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n y a dans les femmes vénitiennes deux races bien distinctes : l'une perfide et dangereuse, comme l'a si bien dit un voyageur célèbre ; l'autre firanche et bonne, et Luigia était de cette seconde espèce , qu'on reconnaît focilement à ses cheveux noirs et à sa pétulance naturelle. Tandis que don Vitale et Marcantonio raisonnaient entre eux sur l'aventure des étoffes et sur remploi qu'ils voulaient faire de ces richesses , la jeune fille chargeait les pièces de soie sur son épaule avec une incroyable vivacité.
— Mon cher père, disait-elle, pensez, je vous prie, que ce serait une vilenie insigne que de vendre un cadeau ; pensez aussi qu'une fille qui accepte de si beaux présents d'an jeune homme s'engage par cela même, et que, par conséquent, je suis engagée avec Zoanni Tomolo. Veuillez donc prendre la peine de vous informer de la fortune de cet aimable catMiItere, et lui ouvrir votre maison
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si le parti est sortable, afin qu'il paisse me faire sa cour et m'épouser dans le délai que la raison commande. Or, comme je ne puis avoir deux maris, puisque les lois ne le veulent pas..., Marcantonio devinera le reste aisément. Il suffit que j*aie rempli mon devoir en parlant clair et net.
Après le tonnerre et le canon, ce qui fait le plus de bruit au monde, c'est une famille vénitienne où l'on se querelle. A ces paroles hardies delà belle Luigia, il y eut explosion de cris et d'injures.
Marcantonio prit le fausset pour se plaindre amèrement du manque de foi de sa fiancée ; le père l'accompagna en faux-bourdon , et jura qu'il jetterait les cadeaux par la fenêtre si l'on résistait à ses volontés ; Luigia surmonta toutes les voix par des sons de contralto d'une puissance remarquable. La servante vint compléter l'harmonie par une quatrième partie de soprano. Deux voisines
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aceoarnrent prendre fiait et cause pour la jeone fille epprimée, victime de l'avarice et de la sottise, et le quatuor des femmes joua si bien du gosier que le duo des mâles en fut complètement dominé et anéanti. Luigia, victorieuse, monta triomphalement dans sa chambre , où elle exposa ses étoffes sur son lit à l'admiration des commères. Il y eut une procession de visites pendant le reste de la journée pour voir ces richesses asiatiques, et toutes les femelles du sestiere promirent à la jeune fille le secours de leurs paroles, et, au besoin, de leurs ongles, si l'on tentait de lui arradier son trésor.
Les deux mâles mis en déroute s'enfuirent : Marcantonio pour aller conter ses do* léances â sa famille, et don Vitale pour demander quelque sordide conseil à ses amis les Taccagni. La bande des vautours était déjà rassemblée devant la Zeeca, et se chauffait au soleil â la place accoutumée. On s'en-
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trelenait précisément du revirement de fortune qui changeait Zanetto en un riche seigneur, d*un vagabond qu'il était la veille. Dans leur aveugle enthousiasme pour l'argent, les vieillards avaient rabattu de beaucoup de leur sévérité à l'égard de ce jeune évaporé. Du mépris on avait passé d'abord à l'indulgence, et l'on atteignait insensiblement au période de l'estime, de la considération, et même du respect.
— D'où lui est venue cette fortune subite? disait le doyen des Taccagni , on n'en sait rien. Ce n'est point par héritage, ni par le jeu, ni par le mariage, et encore moins par le commerce ou le travail ; pas davantage par une donation, car on saurait qui est le donateur. Personne à Venise ne se dépouillerait d'aus&i girands biens sans que le public en fût informé par les gens d'affaires. Le banquier MUer, diez qui Zanetto parait avoir des fonds, garde un inviolable secret.
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Le notaire qai a dressé l'acte de vente du palais Loredano, a refusé obstinément de répondre à mes questions. Je n'y entends [dus rien.
— Savez-vous ce que je pense? dit un Taccagno , c'est que Zanetto a feint d'être misérable pour économiser et amasser, comme nous, et qu'il nous a surpassés dans notre science avec ses habits en lambeaux et ses aîrs de vaurien. Aujourd'hui, il veut jouir de son revenii, et par conséquent il va se rainer.
~ Cela choque la vraisemblance , dit le signer Canapo. Lorsqu'il m'a enlevé hier une lentille qui m'appartenait bien et dûment, je vous assure qu'il n'avait pas le sou ; je me connais en physionomie. Ce n'est pas que Zanetto manque de distinction naturelle. La gueuserie était dans ses habits , mais non dans le sang, qu'il a particulièrement noble et de bonne condition. Son vagabondage
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était fougue de jeunesse. Depuis qu'U est riche , il a un air tout à fait gentilhomme. On dît qu'il va tenir table ouverte. Je compte bien lui aller demander à diner sans raacune; et voilà comment une lentille perdue se rattrape avec un bénéfice de mille pour cent, ce qui prouve qu'une disgrâce cache souvent un bonheur qu'on ne voit pas.
Don Vitale écoutait ces discours avec altention; ses idées se modifiaient peu à peu, et ses véritables intérêts de père ne savaient plus sur quelle tête se placer entre Harcantonio et Zanetto»
— Mes chers confrères, dit-il aux Taccagni, vous êtes des gens biens avisés qui ne vous prendriez pas à des apparences éblouis^ santés : que pensez-vous de cette fortune inconnue? la croyez-vous réelle, solide , et non pas chimérique?
— Elle est bien réelle, répondit le doyen. Abraham Huiler n'a pas coutume d'ouvrir des
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crédiis illimités à des gens saspects et véreux. —A combien croyez-vous que se montent les capitaux du jeune homme?
— A des sommes immenses, dont il ne sait pas le chiffre lui-même.
— Fort bien. Parlons maintenant d*autre chose : Signer Canapo, si vous étiez en marché pour vendre une maison, et qu'après avoir donné votre parole à un acquéreur, il s'en présentât un autre qui vous offrit le double du prix convenu avec la première personne, que feriez-vous ?
— Si le premier acquéreur était mon ami, reprit Canapo, je le prierais franchement de me rendre ma parole et d'acheter une autre maison ; si c'était un inconnu, je lui chercherais de si bonnes noises, qu'il romprait de lui-même le marché.
— Mais si l'ami ne voulait pas renoncer au marché, malgré votre ouverture franche et vos prières?
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— Alors je le traiterais comme rincoanu.
— Vous m'ôtez un graad poids de la conscience en vous condamnant vous-même. Le cavalière Tomolo demande ma fille en mariage , et je m*en ouvre à vous franchement , afin que vous me rendiez ma parolo donnée.
— Signor Vitale, dit Ganapo d'un ton si* nistre, ce n*est pas de votre manque de fol que je vous blâme, mais c'est de montrer des sentiments contraires à ceux d'un véritable Taccagno. Le but de notre société n'est pas seulement d'honorer et de pratiquer l'amour de l'argent; il ne s'agit pas seulement d'acquérir du bien , mais de le conserver, de l'augmenter par l'économie ; or, si vous donnez votre fille à un prodigue, quelque riche qu'il soit, comment ira l'économie dans votre maison? Depuis longtemps je vous soupçonne d'enfreindre les lois de la lésine. Votre place de pretonb est déjà une faiblesse et une
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Taoité, puisqu'elle vous oblige à revêtir uoe robe de velours le jour de vos audiences. 11 n'est pas décent qu'un Taccagno possède une robe de velours : j*en appelle à nos confrères.
~ Je vais me disculper, répondit don Vitale. Ma robe n'est faite en velours que par devant ; le dos est de grosse panne de laine, et pour cette raison je ne quitte le fauteuil qu'après la retraite des plaidants. N'est-ce pas là une invention inspirée par le pur esprit de la bonne lésine? J^n appelle à nos amis.
Tous les Taccagni approuvèrent du bonnet.
— Quant au mariage de ma fille, c'est mon affaire. Je saurai ramener mon gendre à mes principes, et il n'aura Luigia que sans dot, tandis que vous me demandiez la somme énorme de trois mille écus, sous le prétexte de frais d'établissement. Je ferai donc une
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notable économie en retirant ma parole, et je la retire.
— Ailez,murmuraCanapo,ce feu de paille s'éteindra. Zanetto redeviendra gueux comme il rétait hier, et vous serez trop heureux de nous donner votre fille.
Don Vitale haussa les épaules, et quitta la bande des Taccagni pour se promener sur la rive des Esclavons, dans Tespoir d'y rencontrer Zanetto. C'était l'heure où le beau monde venait chercher le soleil devant les murs du Palais-Ducal. Le cavalière Tomolo parut en effet richement vêtu d'un mantelet de drap à franges , avec des bottes de maroquin , le chapeau à plumes et à ganse d'or. Il aborda poliment don Vitale, et, le saluant avec respect :
—Signer juge, lui dit-il, excusez la liberté que je prends de vous demander en personne la permission de faire ma cour à votre aimable fille. Je sais qu'on emploie d'habitude
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rentreiiiîsed*ttn tiers ; mais je tremble d*étre^ devancé par quelque autre prétendant, et Tamour n'a pas de patience.
— £h ! mon garçon , répondit le juge , bannissons les cérémonies. Que ne m'as-tu parlé plus tôt de ton amour pour ma fille?
— Je n'étais pas encore digne d'aspirer à sa main, signer juge. Un père a le droit d'exiger certaines garanties que je ne pouvais point vous offrir.
— Tu parles comme le sage Cornaro, mon fils. Mais ces garanties qu'on doit à un père, es-tu sûr de pouvoir me les donner? Ce n'est pas tout que de prendre une femme , il feut la nourrir»
~ SIgnor, je nourrirai votre enfant avec des gâteaux de Vienne , ou nous mettrons des émeraudes au lieu de fruits, et des turquoises en place des pistaches. Gonnaissezvoas dans Venise un riche joaillier?
— Sans doute ; voici à deux pas d'ici la
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boutique de Vite , le lapidaire le mieux as^ sorti du inonde.
— Je ne le connais pas , mais, pour vous montrer jusqu^ou va mon crédit, je veux qu'il vous donne, sur ma simple signature, quelque présent pour la belle Luigia. Portez-lui vous-même un billet que je vais écrire,
Zanetto tira de sa poche un papier et un encrier portatif qui ne le quittait plus, et il écrivit le billet suivant :
«( Paron Yito, jetez les yeux sur le cachet de cette lettre, et remettez ensuite à don Vitale Gorvino le plus beau collier de perles fines que vous ayez dans votre magasin. «
Le vieux juge entra dans la boutique du joaillier ; on lui présenta un magnifique collier d'une valeur si grande qu'il n'aurait pas su l'estimer.
— Mais, dit-il au marchand, vous connaissez donc la fortune du jeune Tomolo?
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— Je n'ai pas besoin de la connaître. Il suffit que je sois certain d'être payé. Demaodez-moi cent autres colliers pareils ou plus beaux, je vous les fournirai sans autre caution qu'un billet comme celui-ci.
Au bout de cinq minutes, Zanetto vit revenir don Vitale , courant plus vite qu'il ne convient à un juge de paix d'un âge avancé.
— Je tiens le collier, dit le vieillard tout essoufflé. Mon fils, mon gendre, cher Zanetto! allons à la maison. Viens baiser la main à ma fillette. Dépéchons-nous , brusquons le mariage. Tu as des ennemis. Ces Taccagni sont tous des pince-maille , de misérables avaricieux. Je les abandonne à jamais pour vivre auprès de toi... J'ai besoin d'un gilet de dessous pour l'hiver: tu me le donneras, n'est-ce pas?
— Tn habillement complet, si vous voulez.
— Venez, mon prince, et puisse ma fille
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être digne de voas! Hélas ! la pauvre Luigia, je n*ai pas de dot à lui donner !
— Je ne demande que sa tendresse et votre amitié.
— Va, tu es un cœur d*or. Luigia est à toi.
La jeune fille regardait par la fenêtre, selon son habitude, et lorsqu'elle aperçut de loin son père et son amant, qui se tenaient par le bras comme une paire d*amis, elle comprit ce qui était arrivé. Après avoir consulté à la hâte son miroir, et passé les mains sur ses larges bandeaux de cheveux noirs, elle courut ouvrir la porte. Don Vitale mit le collier de perles au cou de Luigia.