. Ce fut ainsi qu'en 1848, trois mois a peine avant le conflit de Juin, les accolades les plus fraternelles parurent sceller la réconciliation des classes^

On a depuis attribué à la bataille de Juin les origines les plus diverses^ sauf, bien entendu^ la vraie, trop simple pour qu'on en tint compte. Au lieu de convenir des fautes commises de part et d'autre, le parti républicain, divisé en deux camps, se renvoie encore la responsabilité du lugubre événement.

Ce formidable soulèvement, suivant les uns.

fui le fait d'excilatioiis ullra-révolutionnaircs, accompagnées de menées bonapartistes et royalistes; son triomphe eût, parla terreur, ramené les Bourbons. D'après. les autres, l'insurrection de Juin fut l'expression de l'idée révolutionnaire dans toute son énergie et dans toute sa pureté; sa victoire eût assuré, pour le plus grand bonheur de tous, la prompte solution du problème social et donné à l'Europe la cerli" lude d'un prochain retour à l'âge d'or.

Quant à l'engagement contracté par le Gouvernement provisoire en faveur du droit au travail et désavoué par l'Assemblée ; quant a ce fait brutal, hélas! et lamentable, que cent mille ouvriers, jetés sur le pavé de Paris par la dissolution des ateliers nationaux, se trouvaient sans pain, sans abri, sans espoir, l'esprit de secte n'a garde d'admettre ces prétextes futiles.

En 4795, quand les femmes des faubourgs se

JUIN 18i8. 83

ruèrent, hurlantes, à l'assaut de la Convention en criant : Du pain! du pain! quelques hommes ajoutèrent : et la Constitution de 93! et ce fut à ce dernier cri surtout que s'alarma la réaction. L'insurrection de Juin, qui demanda seulement du pain et n'arbora pas de têtes au bout des piques, prit cependant aux yeux de la bourgeoisie des proportions bien autrement monstrueuses que celle de Prairial. Aux maladives utopies des écrivains communistes on parvint à mêler les souvenirs de la Terreur, et les pauvres diables qui réclamaient ce droit à la vie dont ils avaient plus ou moins vaguement ouï parler, furent considérés comme des idéologues féroces.

Dix-neuf au moins sur vingt des révoltés ignoraient pourtant l'Icarie, le Phalanstère, le Circulus et jusqu'aux baraques en torchis de M. Louis Bonaparle (1). Les journaux socialis-

(1) Voir pour celle dernière ei lumineuse solution de

tes : le Peuple de Proudhon, la Vraie République de Thoré, le Populaire de Cabet, la Phalange de Considérant, r Ami du Peuple de Raspail, l'Ac" cusateur public d'Esquiros, n'avaient cessée d'ailleurs, de mettre les ouvriers en garde contre des excitations perfides et de les exhorter à la patience. La dictature du général Cavaignac* en sévissant contre ces journaux, éteignit les seules voix qui pussent encore rappeler au peuple que la cause de la République n'avait pas cessé d'être la sienne. Les décrets de l'As* semblée nationale firent de la devise qui les précède une étiquette banale et mensongère. Ea France le mot de République ne voulait plus dire Justice; bientôt même il ne signifierait plus Liberté. C'en était désormais fait d'une cause abandonnée de la masse, et qui, réduite au petit groupe de ses défenseurs de la veille,

la question sociale, V Extinction du paupérisme de r écrivain susnommé.

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