‹ Le nouvel Aladdin, suivi de FleurangesChapitre 56 sur 56 · E TBIIEVR DE LIVBBS. ^tt · texte numérisé non relu

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courant à la main , et la plume sur Foreille. L'Anglais fut frappé de ses grâces et de sa beauté. Il demanda aussitôt à parler au patron.

— Mon cher monsieur, lui dit-il, vous connaissez la fortune de mon père? Elle est au moins égale à la vôtre. Mademoiselle votre fille me plaît. Si vous voulez me la donner, je ne vous demande pas d'argent; je l'épouse ; je l'emmène avec moi en Italie, et, de là , je la conduis à Londres.

M. Ruberg voulut avoir deux jours pour réfléchir et consulter sa fille. L'Anglais était un assez joli garçon. Marguerite le trouvait à son goût; mais elle mit à son consentement une foule de conditions dont voici les plus importantes : Il fallait que le prétendu s'engageât solennellement à passer par Anvers pour retourner à Londres , afin que M"* Marguerite put revoir ses livres , et procéder à une dernière balance générale ; de

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plus , on devait lui permettre de faire un voyage par an , à Tépoque du règlement des comptes , afin qu'elle aidât son père à prendre les commissions et à calculer les intérêts à 6 pour 100. Son mari devait s'arranger pour que la maison de Londres remit ses règlements au semestre de juillet , afin de ne pas tomber aux mêmes époques que la maison Vincent A. J. Ruberg. En outre , le beaupère devait envoyer à Anvers son teneur de livres pour remplacer M"* Marguerite qui prendrait à son tour le grand livre de la maison de Londres , avec promesse de le tenir de son mieux , et de présenter ses balances le trente de chaque mois , comme le doit une honnête femme et une bru sans reproche.

M. Charles Whigmann , de la maison Whigmann Arrow and Son , de Londres , accepta les conditions , sauf approbation de son père.

M. Whigmann père comprit que cette opé-

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ration de commerce était la plus belle que son fils pût entreprendre, vu le grand âge et la fortune de Vincent Ruberg. il n'eut garde d'élever aucune difficulté. Le mariage fut conclu au bout de trois semaines. Marguerite embrassa son père, fit ses dernières additions, remit la clef de son bureau dans les mains du commis de Londres, versa une larme sur la couverture de son livre joumaly et partit pour l'Italie avec son époux , le cœur un peu oppressé, mais avec la perspective consolante de tenir les écritures de la maison Wbigmann Arrow and Son en parties doubles.

On ne doit pas manquer à sa vocation quand on est assez heureux pour en avoir une bien prononcée. Constant Ruberg était né pour les arts, les plaisirs et les voyages^ les comptes courants l'avaient mené au tombeau. Marguerite s'étiola et se mit à languir dès qu'elle respira un air libre et pur , dès

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qu'elle vit les campagnes et les beautés de la nature. Une mélancolie profonde s'empara d'elle en traversant le Simplon. Les monuments de Rome l'attristèrent particulièrement, et les sites pittoresques des Apennins achevèrent de lui donner le mal du pays.

Une nouvelle déplorable lui arriva pendant ce funeste voyage en Italie. Vincent Ruberg perdit 400,000 francs dans une faillite. Le pauvre homme en avait la tète si bouleversée qu'il voulait déjà quitter les affaires , réaliser les 4 ou 5 millions qui lui restaient encore, et se faire commis à 1 ,500 francs chez un confrère. Heureusement Marguerite le remonta par une bonne lettre , en lui indiquant une opération avantageuse sur la place de Venise , dont on pouvait tirer 100,000 francs en usant de promptitude; mais Vincent A. J. Ruberg ne se consola qu'à demi , et ne cessait de répéter que sa

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fille Marguerite ne l'eût pas laissé faire crédit à un homme mauvais ' si elle eût été à son poste.

Pour comble de malheur , Marguerite reconnut bientôt que son mari voulait lui manquer de parole. Au lieu de revenir à Anvers le 31 décembre , il déclara son intention de passer Fhiver entier à Naples. €ette conduite parut abominable à madame Whîgmann , mais elle était trop douce et trop soumise pour se plaindre. Le chagrin et l'ennui la dévorèrent lentement. £lle n'avait plus sur les joues ces couleurs flamandes qui faisaient honte à la pèche la plus belle ; elle maigrissait à vue d'ceil et devenait plus silencieuse encore que son impassible et britannique époux.

H. Whigmann voyageait sans aucun en-

> Dans le style du commerce, un homme bon est un homme riche, el le mauvais est celui qui n'a pas de fortune.

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thousiasme et seulement poiir le plaisir de pouvoir dire à son retour : « J'ai vu ceci , j'ai été là, » Si le ciel Feùt favorisé d'un peu d'intelligence , il aurait peut-être réussi à inspirer le goût des voyages à sa femme ; mais , étant bonié lui-même , il n'est pas étonnant qu'il n'ait pas su ouvrir et développer l'imagination d'autrui. Les époux allaient côte à côte sans se rien dire , Marguerite songeant à la Place -de-Mer et aux bureaux paternels , tandis que Whigmann ne songeait absolument à rien. .

Un jour l'Anglais eut la fatale idée de vouloir monter au sommet du Vésuve. Marguerite le supplia vainement de la laisser à Naples; il voulut qu'elle le suivit malgré le mauvais état de sa santé. L'infortunée Flamande se laissa porter au haut du volcan sans jeter un regard autour d'elle ; mais, en arrivant au terme du voyage , lorsqu'on la pria de voir le tableau qui se déroulait de-

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vant elle, Marguerile sentit son Cœur déchiré par la douleur la plus amére. Les feux du soleil levant doraient les coteaux de Sorreiite ; les montagnes de la Sicile brillaient dans le lointain ; Nâples s'éveillait aux sons de TAngelus, et les yeux distinguaient , à travers un léger brouillard, les pointes des clochers et les donjons du château de TOEuf. La Méditerranée immobile ressemblait à un vaste miroir ; les voiles blanches des barques en effleuraient la surface comme des insectes de nuit.

A ce spectacle magnifique , un nuage s'étendit sur les yeux de Marguerite. La maison de Vincent A. J. Ruberg lui revint tout à coup à la mémoire. Elle crut revoir le taudis où s'étaient écoulés les beaux jours de son enfance , le sombre entre-sol où se tenaient les bureaux , le grillage derrière lequel était le caissier comme une bête en cage , le pupitre malpropre on les quatre

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commis travaillaient comme des forçats ; mais surtout cette cfuelle vision lui représenta, dans un coin du bureau , la porte où on lisait en lettres bâtardes , sur un verre dépoli : Cabinet du teneur de livres. Mai^erite tomba évanouie. En arrivant à Naples un médecin ignorant voulut remettre la saignée au lendemain, et les symptômes d'une fièvre cérébrale éclatèrent pendant la nuit. M"* Whigmann, en proie au délire le. plus affreux, croyait voir les pages de son grand livreuse détacher une à une et tomber dans un abime sans fond , tandis que celles de son journal se brouillaient comme les cartes d'un jeu de piquet. Tantôt des raisons de commerce passaient par centaines devant ses yeux sans qu'il lui fût possible d'y trouver celle de son père , tantôt des colis de toutes sortes traversaient le^ airs et monr traient par dérision les marques de leurs maisons sans vouloir se rendre au magasin.

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Les balles de laine brute , les saumons de plomb , les pipes de trois-six , s'entassaient en pyramide sur la poitrine oppressée de la malade. Elle succomba et rendit le dernier soupir au milieu de ces illusions infernales. M. Ruberg n'aurait pas survécu à sa fille, si le ciel n'eut pris soin de ses jours. £n même temps que la nouvelle fatale, lui parvint un navire de Valparaiso , chargé d'une cargaison de poudre d'or sur laquelle il gagna trente pour cent. Cette opération lui sauva la vie ; un baume inattendu ferma les blessures de son cœur. Vincent A. J. Ruberg était trop égoïste pour ne pas faire de très-vieux os. U mourut à quatre-vingts ans, ignorant le chîfifre exact de son énorme fortune, et laissa ses commis sur le pavé, après avoir excité leur zélé pendant vingt ans par la promesse de leur faire un sort. Ce fut là 6d dernière affaire.

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