‹ Le nouvel Aladdin, suivi de FleurangesChapitre 1 sur 56 · IS · texte numérisé non relu

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LB HODVBI. ALADDIir.

Venise a toujours été le pays des histoires merreilleuses; en voici une qui me Ait racontée au commencement-dû mois dernier , dans un café de la place Saint-Marc, par un de ces rôdeurs nocturnes, si communs en Italie, qui ne peuTcnt se résoudre à gagner leur lit avant que les cloches aient sonné matines.

LE NOUVEL ALADDIIT.

Il y a cinquante ans, Louis Manino étant doge , la magnifique seigneurie existait encore de nom; mais sa décadence allait à grands pas. Industrie, commerce, fortune, gouvernement , tout s'abîmait à la fois ; les beaux-arts rendaient le dernier soupir , et quant aux mœurs , elles étaient tellement relâpbées que les rimeurs de Florence appehl^iyfitisele^'aialiiililieu de Tltalie.

Cette fille*çerdue.ne*pquvaltr manquer d'être bientèt*misQ'^a*Jtufeîie, comme elle le

méritai^-"::: .*: ::..:;:. .

GepehdâÂt, il Ir^gtiaR à» Venise une gaieté semblable à celle de la maison de l'enfant prodigue. La moitié des grands noms du Livre-d'Or se cachaient sous des habits râpés ; le reste, sauf quelques exceptions, mangeait la fin de son patrimoine , et menait joyeuse vie pour laisser le moins possible à des créanciers qui, n'espérant rien de leurs débiteurs, mangeaient eux-mêmes le dimr de leur mai-

GHAPITBE 1.

tn. Les sonneurs de guitare et les prosti^ tuées auraient fait de bonnes affaires, si Ton eût payé fidèlement et que tout ne fût pas tombé à vil prix ; mais il y avait tant de grands seigneurs musiciens , tant de grandes dames galantes, que la concurrence était formidable. Les cabaretiers seuls gagnaient le peu d'ai^ent cqipjitant qui*.ti:ainait ancbre daos les pocbe^.p"e^ç^e1?'€fô la jetflièss^/ *

Au milieu de cette. âé})^cje générale, et par opposition à répidémie 'dê7Qlie;€t de prodigalité, une esi)èQffrfeîclufc'\î'^1^it formé sous le titre hardi de société des Taccagni , c*est-à-dire des sordides. Une demi-douzaine de vieux négociants et de propriétaires de péages , scandalisés par les dépenses et le luxe, affichaient leur avarice et s'honoraient du nom honteux de Taccagni, comme avait fait dans le siècle précédent la société de la Lésine à Modène. Lorsque l'exemple d'un excès ne vous entraîne pas , il vous inspire

LE NOUVEL ALADDltf.

volontiers le goût de l'excès contraire ; on devient sordide par haine des prodigues el par crainte de la misère. Cette réaction aurait pu produire un effet salutaire à Venise» si elle eût gagné la noblesse; mais le ridicule vint frapper les Taccagni; on les railla sur le théâtre ; les pantalons et les arlequins s'exe/qèlrent è leurs d^pQp; , et leur honorable* (îôiA[Jlargnie fut 9cq^l)^ de brocards , même pân&s gjin;*da.|83uple.

San;^^«^ moquer *des moqueries , les Taccagni £e,*94ûdîsWil6irt^* régulièrement pour • • • • • i

causer entre eux des moyens d'économiser plus sordidement encore. Ils bravaient les mauvais pfaisants, au point de parler hautement des statuts cyniques de leur compagnie, et de porter un costume particulier. Ce costume se composait d'une culotte de drap noir , gilet à manches , chemise de grosse toile ( celle de Hollande étant hérétique) , le tout recouvert d'un vaste manteau

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i la mode de Frise, qai. pouvait servir de prie-Dieu i l'église, de parapluie an printemps , de robe de chambre à la maison , de Yêtement dans la rue , de couverture sur le Kt, et même de drap funéraire le lendemain in passo esiremo.

Quant au chapeau , ils Tachetaient d'oceasion ; le plus ancien éts^îtMmeiHeur/ et ils l'auraient déteàrré doTtemps de^ebt^Diindolo, si les croisades i)'eiisçent|)^$« endommagé les castors de^ la république.* lorsque les cloches de Sai^t-M^rÀ sonnaiept à grande volée pour l'enter^eniént d'un sénateur , on voyait dans un coin de l'église le groupe desTaccagni, estimant entre eux la dépense du catafalque , de la musique , des cierges et des gratifications aux chantres , ce qui avait plus d'une fois irrité contre eux les âmes pieuses dont ils troublaient les prières*

Un matin donc , au printemps de l'année

1791 , vers midi , la moitié de la population de Venise , rassemblée à Saint-Marc , venait d'assister au service funèbre d'an seigneur provéditeur , et l'on se mettait à rire et à causer dans la rue aussitôt qu'on avait quitté d'une semelle la dernière marcbe de l'église. Le groupe noir de six Taccagpi sortit p^rja grande porte et se dirigea vesôfiê: tLuai'en..trave0siait la tnazzeUa. Entre leirt9anaj\te|iu& de Frise et leurs vastes chap^W,ôirB^.voyâit que leurs nez, la

plupaiVl^gs^eCccôe^u^, aussi bien que

•• • ««V • • leurs doigts.

— Ëh bien ! don Vitale, disait l'un d'eux, que vous semble de cette pompe , de ces fanfares et de ces roulements de tambour? N'est-il pas agréable de se sentir porter en terre à si grands frais?

— Ce serait fort agréable, en effet, répondit don Vitale , si l'on pouvait racheter à ce prix dix ans d'existence pour économiser le

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double de ces folles dépenses; mais de quoi servent ces oripeaux sur un corps refroidi? de quoi ce bruit à des oreilles fermées , et cet encens à des narines insensibles ? Pour moi, si j'étais des Quarante, ce qu'à Dieu ne plaise, car il me faudrait me vêtir de soie et d'or , je dirais à mes confrères , comme fea Yespasien aux sénateurs de Rome : « Mon enterrement vous coûtera cent mille sester* ces; donnez-les-moi tout de suite, pendant que je suis vivant, et jetez mon cadavre à la mer quand je serai mort. »

— Ce Yespasien était un sage, digne d'entrer dans notre compagnie.

— Vous l'avez dit, signor Ganapo, reprit don Vitale , et de plus un homme éclairé en matière de lésine, puisqu'il fit sa fortune en spéculant sur des immondices, afin de prouver qu'il ne faut rien mépriser et que tout est bon à enrichir celui qui recueille et conserve.

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— Tout est bon, messieurs, tout est bon pour celui qui recueille et conserve.

£n parlant ainsi , le signer Canapo aperçut à ses pieds une lentille sèche qui gisait sur la dalle. Une main longue et osseuse qu'il abaissa jusqu'à terre tenta de ramasser cette lentille; mais, dans son avide empressement , le Taccagno laissa tomber son chapeau, et un jeune homme qui passait, s'emparant lestement du chapeau, se mit à courir devant le groupe sinistre des vieillards.

— C'est toi , coquin de Zanetto , méchant garnement, dit le signer Canapo. Rendsmoi mon chapeau , petit drôle , et ne le secoue pas si fort. Tu vas me le bossuer. Si ta le brises , tu me le payeras; je t'en avertis.

— Il faut de l'argent pour payer, signor , répondit Zanetto, et je n'ai pas d'argent. Tout service mérite un salaire : je vous ai ramassé votre chapeau , vous avez de l'argent, c'est à vous de me payer.

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— Tu auras des coups de bâton pour ta peine , fripon , vagabond que tu es, et quelques jours de prison par-dessus le marché !

— Des coups de bâton! s'écria Zanetto, cela est bon pour un vieux juif comme vous. Je suis gentilhomme, signer Ganapo, et vous n'êtes qu'un marchand d'huile , enrichi à force d'usure. Ah! vous voulez me faire la guerre?£h bien, je vous dénoncerai pour avoir plaisanté sur l'enterrement de H* le provéditeur , pour avoir tourné en dérision la cérémonie funèbre , et insulté le grand ' saint Harc, notre patron, pour avoir dénigré les usages et le gouvernement de la seigneurie, en ^'exaltant un certain Yespasien qui était sans doute un païen ou un hérétique. L'inquisition politique saura tout cela , dès ce soir , par la botiche du lion ^ y où votre

^ On voit encore au palais ducal la bouche du lion, ancienne boite aux lettres des dénonciateurs.

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dossier sera jeté de ma main. Gomme voas êtes millionnaire , on convoitera vos biens , et vous serez mis au fond des puits ou sous les plombs; et moi, je mangerai gaiement une mesure de riz en sifflant une romance.

— Capitulez , signer Ganapo , capitulez , disaient les Taccagni. Les temps sont mauvais, ces menaces pourraient avoir quelque fondement.

— Que demandes-tu , pendard? dit le vieux Ganapo.

— Si je vous demandais cent mille ducats , vous ne me les donneriez pas ; si je ré« clamais un sou , vous feriez la grimace , et cependant c'est la moindre pièce qu'une âme charitable ose jeter dans le tronc d'une église. Ik>nnez-moi donc seulement cette lentille que vous avez ramassée.

— Ainsi donc, murmura Ganapo en donnant la lentille , je me suis baissé , j'ai disputé , raisonné , gâté mon chapeau , et je

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perds encore cette lentille dont le hasard m'afait fait légitime possesseur. Cette journée est malheureuse !

— Ce n'est pas tout , ajouta Zanelto. Votre tète chauve est restée à l'air et le rhume sera tombé sur ce crâne d'ivoire. Vous dépenserez au moins douze sous pour vous gué^ rir. Il eût mieux valu passer outre que de vous baisser pour une lentille crue. Vous voyez donc que tout n'est pas bon à recueillir et conserver. Serviteur , seigneur Taccagno.

Zanetto n'était pas un vagabond sans feu ni Heu , comme on pourrait le croire , mais seulement un mauvais sujet , un prodigne , ainsi que l'avaient été avant lui son père et son grand^père , qui ne lui avaient presque rien laissé en héritage. Comme il avait appris à lire, écrire et compter, son oncle don Joseph Tomolo, avocat à Padoue, lui offrait une place chétive parmi des clercs opprimés

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et laborieux. Zanetto ne pouvait se résoudre à quitter Venise ; lanostalgie l'eût priscomme le jeune Foscari ; en conséquence, il refusa. Ayant vendu ses derniers meubles , il se trouva un beau jour sans un sou dans sa poche ; mais gai , insouciant et plein de confiance en sa jeunesse , sa jolie figure , ses dix-neuf ans et surtout en la clémence de Dieu, car, par une faveur précieuse de la nature , Zanetto portait au sommet latéral du crâne cette protubérance étrange à laquelle Spurzheim donne le nom d'espérance, c'est-à-dire faculté de voir le présent en beau et l'avenir couleur de rose. Ce rare et charmant penchant soutenait Zanetto à son insu, et quand la faim le serrait de près, il se disait que le métier de gondolier étant réputé noble à Venise , un signer cavalière comme lui ne serait pas déshonoré pour manier la rame à quelque passage du grand canal.

On voit chaque année , à l'exposition de

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