‹ Le Nouveau Testament dans l'Église Chrétienne (volume 3)Chapitre 24 sur 239 · Hist. eccl. IV · texte numérisé non relu

Hist. eccl. IV

I Cor. VI, 2. C'est la première fois qu'une citation du Nouveau Testament est introduite par le nom de son auteur. Saint Polycarpe, en outre, rappelle aux Philippiens, III, 2, les enseignements que saint Paul leur a donnés dans ses lettres. Saint Polycarpe a connu les épîtres aux Corinthiens, ainsi qu'il ressort des rapprochements suivants : Pol. V, 3 =

I Cor. VI, 3; Pol. XI, 2 = I Cor. VI, 2; Pol. III, 2, 3 = I Cor. XIII, 13; Pol. III, 2 = 1 Cor. VIII, 10: Pol. XI, 4 = I Cor. XIV. 10; Pol. IV, 3 = I Cor. XIV, 25; Pol. XI, 1 = I Cor. XV, 58; Pol. VI, 2 =

II Cor. V, 10; Pol. IV, 1 = II Cor. VI, 7; Pol. II, 2 = II Cor. IV, ik\Pol. VI, 2 = II Cor. V, 10; Pol. V, 1 = II Cor. VIII, 21 ; Pol. XIII, 21; Pol. XI, 3 = Il Cor. III, 2; l'épitre aux Romains : Pol. IV, 1 = Rom. XIII, 12; Pol. III, 3 = Rom. XIII, 8;lepitre aux Calâtes : Pol. VI, 1 = Gai. VI, 7; Pol. III, 3 = Gai. IV 26; aux Éphésiens : Pol. I, 3 = Eph. II, 8; /^o/. XII, 1 = Eph. IV, 26; aux Philippiens : Pol. IX, 2 = Philip. II, 16; Po/. II, 1 = Philip. II, 10; Pol. V, 2 = Philip. I, 27; la IPépître aux Thessaloniciens : Pol. XI, 3= II Thess. I, 4; Po/. XI. 4 = II Thess. III, 15; les épîtres à Timothée : Pol. IV, 1= I Tim. VI, 7, 10; Pol. IV, 3 = I Tim. V. 2; /'o/. V, 5 = I Tim. III, 8; /V. IX, 2 = 11 Tim.W, 10; Po/. XI, 4= II r/w. II, 25.

De ces multiples points d'accord on peut conclure que saint Polycarpe avait entre les mains une collection des épîtres pauliniennes et que ses lecteurs en possé* daient une semblable. On avait dû réunir les épîtres de saint Paul, comme on lavait fait pour les épîtres de saint Ignace, ainsi qu'il ressort du texte de saint Polycarpe que nous avons déjà cité. Kt si saint Polycarpe ou les Philippiens n'avaient pas eu déjà toutes les épîtres pauliniennes, ils auraient cherché à se les procurer, et saint Polycarpe les aurait réclamées en même temps

que celles de saint Ignace. Nous ne devons pas cependant conclure que cette collection d'épîtres pauliniennes était le premier noyau d'un canon du Nouveau Testament, puisque les épîtres de saint Ignace et d'autres encore étaient traitées de la même façon.

§ 4. — La Doctrine des douze apôtres i.

Nous aurions dû étudier en premier lieu la Doctrine des douze apôtres, — la Didaché, comme nous l'appellerons d'après son titre grec — puisque cet écrit est très probablement le plus ancien des livres postapostoliques. Si nous ne l'avons pas fait, c'est à cause de l'incertitude de sa date de composition et de son caractère composite. Il est probable que toutes les parties ne sont pas de la même époque. En tout cas, même les moins anciennes n'ont pas dû être écrites après l'époque où nous sommes arrivé. En outre, les épîtres de saint Clément, de saint Ignace et de saint Poly carpe, étant de date presque fixée, devaient être examinées les premières.

L'époque de composition de la Didachè ne peut être que conjecturée ; elle a été fixée par les critiques entre les années 50 et 130 ou même 160 après Jésus- Christ. Cette date tardive a été adoptée par ceux qui, comme Harnack, croient que la Didachè dépend de l'épitrede saint Barnabe. Mais, comme, s'il y a dépendance, c'est plutôt saint Barnabe qui s'est inspiré de la Didachè, il est probable que celle-ci a été écrite dans le dernier quart du premier siècle, vers l'an 80, d'après Hemmer, le dernier éditeur de la Didachè. C'est

i. Les citations et références sont empruntées à l'édition Hemmer de

La Doclrine des apôtres, Paris, 1007.

PÉRIODE POST-APOSTOLIQLE.

à peu près la date que nous avons adoptée dans notre travail sur cet opuscule * .

On trouve dans la Didachè de nombreuses réminiscences du Nouveau Testament, principalement des évangiles, ainsi que des citations littérales de ceux-ci. Les unes et les autres proviennent-elles de la tradition orale ou de nos évangiles canoniques? La réponse dépend de la comparaison des textes. Nous laissons de côté les réminiscences qui ne permettent aucune conclusion précise.

Et d'abord, presque toutes les citations qu'on peut qualifier de littérales ne le sont pas à un tel point qu'on soit obligé de conclure imn emprunt à un évangile écrit. Ex. :

Matth. V, 4 : Maxôptoi ol Tipaeï;, ôxi aJTOt x)Yipovo{tTiaouaiv Tr|v yfy.

Matth. VI, 16: 'Otav îs vr,- (TTSûriTe, [LT, YÎveide w; ol unoxf i- Tal ffxuOpwTtoi.

Did. III, 7 : "I^Oi il «p«0;, Èxcl ol icpoiT; xXT)povo(iiÔ90u<nv

Did. VIII, 1 : Al 8è vr.<rteiai û{xûv [LY, éiTuaav |i.eTà tûv CiroxpiTwv.

Il semble ensuite que la Didachè emprunte ses citations plutôt à un recueil de textes évangéliques qu'à un de nos évangiles, car elle présente ses textes dans un ordre qui n'est pas celui des évangiles, et elle semble les emprunter tantôt à saint Matthieu, tantôt à saint Fine.

Voici les textes :

Did. 1,3: KOoYei- -e toù; xaTapb>(i£vo'j; û|xîv xal npoffeixEdôe î»7t£p Twv èxôpôiv ôi^ûv,

Matth. V, 4i : kai npoaeOyeffOe (nrkp twv SiwxôvTwv 0(i«;.

Luc, VI, 28 : ECXo- «feÎTï to'j; xaTaptottévou; ûitâ;, '^ipoacO/eaOe nept TÛv ïTnjptaîJôv-

1. La Doctrine des doui«'ap6tre$ et tes ensaignements, Lyon, 1891, Pi 97.

8iox6vTwv OjJiôÉ;' nota yàp XO'P'î) ^°''^ àyatâTE Toùç àyaTrwvTa; Oiaôî; ojyï xaî Ta iôvY^ 10 a-JTÔ itoto'jfTtv ; û[ji£î; Se àyanàTe toùç jiiaoùvTa; û(Aà; y-al oO/ ë^etï exOpdv.

'Atcé^ou twv «rapxtxûv xat <7wpiaTi/.wv èîtiôujjiiwv.

'£àv Ti; (TOt 8w ^à- 7ti(r(j.a sic ZY^v Ss^tàv criayôva, (jTpé^'ov a-jTw xai t;^v â/.),r(V, xal io-^fj TÉXeio;* èàv àyYapc-jayj <T£ Ti; (iD.iov ëv, vi7:ay£ fiet'aOToù ôûo' èàv apr, Ti; To {|xàTi(5v ffou, Sô:

a{)T<3 xai tôv yixwva" èàv Xàê^Q Tiç aTtô doù to (TOV, jjiy) àuaixef o08è yàp Suvadai.

navTt TW aÎTOOvT!

as 5t5ou xal (jlï) ànaitet.

V, 46 : 'Eàv yàp àyaitiÔ<7r,T£ Toù; àyaTTôivTa; û(jia?, TÎva (Ataôôv c-/£T£:

où^l xal ol T£),à)vai to

aOTÔ Ttovovatv;

I rr. II, 11 : 'Aya-

TïrjToî, 7:apaxa)iW ànÉ- 5^£ff9ai Tûv (TapxixtJiv Èniô'Jixiwv.

'AXX' écTTi; <j£ ^a7tîΣ'. ûç

TYjv ûE^iàv ffiayôva cTpé-

i]/ov aOT(J) xatTr^v àXXiQV.

V, 48 : "E(J£(t6£ oùv

OfiLElç T£).£lOl. V, 41 :

Kai ôffTiî et àyyapEijCTEi [xO.iov £v, uT:ay£ [jlet' aC- Toû ôûo. V, 40 : Kal zt^ GcXovTÎ ffot xpiô^var/.at TOV xiTwvàdOO XaêE^v, 6tç£; oOt(o xal to t[jLà-

TtOV,

Mntth. V, 42 : Tû

aÎTOûvTÎ CTE ôq;.

VI, 33 : Kal yàp Èàv àyaOo;:oty5Te toO; àya- OoTToioùvTa; û|iâ;, Tioîa Ouïv xap'Ç ÈffTi'v ;

VI, 35 : IlXriv àya- 7tàT£ Toù; £-/Opoy; û|iwv.

Lvc, VI, 29 : Tw TÛTtTOVTi ce £;; T)^V criay<$va nàpExe xal r^v âXX'/jv.

Zmc, VI, 29 : Kal

ino TO'J at'povTÔ; aou TO l(iâTtov xal TÔ X'-

TWVa [KT, XuXÛOTjiÇ.

Zuc, VI, 30" : xal

ành Toû a'.povTOt Ta aà \i.ri àTcaÎTEt.

Z«c, VI, 30*: navTl

alxoOvTÎ OE ôîSou.

Si l'on examine de près les textes mis en parallèle, on constatera que laDidachè reproduit assez librement une matière commune à saint Matthieu et à saint Luc, y ajoute des sentences spéciales à chacun des deux, mais ne suit exactement l'ordre ni de l'un ni de l'autre. Il est donc bien difficile de dire quel est celui des deux évangiles qui a servi de guide. Il est certain que la Didachè connaît saint Matthieu ; mais ne connaît-elle pas aussi saint Luc, puisqu'elle en reproduit trois sentences qui sont spéciales à celui-ci? C'est possible; pourtant, on hésite à être très affirmatif sur ce point, lorsqu'on se rappelle que la Didachè ne cite l'évangile de saint Luc

qu'en ces deux passages et mélangé avec des textes de saint Matthieu. On pourrait supposer que Tauteur de la Doctrine des apôtres a connu ces sentences par la tradition orale.

Une comparaison de ces passages avec leurs correspondants dans le Diatessaron de Tatien va compliquer le problème, mais peut-être aussi nous fournir une solution. Voici le texte de Tatien, § 17 : « Et bénissez celui qui vous maudit, et priez pour ceux qui vous persécutent. Si vous aimez celui qui vous aime, quelle est votre récompense? Car si tu aimes celui qui t'aime, ainsi font aussi les païens... A celui qui frappe ta joue, offrelui aussi l'autre joue. Et avec celui qui t'oblige à marcher pendant un mille avec lui va avec lui pendant deux milles, et à celui qui te prend ta tunique, donnelui aussi ton manteau. Si quelqu'un te prend ce qui est à toi, ne le lui réclame pas. »

Le texte de Tatien reproduit, on le voit, presque littéralement celui de la Didachè, et, ce qui est le plus remarquable, l'ordre des sentences est le même, quoique différent de celui des deux évangélistes, saint Matthieu et saint Luc. Quelle conclusion tirer de celte identité de fond et de forme ■;• Ou l'un a copié l'autre, ou ils ont puisé tous les deux à une source commune. C'est cette dernière hypothèse qui nous paraît la plus probable, parce qu'elle répond mieux aux diverses faces de la question, et cadre assez bien avec les faits. Quelques mots sulliront pour la justifier ou l'expliquer.

Aux premiers jours du christianisme, les apôtres, témoins oculaires et auriculaires, racontèrent aux nouveaux fidèles la vie de Notre-Seigneur, et leur répétèrent ses paroles. Les auditeurs gardèrent précieusement dans leur mémoire ces enseignements, mais aussi probablement les consignèrent par écrit. Bientôt on eut un Evangile autorisé. Mais celui-ci n'était pas

complet ; il ne contenait ni toutes les paroles de Jésus, ni tous les détails de sa vie. Chacun en particulier le compléta en y insérant ce qu'il avait retenu de mémoire ou ce qu'il trouvait déjà écrit en d'autres recueils. Ainsi se formèrent, dès le commencement du christianisme, des essais d'harmonistique évangélique. La Didachè a probablement, dans les passages discutés, utilisé une suite de sentences reliées ensemble par la tradition orale, ou peut-être déjà arrêtée par l'écriture. De son côté, Tatien, lorsqu'il composa son Diatessaron, dut se servir aussi des passages déjà agglomérés par la tradition; il n'avait aucune raison pour ne pas conserver le travail déjà exécuté. Ainsi pourrait s'expliquer naturellement la rencontre de la Didachè et du Diatessaron ^ , et aussi ce phénomène que nous avons relevé déjà dans saint Clément Romain, et que nous relèverons encore ailleurs, de passages reproduisant mélangés, tantôt l'un, tantôt l'autre évangile. Quelques critiques admettent actuellement qu'il y a eu, antérieurement au Diatessaron, des Harmonies évangéliques. Le texte de l'oraison dominicale est, sauf deux variantes légères, celui de saint Matthieu, VI, 9-13: Did. VIII, 2, ev Tw oùpavw =:r Matth. Iv xolç oùpavoTç; Did. TVjv Q-^tCk-fi^ = Matth. Ta 6'feiXvijji.aTa. Mais la Didachè ajoute la doxologie : on aoZ iaxa t] Suvaixiç xal fj So$a sîç toÙç atwvaç, ce qui indiquerait une origine liturgique pour ce texte, à moins qu'il n'ait été conformé au texte de type syrien, avec lequel il est d'accord pour les leçons àcf.te[X£v et IXOsTw. Il pourrait se faire aussi que cette doxologie fût plus ancienne que ne le croient les tenants des manuscrits du type neutre, B et »s.

1. Zahn rejette cette hypothèse; il croit que Tatien a connu la Doctrine des Apôtres et l'a utilisée. De ce mélange de textes de saint Matthieu et de saint Luc, il conclut que la Didachè s'est servie de ces évangiles. Il admet aussi qu'elle a connu les Actes des apôtres. — Geschichte des neute&tamenllichen Ranons, t. I, p. 926-93*.

Nous avons encore d'autres citations extraites des livangiles; elles sont émises, il est vrai, sans que Tauteur les dise empruntées à un évangile quelconque, mais elles sont facilement reconnaissables, et leur provenance ne saurait être douteuse.

On a relevé soixante-six ressemblances de texte entre saint Matthieu et la Didachè. Plusieurs sont très éloignées; il suffira de citer les plus frappantes pour montrer à quel point ce document s'est inspiré de l'évangile selon saint Matthieu.

Page 1