Adv. Haer. ni
Matthieu ; Marcion a mutilé l'évangile selon saint Luc; les Docètes préfèrent l'évangile selon saint Marc; les Valentiniens se servent de l'évangile selon saint Jean.
Enfin, quand et par quelle assemblée a été fait ce choix de livres déclarés inspirés entre tous ceux qui circulaient à cette époque dans l'Eglise chrétienne? On ne peut le dire.
C'est une conclusion inadmissible en histoire que les faits n'existent que lorsqu'ils nous ont été révélés par les documents. Cela pourrait être admissible pour une époque dont nous posséderions la suite complète des documents, mais ce n'est pas le cas pour le 11^ siècle. Nous ne pouvons donc croire que, parce que soudain nous voyons apparaître au milieu du ii^ siècle un recueil des écrits du Nouveau Testament, il a été établi à cette date. Aussi, Holtzmannsuppose-t-il qu'il n'y eut pas d'assemblée qui établît une liste officielle d'écrits, mais simplement des échanges de vues entre les chefs des communautés. Ceci est une pure supposition, et nous n'avons aucune trace de ces pourparlers dans les écrits du temps.
Les choses ont dû se passer autrement et plus simplement. Nous savons que saint Paul avait écrit des lettres à un certain nombre d'églises; ces lettres étaient lues dans les assemblées chrétiennes. Les églises avoisinantes se transmettaient les unes aux autres les lettres qu'elles avaient reçues, et nous apprenons par saint Polycarpe qu'on en avait formé des recueils. Pour les évangiles, ils étaient lus, eux aussi, dans les assemblées du culte; saint Justin nous l'apprend. La lecture pendant le service chrétien a donc été le point de départ de la canonisation des écrits néotestamentaires. Lus en même temps que les livres de l'Ancien Testament, ils ont joui bientôt de la môme autorité que ceux-ci.
Quelle a été la raison du choix de tel ou tel livre à l'exclusion d'un autre pour la lecture publique? Il semble que, tout d'abord, on a été assez large dans le choix des livres lus. Les écrits des apôtres, épîtres de saint Paul, de saint Pierre, de saint Jean, jouissaient de la même autorité que leurs auteurs. Les évangiles, écrits par des apôtres, Matthieu et Jean, ou sous le patronage d'un apôtre, Marc et Luc, étaient acceptés comme apostoliques. D'autres écrits cependant, ainsi que nous l'avons vu, et le verrons encore, tels que l'évangile des Hébreux, des Egyptiens, furent lus dans des églises particulières. Nous constaterons que certains écrits, le Pasteur d'Hermas, l'épitre de saint Clément Romain, la Didachè, furent lus aussi comme des livres d'édification. Mais bientôt le recueil se resserra, et l'on n'y admit plus que les écrits d'origine apostolique authentique, lus dans toute l'Église, et dont le contenu était en rapport avec l'enseignement traditionnel de l'Église. C'est donc peu à peu et par l'expérience de tous les jours que se forma le recueil des écrits néotestamentaires, dont nous constatons l'existence au milieu du siècle. L'idée de former un recueil général a dû naître de l'existence des recueils particuliers que nous avons constatée.
3^ On fait encore observer qu'au second siècle on attribuait la même autorité à des écrits, qualifiés plus tard d'apocryphes, et aux écrits canoniques. Ainsi, les évangiles selon les Hébreux, selon les Égyptiens, ont fourni aux écrivains chrétiens des paroles du Seigneur. Des écrits, que nous déclarons maintenant extracanoniques, les épîtres de saint Clément Romain, de saint Barnabé, le Pasteur d'Hermas, la Didachè ont été placés, ainsi que nous le verrons plus tard, au même rang d'autorité que des écrits actuellement canoniques, comme l'épître aux Hébreux. — Cette dernière
constatation prouve seulement que Ton n'a pas été fixé tout d'abord, dans toute l'Église, sur Tinspiration de ces livres. Les uns et les autres ont été lus dans quelques communautés chrétiennes, mais ne l'ont pas été tous à l'origine dans toute l'Église. Puis, finalement, les seconds ont été admis dans le recueil officiel du Nouveau Testament tandis que les premiers n'y ont pas été reçus.
La première observation n'infirme en rien l'autorité accordée dès le ii^ siècle aux évangiles canoniques. Nous reconnaissons, car nous l'avons déjà constaté, que l'on relève chez quelques écrivains chrétiens des passages inconnus aux écrits canoniques et qu'on a cru empruntés à des évangiles apocryphes. En fait, cet emprunt est, d'ordinaire, douteux, parce qu'il est possible que les écrivains aient reproduit une tradition orale. Mais il ne prouve pas l'hypothèse susdite, car on ne voit pas, sauf une fois, qu'ils aient traité ces passages comme des Écritures inspirées. Et encore, dans ce cas unique, et dans les autres aussi, ainsi que nous l'avons déjà dit, il est possible que ces passages proviennent d'écrits canoniques largement cités ou interpolés.
En quoi d'ailleurs le fait d'avoir reproduit une parole du Seigneur en l'empruntant à un évangile extracanonique infirme-t-il l'autorité qu'on a attribuée aux évangiles canoniques? Il est possible qu'à cette époque ces évangiles qui ne furent pas admis dans la liste officielle, aient joui d'une certaine autorité, tout au moins comme témoins de la tradition. Les écrivains primitifs étaient très larges dans leur choix, et nous verrons plus tard Clément d'Alexandrie citer sans aucun scrupule les écrits extracanoniques. Les écrits canoniques pouvaient ne pas avoir enregistré tout ce dont on se souvenait de la vie et des enseignements du
RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS
Seigneur. Les écrits extracanoniques ont recueilli ces souvenirs et de ce qu'on les leur a empruntés, cela ne prouve pas qu'on tenait ces écrits pour inspirés, et surtout cela ne portait aucune atteinte aux livres officiels. Le fait que, vers le milieu du ii® siècle, les quatre évangiles ont été tenus par toute l'Église et sans hésitation aucune comme seuls inspirés, prouve bien que seuls ils jouissaient d'une autorité incontestée. Les autres, soit parce qu'ils étaient régionaux, soit parce qu'ils ne possédaient pas les caractères d'écrits inspirés, tels que nous les avons marqués plus haut, n'obtinrent jamais cette autorité dans toute l'Église et disparurent bientôt.