DANS
§ 1. — But du travail.
Nous avons à montrer dans cet ouvrage ce qu'est devenu le texte du Nouveau Testament à travers les siècles, et comment on le rétablit dans son état primitif; par conséquent, nous devons d'abord en rechercher les matériaux, puis tixer les principes qu'il faut suivre pour les mettre en œuvre, et ainsi constituer un texte aussi primitif que possible; en d'autres termes, nous avons à appliquer au Nouveau Testament les règles de la critique textuelle. Mais il convient, tout d'abord, d'expliquer en quoi consiste cette science1.
1. La bibliographie du sujet sera donnée dans le courant du volume, au fur et à mesure que les ouvrages seront utilisés. On trouvera à la p. 184 la mention des ouvrages non signalés.
2. — But et objet de la critique textuelle. Son application au texte du Nouveau Testament.
Le but de la critique textuelle est d'établir le texte d'un écrit, tel qu'il est sorti de la main de son auteur. Pour les ouvrages publiés depuis l'invention de l'imprimerie, la tâche est relativement facile, et cela d'autant plus qu'assez souvent l'on possède encore le manuscrit autographe de l'auteur; il n'en est plus de même lorsqu'il s'agit d'écrits anciens, dont les autographes sont perdus depuis longtemps, et dont on n'a que des copies exécutées d'ordinaire tardivement. Pour les auteurs classiques, il existe le plus souvent un long espace de temps entre l'autographe et la copie la plus ancienne que nous en possédons : quatorze cents ans pour le manuscrit des tragédies de Sophocle, ainsi que pour les œuvres d'Eschyle, d'Aristophane et de Thucydide ; seize cents ans pour celles d'Euripide et de Catulle ; treize cents pour celles de Platon et douze cents pour celles de Démosthène ; sept cents ans seulement pour celles de Térence ; cinq cents pour celles de Tite-Live. Enfin, pour Virgile l'écart est seulement de quatre cents ans. Pour le Nouveau Testament, nous sommes mieux partagés puisque, tous les livres du Nouveau Testament étant écrits vers la fin du ior siècle, nous en possédons des manuscrits complets du ivu siècle, soit un écart de deux cent cinquante à trois cents ans.
Mais la difficulté de retrouver le texte primitif duNouvi .m Testament est beaucoup plus grande que pour rétablir celui des auteurs classiques, à cause du plus grand nombre «le copies que nous en possédons. Des tragédies d'Eschyle nous avons cinquante copies; de Sophocle une centaine; do l'Anthologie grecque une soûle;
des poèmes de Catulle trois manuscrits indépendants. D'Euripide, Cicéron, Ovide, Virgile nous avons plusieurs centaines de manuscrits. Mais ce nombre de manuscrits est insignifiant à côté de celui des manuscrits du Nouveau Testament. Nous possédons 4. 105 manuscrits grecs, majuscules et minuscules ou fragments de manuscrits, et leur nombre va en augmentant chaque année 4. En outre, le Nouveau Testament a été traduit dans les principales langues de l'antiquité, et nous possédons de quelques-unes de ces traductions de nombreuses copies — 8.000 de la Vulgate d'après Kenyon; plus de 30.000, d'après dom de Bruyne — et un millier de manuscrits des autres versions, vieilles latines, syriaques, coptes, arméniennes, éthiopiennes, slaves, gothiques, etc. On peut estimer à 13.000 M plus, si nous adoptons l'évaluation de Dom de Bruyne, le nombre des manuscrits du Nouveau Testament. Nous trouvons encore le texte du Nouveau Testament dans un grand nombre d'écrivains ecclésiastiques, qui l'ont cité plus ou moins littéralement.
Or, il n'est pas deux copies complètement identiques ; jamais, sur une étendue notable, deux manuscrits d'un même texte ne coïncident exactement 2. Que cela provienne de l'inadvertance, de la négligence ou de l'ignorance des copistes, ou même encore du propos délibéré de ceux-ci, de très nombreuses variantes ont été introduites dans les copies du texte.
Il ne faudrait pas trop blâmer les copistes, car dans les temps anciens ils étaient mal outillés pour copier exactement. Ils avaient le rouleau à copier déroulé à
i. Cf. W. Vollert, Tabellen zur neutestamentlichen Zeitgsschichte, mil einer Uebersicht ùber die Codices, in denen die neutestamentlichen Schriften bezeugt sind, Leipzig, 1897.
■2. L. Havet, Manuel de critique teibale appliquée aux textes latins, p. 14, Paris, 194*.
leurs pieds; ils le lisaient, phrase par phrase, et le reproduisaient sur le parchemin étalé sur leurs genoux1 ou sur un pupitre, de sorte que la mémoire jouait son rôle dans la reproduction du texte2. Mais, de temps à autre, elle avait des défaillances; de plus, l'œil du copiste trop éloigné du texte pouvait prendre une lettre ou un mot pour un autre ; de là des erreurs de copie, et donc des variantes. On en a estimé le nombre à 250.000. Mais ce nombre est un trompe-l'œil; il est ou trop élevé ou pas assez et ne répond pas à l'état exact des choses. On a compté le nombre des variantes dans chaque manuscrit, et on a additionné les divers résultats ; de cette façon de procéder il s'ensuit que les mêmes variantes sont comptées plusieurs fois 3. Cependant, chaque nouveau manuscrit, que l'on découvre, contient une variante nouvelle. D'autre part, il reste encore un bon nombre de manuscrits qui n'ont pas été collationnés et qui pourront fournir des variantes nouvelles. Pour arriver à une détermination exacte du total des variantes de tous les manuscrits du Nouveau Testament, il aurait fallu faire sur chacun d'eux le travail qu'Hoskier a exécuté pour le manuscrit G04 des évangiles, à savoir fixer le nombre de variantes propres à chaque manuscrit.
Si, d'ailleurs, nous examinons les appareils critiffliea qui ont été dressés des variantes du Nouveau Testament, nous arrivons au résultat suivant. La très grande majorité de ces variantes sont des différences orthographiques, grammaticales ou stylistiques. Signalons comme variantes orthographiques le jx con-
i . i m. Boit, Die BuchrolU in der Kunat, Leipzig, 1007, p. 354.
4. Dom Chkpaaa M <toII pas que cela soit exact. Du moins, dit-il,
|imn une nouvelle .(lui.. n, iim àvorpi(i<mi; lisait tout h;iul ;i plusieurs * ni» i; un $iop8ô)TY)( corrigeait ensuite.
h i h.ipuMh conteste l'exactitude de celle observation.
serve devant les consonnes <]/ et tct, «p6, au lieu d'être omis; o-uv ou auu. devant (3 \x itty a> et les autres combinaisons de o-uv, suivant les consonnes qui le suivent ; lv devant les consonnes, par ex. etxê, tp.\t, evtt, evy; 'Icoâvvrjç ou 'lwavr,ç ; Matôato; OU Maôôaïo; ; Teo-aspaxovra et TîafTapaxovxa; 7rpauT7îi; et 7tpaôrr)ç; Xeyiwv et XeYSwv, etc.
Comme différences grammaticales on relèvera les changements de déclinaisons dans les noms, fAotyafpY);, les formes insolites, Mwuarrj;, Mwo-ïjç, 'Iepouo-aX-rçu, et 'lepocoXufjia, dans la conjugaison des verbes : emploi ou suppression de l'augment, permutation des formes, changements de temps et de modes.
Les différences syntaxiques et lexicographiques sont moins nombreuses; elles portent sur l'emploi des conjonctions, de l'article, des cas des noms, ou sur le choix des mots, TtSç OU onra;, oùSe et oure, où et oùyj, tfioç av OU &»ç o&, èwç ôrou, îûe et tSou.
Toutes ces variantes, le plus souvent sans influence sur le sens du texte, sont excessivement importantes pour déterminer à quelle famille appartient un manuscrit. Von Soden a passé en revue toutes les variants! orthographiques, grammaticales, syntaxiques, spéciales aux différentes familles de manuscrits qu'il a établies H.
Comme variantes qui ne modifient pas non plus le sens du texte, nous citerons les inversions ou les transpositions de mots ou même de membres de phrases : Jn, VI, 51 : 'H o-apïj [/.ou Iotiv $p èyi>> Swaw înrsp tîjç tou xoffu.ou Çwîjç ou Û7rep xrt<i toô xôfffxou Çwî)s, *l o"ip£ u.ou èofi'v OU -f[ aapi; pou scmv Guçp ttj; tou xôfffjiou far^.
Enfin, il existe un certain nombre de variantes qui influent sur le sens du texte, soit par addition, soit par
I. Die Schriften des Neuen Testaments m ihrer âltesten erreichbaren Textgestalt, B. I, p. 1360-1419, Berlin, 1906.
suppression, soit par changement. Comme addition ou suppression, nous signalerons la péricope de la femme adultère, Jn, VII, 53-V1II, 11, le verset sur la sueur de sang, Le, XXII, 43, 44, le verset des trois témoins, Un, V, 7, et d'autres encore, assez nombreuses, mais de moindre importance. Les changements de mots sont nombreux : Mt, XIX, 17 : Tt tue Xs'yeiç àyaôdv ; oCSsiç dyaOoç tl (jà) eÏç ô 0eoç, ou Ti [ie iptoTÏÏç 7tEpi tou aYotôoti; et; iuTiv ô àyaôéç. — Me, XI, 8 : 2/roiéà8açOU ^TiêaSaç exotctov ex xtov SÉvSpwv xal iarpojvvuov, ou SxiSâoots xd*|/avTEç ex twv txYpwv. — Le, VI, 48 : Teôe^eXimto yàp È7r\ ?r,v ustpav, OU Aià to xaXwç oixoSojxîjffat auxr,v. — .M, II, 3 : 'Yarsp^davroç oïvou, OU Oîvov oox etyov, éret guveteXe'<t67} ô olvoç zov y<x\t.ov. Il serait possible de multiplier ces citations en dépouillant les appareils critiques, adjoints aux éditions du Nouveau Testament. Nous en donnerons d'ailleurs d'autres dans le cours de cet ouvrage, et p. 317 ss. nous expliquerons la cause delà plupart des variantes.
Nous rappellerons à leur sujet les observations suivantes de Ilort ' , un des critiques modernes qui ont le plus étudié le texte du Nouveau Testament : « Sept huitièmes des mots du Nouveau Testament sont hors de contestation. Le huitième restant est formé en grande partie par des changements d'ordre des mots ou des différences insignifiantes. En fait, les variantes substantielles sont en très petit nombre, et peuvent être estimées à moins de la millième partie du texte ». Si nous examinons le « Choix des leçons les plus dignes de remarques», que Sanday a ajouté au Nouvr.-iii Testament d'Oxford -, nous constatons qu'il en a expoté <t discuté à peu près 500, et de celles-ci un bon
1. Thé New Trttaviriit in the original Crcrk, vol. Il, p. a. l.ondon,
i. Il K«iW] AtatorptY). \ui>i(»i Trstumriiluni . AitimIiiiiI très appru- Udte II, p. N H «., Oxunii, IH8'.».
nombre ne sont pas de grande importance. En tout cas, remarquons qu'aucune des variantes du Nouveau Testament n'atteint la substance du dogme chrétien et que, quelleque soit la variante adoptée, le dogme reste intact. En supposant même que la suppression d'une leçon, par exemple celle du verset des trois témoins, nous enlève un texte excellent pour la preuve d'un dogme, ici celui de la Trinité, il nous reste d'autres textes qui démontrent ce dogme.
L'objet de la critique textuelle est de corriger les erreurs qui existent dans nos manuscrits les plus anciens et les meilleurs, puis de rassembler les variantes du texte et de juger quelles sont celles qu'il faut adopter, et atteindre ainsi le but de la critique; textuelle, qui est le rétablissement du texte original. Elle rassemble d'abord les jtémoins du texte, en collectionneles variantes, les compare entreelles pour en déterminer la valeur ; puis, elle systématise les principes d'après lesquels les variantes sont estimées et corrigées. Signalons en passant l'abus que l'on fait de ce terme : la critique textuelle. Assez souvent on l'emploie pour désigner l'ensemble de la critique applicable au texte du Nouveau Testament : la critique littéraire et historique, l'exégèse même et enfin la critique textuelle. Or, la critique littéraire ou historique étudie les textes en eux-mêmes, pour les replacer dans leur milieu littéraire ou historique, les juger en les comparant aux écrits similaires, en établir l'origine, l'authenticité, le but etc. L'exégèse explique la signification ou le sens des textes au point de vue doctrinal, moral, etc. La critique textuelle au contraire s'occupe seulement du texte, en tant qu'il présente des termes primitifs ou des termes changés, et par suite elle essaie de rétablir le texte original. Elle s'occupe des mots eux-mêmes et non du sens de ces mots.
Pour déterminer ou pour retrouver les termes du texte original il faut donc, 1° rassembler et examiner les matériaux de la critique textuelle, c'est-à-dire les documents qui nous fournissent le texte du Nouveau Testament : Manuscrits grecs, versions, écrivains ecclésiastiques. Mais, comme, ainsi que nous l'avons déjà dit, les variantes que présentent ces documents sont nombreuses, il faut en établir la provenance, c'est-à-dire montrer comment elles se sont produites, puis constater que les diverses variantes se retrouvent les mêmes dans un certain nombre de manuscrits, ce qui permet de grouper ces manuscrits en familles et en sous-familles, ce qui 2° nous oblige à fixer les principes de critique textuelle, interne et externe. Nous aurons ensuite à voir comment le Nouveau Testament a été traité dans le cours des siècles, comment autrefois et surtout de nos jours la critique textuelle a été pratiquée, donc 3° histoire du texte du Nouveau Testament avant et après l'invention de l'imprimerie. En même temps que nous passerons en revue les éditions du Nouveau Testament, nous exposerons les principes et les systèmes de critique textuelle qui ont servi à les établir.