CHAPITRE II
ne suis ni laid ni avare, comme Marcantoaio, et de plus que n'avoir pas le sou, mener la vie d'un vagabond, et manquer d'ordre, sont des choses bien différentes. Voyez-vous cette lanterne qu'on allume là-bas sur un navire turc? eh bien ! si l'on faisait un chapelet de tout ce que je possède en écus d'argent, piastres fortes, quadruples d'Espagne et souverains d'or, ce chapelet irait bien au delà de cette lumière; en outre, si vous voulez être ma femme, je jure et promets, par .écrit ou autrement, de vous mener au théâtre une fois la semaine, autant qu'il vous plaira, sous peine de voir notre union Dulle devant Dieu et devant les hommes. Que je sois noyé si je mens d'une syllabe ! — Quoi ! vous êtes riche, Zanetto! s'écria la Vénitienne avec des yeux brillants comme des escarboucles, parlez donc bien vite à mon père. Achetez une maison, et faites savoir ce que vous possédez. Nous nous
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marierons, et vous me donnerez vingt dueats ponr acheter des cierges, car j'ai promis à saint Zacharie de brûler soixante cierges de cire blanche si j'éponsais un joli garçon, et je veux remplir 6dëlement mon vcen. Pour fflarcantonio, je n'aurais pas seulement brûlé un bout de chandelle*
— Vous aurez vos soixante cierges. Ce n'est pas une maison que je veux acheter , c'est un palais sur le grand canal, et j'y mettrai des femmes de chambre, autant de cuisiniers que vous voudrez, sans compter les musiciais à gage.
— Zanetto, reprit la jeune fille, il serait affreux de vous moquer de moi, car je sens ma tête qui se brouille. Je n'aime plus Marcantonio, et je reviens à vous de tout mon cœur. Ayez un bel habit pour le jour des noces. Je voudrais que vous fussiez beau comme le soleil.
— J'aurai un habit de soie Mane, rose et
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doré sur les franges. Quant à Totre robe de mariage, elle effacera le manteau de gala de la dogaresse, à moins que les marchands de la Mercma n'aient plus d'étoffes de luxe dans leurs magasins.
— Ah! quel bonheur! Bon Zanetto, pre* nez ce mouchoir blanc comme nn gage de ma foi : je suis votre femme. Sauvez^vous : voici mon père qui parait au coin du quai. Si vous me trompez, j'en mourrai de chagrin .
— Que saint Jean, mon patron, me brise les os^ si je vous manque de parole !
Zanetto reçut le mouchoir blanc, le couvrit de baisers, et prit la faite par une ruelle. A. peine seul, il fut effrayé de tous les gros mensonges qu'il venait de débiter.
— Si j'avais seulement pris la bourse de deux mille ducats, pensait-^il, je pourrais acheter des habits neufs, louer une gondole à la journée, et faire semblant d'être riche; mais avec ce prétendu talisman, que vais-je
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devenir? Luigia elle-même aurait reconna mon imposture à l'état déplorable de mes vêtements, si le soleil n'était pas couché. Demain, ne me voyant pas revenir, elle devinera que je suis un fourbe; elle me mé* prisera, et ce coquin de Marcantonîo sera son mari. Ah ! malheureux talisman ! maudit Turc ! infortuné Zanetto !
£n achevant ses lamentations, notreétourdi arriva par un détour à la Piazzetta^ il aperçut, à dix pas de la rive, une barque dans laquelle était un Turc : il reconnut Ali-Mahamud, qui partait avec son sac pour monter sur un brigantin qu'on voyait au loin.
— Par pitié ! seigneur marchand, arrêtez ! lui cria Zanetto.
— Que veux-tu, mon fils? répondit le Turc en s'éloignant*
-> Je veux épouser la belle Luigia. Je suis amoureux d'elle.
— Écris-lui une lettre bien tendre, et
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mets-y ton cachet, dit Âli-Mahaniud en continuant à s'éloigner.
— Il n*y a pas besoin de lettre : Luigia m'aime. C'est de l'argent, beaucoup d'argent qu'il me faut.
— N'as-tu pas ton cachet?
— J'ai promis à ma maîtresse un palais, des domestiques et des cuisiniers, des robes de soie toutes brodées. Je suis déshonoré si je ne trouve pas tout cela.
— Eh bien, emploie ton cachet, répéta le Turc en s'éloignant davantage.
— Ah ! seigneur Ali-Mahamud, cria Zanetto en faisant un porte-voix de ses deux mains, le père de ma fiancée est un ladre : ne m'abandonnez pas. A qui demander ce palais, cet argent, ces domestiques et ces robes brodées ?
Le Turc répondit en criant aussi fort qu'il put ; mais Zanetto n'entendit que ces mots sans suite : « Riches marchands... banque.. «
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notaire ; » et, croyant avoir manqué sa fortune, il se laissa tomber tout de son long devant la madone des gondoliers. Après avoir cogné son front par terre plusieurs fols, il demeura enfin immobile, plongé dans son désespoir.
Cependant, à force de réfléchir, il crut comprendre la réponse d'Ali-Mahamud, et s'imagina que le Turc avait dû tui dire s u Adresse-toi aux plus riches marchands pour avoir des étoffes, à la première maison de banque pour de l'argent, à quelque notaire pour acheter un palais. » A cette idée, Zanelto se releva et courut à la boutique de l'écrivain public établi sous le Campanile de Saintlltarc.
— Mon ami, dit-il, je n'ai pas d'argent sur moi; mais demain je vous donnerai trois florins si vous voulez me faire crédit de trois feuilles de papier à lettre et d'un peu de cire d'Espagne.
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— J'aimerais mieu dix sous tout de suite que trois florins demain, répondit l'écri* ▼aio.
— Ocieli s'écria Zanetto, faute de papier Je perdrais un palais, dix mille ducats et dooze aunes de satin de la Chine ! Qu*ii est difficile de commencer ses affaires lorsqu'on n'a rien ! Homme, donne-moi du papier, et demain je te le payerai un sequin d'or. Si tu me refuses ce faible service, je vais t'étrangler sur la place.
Le vieux écrivain, croyant avoir en face de loi un échappé de l'hospice des fous, ne résista plus et présenta bien vite ses plumes et son papier. Zanetto écrivit à la hâte ce qui suit :
« Seigneur banquier, j'ai besoin de dix aùUe ducats. Je pense que vous les accorderez si vous regardez attentivement le cachet qui ferme ma lettre. Ënvoyez-moi
Targent demain matin à huit heures de France.
« GiovAimi ToMOLO, cavalière, u Demeurant via del Cristo ^ près San- Mosé, deuxième porte, maison de Marietta la blanchisseuse, au fond de la cour. »
Zanetto plia la lettre et l'adressa au sîgnor Abraham Millier, banquier. Sur la seconde feuille, il écrivit :
« Je prie Messer Tommaso Mereto, notaire con privilégia y de me chercher un palais à vendre, situé sur le grand canal, commodément et dans le voisinage d'untraghetto. J*en ferai l'acquisition tout de suite et j'en payerai la moitié en argent comptant, etc. »
La troisième lettre contenait ces mots : u Paron Nicîas est prié d'envoyer chez le
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caivaliere Giovanni Tomolo doaze aunes de satin de la Chine pour robe de femme , el des échantillons de ses plus beaux velours, brocarts et autres étoffes pour habits d'homme, etc.»
Zanetto alluma la cire d*£spagne et apposa son cachet magique sur les trois lettres. L'empreinte se composait d'une étoile entourée d'un cercle; d'un côté étaient gravés des caractères turcs, et de l'autre était cette légende : Lucente sono per ehi crede a me (je brille pour celui qui croit en moi). Après avoir porté lui-même les lettres, Zanetto rentra chez lui et se coucha pour échapper à l'inquiétude qui l'accablait.
— A présent, se dit-il, j'ai sauté par-dessus le Rubicon, comme ce général grec dont j'ai oublié le nom : demain, je serai un grand seigneur ou bien j'irai en prison ; il
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ii*y a pas de moyen terme, à moins qa'on ne me donne des douches d'eau froide sur la tète.
Cette pensée terrible le glaça jusqu'à la moelle des os ; c'est pourquoi il se roula dans son lit comme un serpent, cacha son visage sous la couverture et s'endormit profondément.
IburieUa la blanchissense serTait de valet de chambre, de portière et d'intendant au bon Zan^to, et il faut dire à sa louange que depuis longtemps elle avait perdu l'habitude de recevoir ses gages , sans s'acquitter pour cela de ses divers emplois avec moins de zélé. Huit heures de France venaient de sonner lorsqu'elle entra tout effarée dans la chambre de son jeune maître :
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— Levez-vous , don Zoanni , levez-vous , dit-elle; Jésus mon Dieu ! si vous saviez !..•
— Qu'y a-t-il? demanda Zanetto en frissonnant de peur.
— Un homme qui veut vous parler, mais un homme qui a une sacoche pleine d'écus, un portefeuille sous le bras... Défiez-vous de lui, mon enflant. Il vient pour vous acheter votre âme, car vous n'avez rien autre chose à vendre. C'est de la part d'un juif, Abraham, Isaac, ou quelque nom approchant de cela, n parle suisse et non pas chrétien. Hélas! qu'est ceci? La sacoche de cet homme doit contenir sans effort cent écus; je ne sais combien, peut-être douze mille. Ne vous laissez pas prendre aux séductions de cet inconnu. Il va vous proposer de signer un pacte avec votre sang.
— Taisez-vous , Marietta , dit le jeune homme en s'habillant à la hâte.^ Il n'y a ni pacte, ni séduction à craindre. Cet inconnu