‹ Le nouvel Aladdin, suivi de FleurangesChapitre 10 sur 56 · I.B HOUTBl ALADDIN · texte numérisé non relu

I.B HOUTBl ALADDIN

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-— Voilà, dit-il, un petit présent de noce à ajouter aux autres. Gela vaut plus d'argent que notre maison entière , avec la cour , le pigeonnier, les meubles et la batterie de cuisine; entends-tu cela, petite?

— Ne parlons pas d'argent , répondit Luîgia. Je recevrais ce collier avec autant de plaisir, s'il était de verre ou de graines de sorbier : ce qui me touche, c'est de voir votre bon accord avec mon ami d'enfance.

— £h bien ! donne-lui donc la main , et que ce soit une affaire conclue.

Luigia tendit la main , et reçut le baiser des accordailles en rougissant.

— A présent , dit le père , demeurez ici ensemble, mes enfants, tandis que j'irai chez mon notaire, èar il est bon d'imposer silence aux envieux en terminant le plus tôt possible.

Pendant l'absence de don YKale, les fiancés causèrent en téte-àtéte de leur bonheur

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présent et de celui que Taveair leur réservait. Us employèrent ainsi deux grandes heures à parler l'un après Tautre, ou , plus souvent encore, tous deux à la fois.

— Enfin, disait la jeune fille, je pourrai donc faire de la polenta comme Je l'entends, sans être obligée d'épargner le beurre; du risoUe sans regarder au safran ! car il faut que vous sachiez, don Zanetto, que j'ai des talents de bonne ménagère.

— Ces doigts effilés ne sont pas faits pour approcher des fourneaux , chère Lujgîa, répondit Zanetto. Je vous permettrai seulement de surveiller vos nombreux cuisiniers.

— Oh ! vous ne me refuserez pas la permission de vous accommoder moi-même une polenta , ne fût-ce qu'une fois par semaine, le dimanche en revenant de vêpres.

Il fallut accorder cet article important pour satisfaire la jeune fille. Zanetto fit en-

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suile une peinture romantique des délices qu*il préparait à sa fiancée ; du plaisir de causer sur le balcon du palais Loredano, en regardant passer les gondoles ; d'aller au fresco respirer Tair du soir avec deux rameurs habiles , de se promener à Muraao sous les bosquets de vigne, d*écouter la symphonie, d'aller au spectacle, aux Régates, à la Sagra de chaque paroisse, et de marcher sur des tapis en hiver, sur la porcelaine ou le marbre en été. En écoutant cela , Luigia voyait passer devant ses yeux une procession de tableaux si doux et si charmants qu'elle se croyait dans le monde des fées ; et quand son mari lui eut promis un maître de chant, une volière d'oiseaux rares et des épingles en filigrane, elle se sentit si joyeuse qu'elle se mit à courir autour de la table pour échappera l'émotion qui l'accablait.

Lorsque le père fut rentré , Zanetto prit congé de sa maîtresse pour aller aussi près-

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ser la conclusion de son mariage. II promit de donner le dîner de noce dans son palais, et cette fine attention toucha au cœur le vieux Taccagno , qui n^était pas fâché de marier sa fille sans frais aussi bien que sans dot.

Dans ce temps-là les femmes de Venise portaient souvent le masque en public, et les rues de cette grande ville devenaient ainsi comme le foyer d'un bal masqué perpétuel. En retournant chez lui par la Riva, Zanetto, le nez au vent, les cheveux frisés en lire-bouchon, et le poing sur la hanche, passa fièrement au milieu des promeneurs qui se chauffaient au soleil devant le palais ducal. Il entendit une voix douce qui disait à côté de lui :

— Le voici !

£t il aperçut une jeune personne riche* ment vêtue, dont le demi-masque noir laissait voir une bouche admirable, des yeux

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brillants, un front d'ivoire et des cheveux d'un blond de feu. On la reconnaissait à sa démarche majestueuse pour une demoiselle de distinction. Une espèce de duègne portant de larges coiffes et un chapelet accompagnait cette jeune fille. Le bonZanetto avait quelques défauts, et le moindre de tous était cette confiance en soi-même que donnent une jolie figure et l'ardeur de la jeunesse. Sa vanité, encore excitée par la persuasion que rien ne lui était plus impossible, lui souffla la pensée que sa bonne mine avait frappé la belle inconnue.

— Il est évident, se dit-il, que le bruit de mon bonheur et de ma fortune subite est venu aux oreilles de cette dame. Elle parlait de moi lorsque j'ai paru, et delà vientqu'elle s'est écriée : » Le voici ! » £lle m'a remarqué, par conséquent je lui plais ; suivons-la et tâchons de lui parler.

L'inconnue ne manqua pas de saisir le

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— Ce soir , reprit la jeune personne , nous irons au salut à Saint-Marc ; mais n'ayez pas Tair de nous connaître, si vous y venez.

— Ah ! que je vais souffrir ! s'écria ZaneUo ; que je suis malheureux de vous rencontrer et de vous perdre en même temps !

La belle Jacomina fit un sourire mélancolique et tendre qui perça le cœur du pauvre jeune homme , puis elle s'éloigna suivie de sa duègne.

C'est une grande raison pour aimer que de croire qu'on est aimé soi-même; aussi le trouble de notre héros tourna bien vite en passion, lorsqu'il se mit à réfléchir à son aventure. L'idée que tant de grâces et de beauté pût être enfermé dans un cloître le faisait bondir de colère ; il jura de s'opposer à une si odieuse injustice, et d'employer la puissance de son talisman contre la tyrannie du patriarche Bragadino. Son imagina-

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tion lui représenta cet oncle dénaturé obligé de céder à une force supérieure ; la belle Jacomina , rendue à la vie et pénétrée de reconnaissance , tombant dans les bras de son libérateur et marchant avec lui à Tautel. Le souvenir de Luigia et des engagements du matin lui revenant ensuite à l'esprit, Zanetto sentit le rouge lui monter au visage, et son cœur était combattu par mille sentiments opposés.

Pendant ce temps-là, les deux femmes tenaient entre elles un langage qui aurait bien désenchanté le bon Zanetto, s'il eût pu les entendre.

— Tout va le mieux du monde, disait la vieille ; il a donné dans le piège. Si nous réussissons à le mener jusqu'au mariage sans que le bandeau lui tombe des yeux, ce sera une superbe affaire.

— Gomment pouvez-vous croire, répondit la plus jeune, qu'un garçon de bonne famille

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ira se marier sans prendre des informations ? Et s*îl fait la moindre démarche auprès du seigneur Bragadino, il découvrira noire supercherie.

— Laisse -moi conduire notre barque, reprit la vieille. Ta ressemblance avec la belle Jacomîna est si frappante, que Toncle luimême s'y tromperait. Cette ressemblance n*a-t-elle pas déjà conduit dans nos filets quelques jeunes étourdis? Celui-ci est plus vain et plus passionné que les autres; nous Fentraioerons plus loin , si Dieu nous aide. Le moins que nous puissions y gagner, c'est de dévaliser ce gentilhomme et de nous en retourner à Udîne, dans notre cachette, ou bien de nous enfuir avec nos associés, pour mener la vie libre et errante qui les rend si joyeux.

— Vous en parlez à votre aise, vous qui avez passé le temps de la jeunesse; mais si Ton m'enferme dans quelque maison de cor-

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rection , je tisserai de la toile entre quatre murs pendant mes plus belles années, et alors où sera la vie libre et errante?

— C'est-à-dîre, reprit la vieille avec aigreur, que tu voudrais vivre tout simplement de galanterie avec permission des autorités ? Ce lâche métier est ruiné à Venise et ne peut plus nourrir son monde, s'il n'est assaisonné d'un peu de ruse.

— Vous ne m'entendez pas. Je sois lasse du métier que nous faisons, et j'ai peur de vos ruses ; c'est pourquoi j'aimerais mieux vivre honnêtement, ne fût-ce que pour laver du linge ou servir dans une osteria,

— Va, tu n'as pas de cœur. Mais cette affaire-ci sera la dernière. Prends patience, ma mignonne : tes belles années se passeront dans l'or et l'abondance. Tâche seule^ ment d'adoucir ton parler et de Je rendre plus efféminé : cela estnécessaire pourrepré-

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senter une Vénitienne et la nièce d'un patriarche.

Au milieu de ces discoui*s et d'autres non moins édifiants, les deux aventurières, au lieu d'entrer au palais Bragadino, pénétrèrentdans une maison de misérable apparence, où se cachaient des bohémiens , descoupeurs de bourses et de jarrets, et d'autres praticiens qui craignaient plus la justice humaine que celle de Dieu.

Les dernières notes du carillon appelaient les fidèles au salut lorsque Zanetlo entra tout palpitant à Saint-Marc et chercha sa nouvelle maîtresse dans les recoins et détours de cette église romanesque. Les enfants de chœur se rassemblaient ; le maitre-autel était couvert de cierges et l'orgue faisait déjà résonner les dômes. Zanetto vit enfin paraître sa bien-aimée, suivie de la dame de compagnie. Tontes deux s'assirent dans la foule ; mais la belle Jacomîna brillait comme

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une étoile au milieu de ses voisines, et Zanetlo, appuyé contre un pilier , s'abreuva du plaisir de la regarder à visage découvert. Elle priait avec un air de modestie et de ferveur qui transporta d'aise et d'admiration notre héros ; mais à la fin de l'office, lorsque les grands yeux bleus de Jacomina se tournèrent avec douceur vers le bon Zanetto et restèrent fixés longtemps sur lui, un transport d'amour lui fit porter involontairement la main à son cœur, et en revenant de son étourdissement, il ne vit plus personne.

Zanetto fendit la foule et courut à droite et à gauche, de l'horloge à la piazzetta, sans pouvoir retrouver la belle Jacomina. Il commençait à se désespérer, lorsqu'il se sentit saisir par le bras. En se retournant, il aperçut en face de lui un grand gaillard de mine farouche, avec les moustaches cirées , la rapière en travers sur les mollets, les cheveux

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