‹ Le nouvel Aladdin, suivi de FleurangesChapitre 36 sur 56 · FLEUR AUGES · texte numérisé non relu

FLEUR AUGES

mais elle annonça aussi qu'elle attendait un quatrième concurrent, dont elle favorisait les prétentions, sans vouloir pourtant contraindre en rien sa nièce.

Mademoiselle de la Noue avait accueilli Saint-André avec une politesse froide, Béville avec un dédain majestueux, et M. de Noyon avec des railleries. Saint-André, qui avait plus d*esprit que les deux autres, se crut préféré ; la fermentation se mît dans sa tête, non par amour, mais par envie d'épouser une dot d'un million; c'est alors qu'il imagina cette expédition qui coûta la vie au pauvre Tillemont, et qui conduisit le chevalier de Fleuranges diex la marquise, comme on l'a vu au chapitre précédent.

La plaisanterie était plus à la mode en ce temps-là qu'aujourd'hui* Celle que le chevalier s'était permise sur un triste sujet avait son excuse dans la légèreté du siècle, et d'ailleurs Fleuranges n'en déplorait pas

ciAFiTU n. Stt5

moins siocèremeot la mort de son compagnon de route. £n quittant mademoiselle de la Noue , il ne se crut nullement encouragé à poursuivre le rôle de prétendu ; c'est pourquoi il laissa au hasard le soin de débrouiller l'intrigue. Pour faire connaître au lecteur les suites de cette affaire, nous l'introduirons dans le salon de madame de Champré.

— Monsieur mon beau-frère, disait la marquise tout en parfilant, vous croyez donc que nous avons reçu la visite d'un revenant?

— Madame ma belle-sœur, répondit le cMumandeur, je ne sais ce que j'en dois croire, mais je n'ai point rêvé ce que je vous dis. Hier, quand vous avez envoyé chez M. de Tillemont, ne vous a-t-on pas répondu que ce jeune homme était mort? Ne suis-je pas allé ce matin à l'hôtel d'Angleterre ? N'y ai-je pas vu un catafalque, des cierges, un

256 VLED BARGES.

cercueil, et puis le service à Saîat-Roch? Le valet de chambre du défunt ne m*a-t-il pas dit l'avoir enseveli lui-même ? Cet homme n'est-il pas resté pleurant derrière le char jusqu'au cimetière, où j'ai conduit le mort, et où je l'ai vu mettre en terre, comme je vous vols à présent hocher la tête et me regarder d'un air de pitié ?

— Vous avez eu la berlue, mon frère.

Votre esprit baisse, je vous en donne avis.

— Vertudieu! madame, je vous dis que j'ai vu tout cela. Suis-je le premier à qui ces aventures soient arrivées ? Notre grand-père ne nous a-t-il pas raconté que le maréchal de Gassion avait été averti de sa fin tragique par un fantôme? N'y a-t-il pas cent histoires de ce genre dans tous les pays?

— Ce sont des sornettes que ces histoires-là.

— Comme il vous plaira. Ëxpliquez-moi donc alors cette affaire-ci. Pourquoi M. de

GHAPITBK II. 257

Tîllemont n'est-il plus revenu depuis hier? Qui ai-je mis en terre ce matin ? Où vos gens ont-ils pris la réponse qu'ils vous ont rapportée? Où ai-je été prendre moi-même ce que le jeune homme m'a dit en me quittant?

— Le voici : Henriette, avec ses façons orgueilleuses, a maltraité M. de Tillemont. Le jeune homme s'est rebuté. Sa réponse, en vous quittant, signifiait qu'il ne voulait plus revenir. Vous l'avez prise au pied de la lettre. Un homme est mort à l'auberge, et vous avez cru que c'était lui. Quant à mon valet François, c'est une béte.

— Le temps donnera raison à l'un de nous.

A ce moment, la porte s'ouvrit, et mademoiselle de la Noue parut en grands habits de deuil.

— Madame, s'écria-t-elie, on veut en vain me le cacher, K. de Tillemont est morl!

S$8 FLECmANGES.

Soa âme est venue me l'annoncer elle-même avant de quitter ce monde pour toujours. Un rêve me Ta confirmé cette nuit. N'espérez pas tromper la douleur de sa fiancée. Je saurai donner à sa cendre les larmes que je lui dois.

— Ma nièce, dit la marquise, on ne vous cache rien du tout. Nous hésitons à dire que votre futur est mort, parce que cela paraît incroyable. Pour moi, je pense qu'au lieu de le pleurer avec tant d'empressement, vous auriez mieux fait d'être gracieuse hier et de le bien traiter.

— N'allez-vous pas brusquer encore cette pauvre petite? s'écria le commandeur indigné.

— Ma nièce, reprit la marquise, vous n'aimiez point M. de Tillemont. U n'était pas votre mari, et rien ne vous oblige à jouer la veuve du Malabar.

— Vous pouvez insulter à ma douleur,

GflAPITBB II. âtt9

madame; je la renfennerai en moi-même.

— On n'a pas d'idée d'une telle barbarie, dit le commandeur. Pourquoi pleurerait-elle si elle n'avait pas de chagrin?

— Parce que le noir lui sied. Vous n'entendez rien aux femmes.

— Vous me feriez damner. Ainsi donc, Tillemont n'est pas mort? je n'ai pas été à son convoi ce matin ?...

— A son convoi ! dit Henriette en tombant dans un fauteuil; vous voyez bien qu'on me cachait cet affreux malheur !

— Non, reprit le commandeur, il n'est rien arrivé. J'ai la berlue ; et tenez, marquise, ce qui sort des yeux de cette enfant, sont-ce des larmes, oui ou non?

— Ce sont des larmes. Ne vous fâchez pas, mon frère. Je ne trouve pas mauvais qu'elle pleure, si cela peut l'amuser. Je ne la gronde point. A son âge, on a parfois le besoin d'être épiorée, de laisser le blanc et

260 FLEURARGES.

le rose pour mettre une robe noire et à queue, car elle est à queue, cette robe de deuil.

— G*est une persécution, murmura Uen* riette en sanglotant. Après m'a voir repro* ché mon indifférence, on me fait un crime de ma douleur ; mais je vous déclare que je regarde M. de Tiliemont comme mon époux.

Mademoiselle de la Noue sortit tout en pleurs, et remonta dans sa chambre, laissant le commandeur quereller la tante, qui se remit à son parfilage. Cependant Taventure surnaturelle avait fait quelque bruit dans Paris. Le soir, le salon de la marquise fut empli de gens pressés de connaître cette histoire. Trois vicomtes, six chevaliers et une douzaine d'abbés l'apprirent par cœur ^n de la porter à tous les soupers. La mort de Tiliemont étant certaine, on ne douta pas que le trépassé ne fût revenu faire sa

cour ; le juste désespoir de sa fiancée compléta si bien le roman, qu'on n'eut pas le temps de dire un mot des pièces nouvelles, ni d'un jeune musicien appelé Gherubini, qui débutait alors à Paris.

Tandis qu'on raisonnait cbez la marquise sur l'apparition du fantôme, Fleuranges et Saint -André causaient ensemble dans ua café, les coudes sur la table, aux prises avec un bol de puncb.

— J'en conviens , disait le baron , les choses s'enchevêtrent singulièrement. Ce qui déroute mes prévisions, c'est de voir cette jeune fille se mettre dans l'esprit de pleurer un prétendu qu'elle n'aimait pas. Gela trompe la transcendance de mes calculs.

— Et vos calculs seront toujours trompés, répondit Fleuranges. La vie ne roule pas sur des probabilités, mais, au contraire, sur des exceptions. Le pavé où votre pied se pose

26â FLEDRAH6SS.

entre mille autres, l'atome que vous respirez à chaque souffle de vos poumons, tout n*est qu'exception , jeux du hasard , ou plutôt la volonté mystérieuse de la Providence.

— Savez-vous jouer au trictrac? reprit Saint-André.

— Fort mal.

— N'importe ; vous savez que les dés donnent six fois le nombre sept contre une seule fois le nombre douze ou sonnez* £h bien ! celui qui a pour lui le chiffre sept ne doit-il pas battre six fois pour une l'adversaire qui demande le sonnez? Buvez, et répondez à cela.

— Baron, la vie et le trictrac sont deux choses. On croit avoir les sept pour soi quand il faudrait amener le sonnez. Là est le vice de votre système. Peut^tre, hier, les six chances favorables étaient-elles pour vous dans le cours naturel des événements. La

GIAPITBB II. 965

jeooe fille dédaigneuse était fort disposée à mal accaeîUir M. de Tilleiuont, qu'elle pleure aujourd'hui pour s'amuser. Vous TOUS levez matin; vous risquez un coup d'épée, vous vous mettez sur la conscience la mort d'un homme, et vous amenez le chiffre douze, qui ne voulait pas sortir. Où est la table de Pythagore qui enseigne à lire dans le cœur des femmes? Autant vaudrait méditer sur la girouette que de vouloir les deviner. Prenons-les comme elles se montrent : tendres aiyourd'hui, plus dures que des rochers le lendemain , capricieuses comme la fortune, courant après celui qui ne les cherche point, fuyant celui qui est assez fou pour s'attacher à leurs pas, dépensant leur malice contre le prétendu amené par la famille, et pleurant l'amoureux transi qu'elles croient dans la tombe et qui se réchauffe avec du punch.

-— Cela n'empêche point que l'énergie

264 FLEtJB^NGES.

domine la faiblesse, que rhomme cherche son bien-être et fuit la douleur, et qu'étant guidé par ses intérêts, éclairé par son jugement, et inspiré par le génie de ses passions, celui qui est fort et habile doit triompher de tous les obstacles.

— Vous lisez Helvétius : c'est un bel esprit; mais, à son compte, nous ressemblerions trop à des machines composées d'une soupape qui s'ouvre pour le plaisir et se ferme pour la douleur. M. de Tillemont a fermé la soupape à tout jamais. Voilà comme vous feriez l'oraison funèbre de ce pauvre garçon?

— Pas autrement.

— Eh bien! contez-moi les plans que votre science et vos chiffres vous suggèrent.

~ Mon projet est bien simple. J'ai l'avantage sur Béville, qui est un fat, et sur ce lourdaud de Noyon. J'attends que mademoi-

CHAPITBE II. â6i$

selle de la Noue ait fini de pleurer. On ignore que j'ai tué TiUemont. Je continue à me montrer assidu auprès de la jeune personne ; je la subjugue par l'ascendant de l'être fort et passionné sur l'être délicat et sans défiance. Je l'épouse, et me voilà satisfait.

— Grand bien vous fasse. Allons dormir.

Flenranges, qui ne connaissait personne à Paris, se lia volontiers avec Saint-André de cette amitié dont la dissipation est le principal aliment, et ils coururent ensemble la ville, les théâtres et les cabarets.

Au bout de trois jours, à l'instant fixé dans ses calculs pour son retour chez madame de Ghampré, Saint-André demanda ses plus beaux habits et confia sa tête à un habile perruquier. Fleuranges, pendant ce temps-là, rôdait dans les rues sans songer à rien. Le hasard et sa fantaisie le menèrent au delà des barrières devant une grille

)mb FLBDBAIIGES.

ouverte au public. C'était le cimetière du Père-Lachaise. Le chevalier s'y promenait agréablement, et pensait quelque peu à la mort, ainsi que le lieu Ty conviait, lorsqu'il aperçut au détour d'un sentier une jeune dame vêtue de noir et agenouillée sur une tombe dans la pose la plus gracieuse du monde. Par respect pour la douleur de cette inconnue, il allait se retirer doucement, lorsqu'au bruit de ses pas elle leva les yeox sur lui et poussa un cri plaintifde l'air d'une personne qui s'évanouit. Le chevalier, voulant la secourir, mit un genou en terre et souleva la dame entre ses bras ; il reconnut alors mademoiselle de la Noue.

— Ah! monsieur, dit-elle en ouvrant ses beaux yeux, vous n'êtes donc pas mort?

— Hélas! non, mademoiselle.

— C'est fort mal à vous; mais que signifie ce tombeau où votre nom est gravé ?

— Ce tombeau est celui de TillemoDt,

ClàFITlB II. S67

et moi je suis le chevalier de Fleuranges.

Henriette se dégagea aussitôt des bras du chevalier, et se reuiit d'un bond sur ses pieds.

— M'expliquerez-vous ce mystère, monsieur? Bans quel but vous étes*vous joué d*ane famille respectable en usurpant un . Dom qui n'était pas le vôtre?

Fleuranges raconta la vérité tout entière, la rencontre de Saint- André, le duel, la blessure du pauvre Tillemont. Il avoua ensuite qu'il n'avait pas eu le courage de désabuser le commandeur, et qu'il s'était tiré brusquement d'affaire par une plaisanterie et une fuite précipitée.

— - Mademoiselle, ajouta Fleuranges, je vois sur votre visage que vous ne me pardonnez pas d'être vivant. Peut-être craignez-vous le ridicule d'une aventure surnaturelle qui se termine par une simple méprise ; mais il y a moyen de s'entendre. Faites comme si j'étais mort. Dans peu, je

268 FLBO RANGES.

quitterai Paris. L*a(iieu que je suis prêt à vous faire sera le même que si la tombe nous séparait réellement.

— Monsieur, reprit Henriette, on ne laisse pas les gens pleurer et porter le deuil quand on n*est point mort. Me voilà si troublée à présent, que je ne sais plus où j'en suis.

— De grâce, permettez que je vous aide à vous reconnaître dans vos sentiments. Lequel pleuriez -vous des deux Tillemont ?

Était-ce le défunt que vous n'avez jamais vu, ou celui que vous avez vu et qui est vivant? Aimiez-vous l'inconnu parce qu'il était mort, ou le vivant parce que vous le connaissiez ? Les aimiez-vous tous deux , croyant qu'ils ne faisaient qu'un? ou ne les aimiez-vous ni l'un ni l'autre? Me revient-il une part de vos regrets et de vos larmes ? ou bien ne m'accordiez-vous ces larmes et ces regrets qu'à la condition d'être mort ? Enfin, si c'était moi que vous pleuriez, comment

CHAPITHE II. 269

n*étes-vous pas plus satisfaite de me retrouver en vie? ou si vous pleuriez le vrai Tillemont, comment ne le pleurez-vous plus puisqu'il n'est point ressuscité?

— Taisez-vous, interrompit Henriette, vous augmentez encore le chaos de mes idées. Je n'ai plus aucune envie de pleurer M. de Tillemont, et je ne vous aime pas.

— Convenez que cela est étrange, mademoiselle.

— Non, monsieur. C'est au contraire tout naturel : je ne veux plus pleurer H. de Tillemont, que je n'ai jamais connu, et je ne vous aime point, parce que vous n'êtes pas celuj que je croyais, parce que je ne sais qui vous êtes, et que vous avez des torts envers moi.

— Comment pourrais-je les expier? Disposez de moi ; commandez : je suis prêt à vous obéir, et je meurs d'envie de vous satisfaire.

270 FLBUBANGIS.

— Donne2-moi un jour pour réfléchir.

Demain, vous saurez ma volonté.

— Vous me trouverez résigné d'avance.

Fleuranges tira de sa poche un portefeuille

et déchira une page sur laquelle il écrivit son nom et son adresse. Henriette mit le papier dans son sein, et, portant la main à son voile, elle regarda le chevalier d'un air moins irrité avant de cacher son visage.

— Monsieur, dit-elle, il faut d'abord me promettre d'être discret.

— Comme un véritaMe mort.

— Et de ne pas faire rire les gens à mes dépens.

— Ah ! mademoiselle, c'est à présent que je paye cher mes fautes^

— Je crois à votre loyauté. Adieu, monsieur. Éloignez-vous. Je vais appeler ma femme de chambre, qui m'attend près d'ici.

Fleuranges salua respectueusement et partit ; puis il se mit tout de suite à rêver à

GlAPITRK II. 271

cette rencontre, aux grands yeux d'Henriette à demi cachés par le voile de gaze, à Télégaoce de la coiffure en calèche et à cent autres beautés qui allaient peut-être lui tourner la cervelle, s'il n'eût trouvé à deux pas da cimetière une baraque où l'on montrait des marionnettes. Il les regarda si longtemps et s'en amusa si bien, que sa tête en fut un peu dégagée. Finalement, il ne se crut pas amoureux ; mais il se promit d'obéir en homme de parole aux ordres qu'il devait recevoir le lendemain. Après avoir beaucoup erré dans la ville, le chevalier alla chez Saint-André chercher des nouvelles. Le baron arriva sur le soir, fort essoufflé. D se mira devant une glace, fit le tour de la chambre, se bourra le nez de tabac, et, s'arrètant auprès d'une bergère où Fleuranges était assis :

— Chevalier, dit-il, les affaires ne vont pas sur des roulettes. Cette jeune fille est

â7â JFLEUaARGBS.

un Protée : hier en grand deuil, aujourd'hui vêtue de satin rose, étendue sur un canapé, des coussins sous chaque bras, et autour d'elle une douzaine de prétendants auxquels elle tient tète avec l'assurance nonchalante d'une petite-maitresse consommée. La tante me reçoit à merveille. Le commandeur me tape sur l'épaule en m'appelant mauvais sujet. Je me place dans le cercle des jeune3 fats. L'un d'eux s'avise de parler musique, et je lui explique qu'il est un ignorant ; un autre fait l'entendu sur la politique de M. de Maurepas, et je lui apprends qu'il n'en sait pas un mot ; le troisième dit que Mole a bien joué le Philosophe sans le savoir, je lui prouve qu'il ne Fa pas compris. Les autres, un peu étonnés, se rabattent sur la pluie et le beau temps ; je leur démontre avec une politesse extrême qu'ils sont des ânes. Ils se lèvent, font des pirouettes et demandent leurs carrosses. Me voilà en tête-à-tête. Savez-

Page 1