CHAPITRE II
— Point du tout, grommela le signor Gaoapo entre les six dents qui lui restaient ; don Vitale a prudemment usé de son autorité. Pour moi, je déclare que si Luigia, tout aimable qu'elle est, prenait l'habitude et le goût du spectacle, je romprais tout de suite notre projet de la marier avec mon fils ; car sachez que le jeune Marcantonio Canapo ignore encore ce que c'est qu'un acteur et un théâtre.
— Allons, reprit le doyen, votre aventure de la lentille et du chapeau vous a rendu misanthrope.
Zanetto, frappé d'un trait de lumière, n'en écouta pas davantage et partit en courant.
— Puisque Luigia, pensait-il, languit à la maison et s'ennuie toute seule ; puisque je n'ai pas d'argent pour aller au spectacle, essayons de faire la cour à cette charmante fille ; profitons de son ennui et de l'absence du père.
Don Vitale Corvino, préteur de son sestiere 1 , demeurait près de l'église de Sain t-Zacharie, dans une rue large de quatre pieds, comme beaucoup de rues de Venise. Le vieux avare avait jadis connu le père de Zanetto, et les enfants avaient quelquefois joué ensemble dans leur plus jeune âge ; mais depuis longtemps don Vitale ne voulait plus qu'un garçon d'aussi bonne mine et si mal dans ses affaires approchât de la belle Luigia. Si ce père despote eût pu disposer de la circulation des rues, jamais Zanetto n'aurait mis le pied dans la paroisse de Saint-Zacharie. La seule jeune figure que pût voir la pauvre recluse était Marcantonio Canapo, digne fils de l'homme à la lentille, ladre comme son honorable père, et fort jaune de visage à force de travailler à la
1 Le préteur remplit les fonctions déjuge de paix, et Venise est divisée en six sestieri , comme Paris en douze arrondissements.