‹ Le nouvel Aladdin, suivi de FleurangesChapitre 2 sur 56 · CHAPITRE I. 1S · texte numérisé non relu

CHAPITRE I. 1S

peinture , tant de yaes de Venise, qu'il n'est pas besoin d'avoir été dans cette ville enchantée pour connaître Saint-Marc , le Palais ducal et le quai des Ësclavons. Celui qui a seulement regardé avec plaisir les tableaux de Ganaletto , sait qu'il y a au coin de la piazzetta un enfoncement formé par les murs des Procuratk-Nuove et Tentrée de Fancienne Becca, Dans ce recoin exposé au midi, comme tout le quai dont il est le proloDgement, les promeneurs, à l'abri des vents du nord et de l'ouest , trouvent un lieu de délices économique, où le chauffage est gratuit, la compagnie nombreuse , mais peu choisie, le point de vue magnifique, et le confortable vénitien à la portée de toutes les fortunes, puisqu'on y prend le café pour la bagatelle de trois sous. Cette espèce de Petite Provence appartient surtout aux enfants , aux nourrices et aux vieillards , qui cherchent le repos , tandis que le monde

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élégant se promène d'un bout à Fautre de la Bive des Esclavons.

Notre honorable compagnie des Taccagni avait adopté cette serre chaude publique pour son local de réunion ; c*était là qu'on discourait. On se réjouissait de n'avoir besoin ni dé bois ni de charbon , mais on regrettait que Dieu n'eût pas donné à Thomme un vêtement naturel comme au chat; on agitait de grandes questions d'économie domestique, et Ton descendait avec émulation dans les profondeurs de la science lésinante.

Pendant ce temps-là Zanetto Tomolo avait suivi par hasard un vieux Turc accompagné d'un serviteur qui portait un grand sac extrêmement lourd. Le porteur déposa son fardeau sur les marches qui descendent dans l'eau , et un barcarol s'approcha pour rece* voir la marchandise dans sa gondole* Zanetto tira le vieux Turc par sa manche.

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— Seigneur, lui dît-il , ne sont-ce pas des lentilles que vous avez dans ce sac?

— Oui , répondit le Turc avec un regard perçant; commentsais^ta cela, jeune homme?

— Voici une lentille que j'ai trouvée par terre à deux pas d'ici , et je suis venu pour vous avertir que votre sac doit être percé en quelque endroit.

— Par Allah ! s'écria le Turc , je ne voudrais pas pour mille ducats qu'il y eût un trou à mon sac. Puisque tu as de bons yeux, jeune homme , regarde si la toile est percée , comme tu le dis.

Zanetto examina le sac de toile et découvrit , en effet, dans l'une des coutures, une fente imperceptible.

— Voyez, seigneur, dit-il, ce petit trou a dû laisser échapper seulement trois on quatre lentilles ; ainsi le prophète ne vous enlèvera pas un gros trésor ; mais, ayez soin de surveiller cette couture qui va s'ouvrir

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davantage ; sans cela vous perdrez une bonne caillerée de votre fortune avant d'arriver chez vous. Gomme je vois que les lentilles valent de For à vos yeux , je ne veux pas vous priver de celle que j'ai ramassée. Reprenez-la , seigneur ; une lentille mal acquise me pèserait sur l'estomac.

— Viens avec moi , jeune homme , dit le Turc; tu sauras l'importance du service que tu m'as rendu.

L'étranger donna un demi-ducat au porteur du sac, puis il prit Zanetto par la main, le fît descendre dans sa gondole et commanda au barcarol d'aller à Saint-Pan taléon. Tandis que la barque circulait dans les petits canaux, le vieux Turc parla ainsi :

— Mon ami , dit-il à Zanetto , ce que tu as fait est d'un honnête garçon , et mérite une récompense. Je ne suis pas si pauvre que tu le crois. Parmi ces lentilles , il y a dans ce sac pour huit cent mille ducats de

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diamants et depierres précieuses. Les pachas de Janina et de Trébisonde , et môme Sa Hautesse le Saltan , m'ont donné commission d'acheter ici des pierreries. Le moment est favorable à cause du besoin d'argent qu'ont une foule de femmes évaporées et de jeunes seigneurs chargés de dettes. Tout le monde n'est pas aussi honnête que toi. Le fils d'un sénateur a vendu ses bijoux la semaine passée ; mais il a employé le. crédit de son père pour se faire rendre les diamants et en*garderle prix, ense disant trompé par un marché de dupe. Il avait bien reçu la valeur exacte de ses joyaux, et il a osé jurer par le dieu des chrétiens qu'on ne lui avait donné que la moitié de cette valeur. Pour éviter une affaire semblable, j'ai fait acheter ces diamants par un tiers, et je les déposerai chez un confrère, en attendant la nuit. Demain je pars avec ma fortune sur un brigantin de ma nation , et je me retire du

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commerce , plus riche qu'on n'a besoin de Fètre à mon âge.

— Quoi ! seigneur , dit Zanetto , ce sac est tout plein de diamants et de pierreries? Ohl que je voudrais voir ces belles choses ! Comme cela doit briller ! Je vous demande pour unique récompense de mon laible service la permission de regarder vos trésors»

-- Tu les verras, mon fils. Aide-moi seulement à porter ce sac jusqu'au logis de moa confrère, et veillons ensemble sur la couture ouverte»

— Ne craignez rien, dit Zanetto en chargeant le sac sur ses épaules. Je tiens l'ouverture dans ma main , et s'il tombe une de vos précieuses lentilles , elle ne sera pas perdue.

On laissa la gondole à Saint-Pantaléon , pour tourner par une petite ruelle, au fond de laquelle était une porte basse» Le marchand turc frappa trois coups , et un n^re

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vint ouvrir. On traversa une cour humide , où rherbe poussait ebtre les pierres, et on entra dans une grande salle froide, dont le mobilier n'était pas considérable, puisqu'on n'y voyait absolument que les quatre murs. Le n^re apporta une nappe blanche qu'il étendit par terre. On y vida le sac , et Za* netto vit alors rouler devant lui un amas de pierres précieuses , si belles et si brillantes qu'il .en ouvrit ses yeux grands comme la porte de l'arsenal.

-— Voilà bien mon compte, disait le Turc, à genoux devant son trésor ; cen t émeraudes, six vingts diamants, trois douzaines de topazes , dix-huit rubis de première qualité, etc.. n ne manque rien. Cela représente les joyaux de cinq grandes familles. U y a de ces pierres qui furent enlevées aux pachas de Candie, de Zara et de Chypre. Qu'elles retournent dans le pays du soleil d'où elles n'auraient jamais dû sortir.

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Le marchand ouvrit an petit caveau dont il avait la clef, en tira un coffret de bois desandal, et y plaça ses pierreries avec d'autres bijoux qu'il avait déjà , puis il referma le caveau et remit la clef dans sa poche. De retour à la Piazzetta, le Turc conduisit Zanetto sur les marches de la Monnaie. Le soleil tournait derrière File du Redentore. Un long nuage rouge courait vers la pleine mer en prenant des formes variées et fantastiques. Le vent devenait frais et Zanetto sautait d'une jambe sur l'autre pour se réchauffer. Le marchand turc tira de sa poche une bourse pleine d'écus , et un petit cachet en cuivre. Il présenta les deux objets à Zanetto en lui disant :

— Choisis , mon fils , de cette bourse ou de ce cachet constellé. Avec ces deux mille ducats , tu vivras pendant quelques années dans l'abondance., mais tu retomberas ensuite dans ta médiocrité. Avec ce cachet, tu

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