CHAPITRE II
lueur des lampes chez un avoué rapace.
Narcantonio joignait la gaucherie à la laideur, et la sottise à la gaucherie. Il n'entendait rien à la danse, ni à la musique, ni à la plaisanterie , rien enfin à ce qui plait aux filles. Cependant Luigia l'aimait un peu, parce qu'elle touchait à ses seize ans, et qu'avec des yeux fendus jusqu'aux tempes, des cheveux noirs qui tombent jusqu'aux talons, et le sangue veneto, il faut bien aimer quelqu'un. Plusieurs fois Zanetto s'était risqué jusqu'à offrir l'eau bénite à Luigia, le dimanche, à Saint-Zacharie, et la jeune fille l'avait remercié par une œillade adriar tique; mais avec les Vénitiennes l'absent n'a pas beau jeu. La semaine est longue, on avait besoin de babiller et de faire des agaceries; on jasait avec Marcantonio, on se moquait de lui, on l'appelait niais, on riait aux éclats de ses sottes réponses, et finalement on l'aimait faute de mieux, et l'on
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voyait approcher sans effroi l'époque du mariage.
En arrivant à Saint -Zacharie, Zanetto aperçut tout de suite la pauvre Luigia au balcon du premier étage, le menton dans la main gauche, le coude appuyé sur la rampe, et le bras droit pendant avec cet air de nonchalance, d'abandon et d'ennui auquel le diable reconnaît l'instant favorable pour tenter une jeune fille. Elle était seule à la maison, sa mère étant morte depuis longtemps, et le père n'ayant d'autre servante qu'une femme de ménage qui se retirait avant Y^ngelus. Don Vitale s'imaginait d'ailleurs qu'une fille est comme un écu d'or, dont une serrure bien fermée est le meilleur gardien. Aussitôt qu'il fut sous la fenêtre, Zanetto ôta son chapeau et fit le salut vénitien en disant :
— Schiavo! belle Luigia. Comment n'êtesvous pas ce soir à San-Salvatore, où le fa-