‹ Le nouvel Hôtel de ville de Paris, 1872-1900Chapitre 54 sur 78 · FAÇADE DE LA PLACE LOBAU · texte numérisé non relu

FAÇADE DE LA PLACE LOBAU

LE SALON LOBAU

Dans son avant-projet de décoration picturale de l'Hôtel de Ville, M, Ballu affectait le Salon Lobau, situé à l'angle sud-est du Palais municipal, à des peintures couvrant toutes les surfaces des parois, et qui seraient commandées à M. Jean-Paul Laurens, que ses œuvres indiquaient pour ce travail. Il avait été ensuite question de placer dans ce salon le bas-relief en marbre de M. Dalou, « le Triomphe de la République » ; mais, le sculpteur, dans la séance tenue, le i8 juillet 1887, par la Commission de décoration, émettait le vœu que son œuvre fût installée dans un square, au milieu de la verdure. Néanmoins, la commission sembla vouloir persister dans la réalisation de la première idée ;

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et M. Jean-Paul Laurens fut invité à étudier la décoration du salon dans le sens des allégories philosophiques et sociales qu'indiquait M. Dalou lui-même, pour le cas où définitivement son bas-relief y serait maintenu. La translation désirée par le sculpteur eut lieu peu après; en conséquence, la commission décida qu'elle revenait à l'avant-projet de M. Ballu, et qu'elle allait procéder au vote pour la désignation du peintre à proposer au Conseil municipal pour le Salon Lobau. Le scrutin donna 17 voix à M. Jean- Paul Laurens, et 6 à M. Roll, présenté spontanément par quelques membres de la commission.

Dans un Hôtel de Ville, comme celui de Paris, les thèmes des compositions à traiter, au point de vue de l'histoire municipale indiquée par la Commission de décoration, et par M. Ballu, étaient logiquement la conquête et la défense des libertés municipales, la glorification du peuple dans ses luttes incessantes et héroïques contre le despotisme de la royauté. Suivant le principe adopté par la commission, toute latitude était laissée à l'artiste pour le choix des sujets et la manière de les traiter. M. Jean-Paul Laurens se mit à relire « l'Histoire de France » de Michelet, le grand évocateur de l'âme française; et il y trouva tout ce dont il avait besoin.

Pour le premier panneau, ouvrant chronologiquement la série, l'artiste s'arrêta à deux idées historiques, qui, à son opinion, symbolisaient avec expression, l'une la lutte avec la féodalité, l'autre l'émancipation des Communes. La lutte contre la féodalité lui avait été inspirée par le fameux chant de révolte de Robert Wace, la « Marseillaise » des paysans, en l'an iioo.

Nos sûmes homes cum il sunt, Tex membres avum cum il unt, El altresi gratis cors avum, Et altretant sofrir pum.

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; Ne nus faut fors cuer sulement,

Alium nus par serement, Nos avoir et nus defendum, Et tuis ensemble nus tenum.

Et nus voilent guerroier, Bien avum, cuntre un chevalier, Trente ou quarante païsans Maniables cumbattans.

Nous sommes hommes comme ils sont, Tels membres avons comme ils ont, El tout aussi grands corps avons, Et tout autant souffrir pouvons.

Ne nous faut que cœur seulement :

Allions-nous donc par serment, . Nous et notre avoir défendons.

Et tous ensemble nous tenons.

Et s'il nous veulent guerroyer.

Bien avons contre un chevalier Trente ou quarante paysans, Tous vigoureux et combattants.

M. Jean-Paul Laurens esquissa une composition où l'on voit, près d'un donjon féodal, des paysans assemblés en armes, auxquels un jeune tribun dit ces vers enflammés. Mais, après de longues méditations, la seconde idée, l'émancipation des Communes, parut à l'artiste devoir mieux répondre que la première au caractère du salon à décorer; et il l'exécuta définitivement en la résumant dans ce sujet : « Louis VI donne aux Parisiens leur première Charte. » Le roi a fait dresser un trône sur une terrasse, au pied des murs de son palais ; la couronne au front, la main de justice dans la main gauche, entouré de seigneurs et d'évêques, il distribue au peuple des parchemins, sur lesquels est écrite la charte qu'il accorde à la Commune de Paris. En épigraphe de cette scène, sont inscrits sur les murs de la terrasse les premiers vers du chant de Robert Wace.

C'est ensuite, pour le deuxième panneau, la fameuse scène historique: i Etienne Marcel protégeant le Dauphin «. Le

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22 février i358, le Dauphin, régent du royaume, rendait une nouvelle ordonnance pour altérer les monnaies. Cette mesure, qui rappelait Tordonnance du même genre de Philippe le Bel, mit en fureur la population parisienne, que la lutte du Dauphin contre l'autorité du prévôt des marchands surexcitait depuis plus d'un an. Aussitôt que l'ordonnance fut connue dans la ville, le tocsin sonna à Notre-Dame. Tous les corps de métiers, à ce signal, se réunirent en armes à Saint-Eloi; et, sous la conduite d'Etienne Marcel, prévôt des marchands, se dirigèrent sur l'Hôtel Saint-Pol, qui était le palais du Dauphin. Comme la garde n'était pas en force pour faire résistance, « il entra de cette multitude tout ce que les appartements et les cours en purent contenir ». Le régent était à ce moment-là, « en la chambre du galetas, » avec ses deux conseillers, les ennemis les plus acharnés de la Municipalité parisienne : les maréchaux de Champagne et de Normandie, Robert de Clermont, et le sire de Conflans. A la tête des bourgeois aux chaperons rouges et bleus, Etienne Marcel se présente devant le régent, et le somme de mettre ordre aux affaires du royaume. A une bravade ironique le visant, il réplique : « Sire, ne vous esbahissez des choses que vous véeez, car il est ordené et il convient qu'il soit fait » ; et, se tournant vers la foule, il cria : « Faictes au bref ce pourquoi vous estes venus ici. » Le maréchal de Champagne est tué près du lit de parement, et son sang éclabousse la robe du régent ; le maréchal de Normandie avait réussi à se précipiter hors de la chambre et à se blottir dans un cabinet; on l'y massacre aussi. Effaré, le Dauphin suppliait Etienne Marcel de lui sauver la vie ; le prévôt des marchands l'assura qu'il ne courait aucun danger; et, pour le mieux protéger, il lui « bailla son chaperon qui étoit des chaperons de la Ville, parti de rouge et de pers, le pers à droite, et prit le chaperon dudit monseigneur le duc qui étoit de brunette noire à un orfrois d'or et le porta tout celui jour ». Etienne Marcel se rendit ensuite

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à la Maison des Piliers; — l'Hôtel de Ville — , et, d'une fenêtre, harangua le peuple qui Tapplaudit et jura de le soutenir.

Le peintre a représenté la scène dramatique de THôtel Saint- Pol, au moment où, d'une main, Etienne Marcel coiffe le Dauphin du chaperon parisien, et, de l'autre, arrête un homme qui allait le frapper d'un coup de hache. Le fameux prévôt des marchands a la physionomie irritée et menaçante, le visage dur, avec la longue barbiche et l'épaisse chevelure noire, crépelée, qu'on lui voit sur une miniature des « Grandes Chroniques », dans le manuscrit de Charles V, actuellement à la Bibliothèque nationale. Derrière lui se presse la cohue hurlante des bourgeois et des ouvriers parisiens, armés de piques, de hallebardes, de haches, et de couteaux de bouchers.

Pour le troisième panneau, la « Grande Révolte des Maillotins », à la fin du xiv' siècle, apparut à l'artiste le fait historique de nature à caractériser également de la façon la plus expressive les luttes du peuple parisien contre la royauté. En i382, Charles "VI frappait la ville de Paris d'impôts nouveaux, exorbitants. Le peuple se révolte, court à l'Hôtel de Ville, s'empare de toutes les armes qui s'y trouvent, entre autres des maillets de plomb ; et, se répandant dans tous les quartiers, massacre les collecteurs d'impôts. Ce fut la fameuse Journée des Maillotins. Lorsqu'il revint des Flandres où il était allé combattre les Communes, le roi fit entrer dans Paris son armée victorieuse, comme s'il se fût agi d'une ville conquise. Trois cents bourgeois, des plus riches et des plus respectés, furent mis en prison. Après un jugement sommaire, douze furent décapités aux Halles. Parmi ces victimes de la haine du roi contre Paris étaient Jean Desmarets, avocat général au Parlement de Paris, âgé de 70 ans, que son haut mérite et ses vertus avaient fait vénérer des parisiens, ce qui lui fut imputé à crime; et Nicolas Leflamant, qui, le 22 février i358,

était à l'hôtel Saint-Pol, aux côtés d'Etienne Marcel. Des lettres patentes, en forme d'édits, abolirent la Prévôté de Paris et l'Échevinage, qui ne furent rétablis complètement qu'en 141 1 ; et le roi fit terminer la Bastille que Charles V avait commencée. Dans cet événement de Thistoire municipale de Paris, deux épisodes frappèrent l'imagination de M. J.-P. Laurens : l'invasion du Palais de Justice par les Maillotins, qui forcèrent le duc d'Anjou et le chancelier à monter sur la Table de marbre pour annoncer, en présence du prévôt des marchands, l'abolition des nouveaux impôts; et l'exécution capitale des bourgeois aux Halles.

Pour des raisons de peintre autant que d'historien, il choisit définitivement, comme sujet de la composition du troisième panneau, le second épisode.

L'artiste a voulu glorifier la défense de la liberté religieuse et le courage civique dans le quatrième panneau, qui a pour titre : « Anne Dubourg et Henri II >> . En 1539, un jour de mercuriale, Henri II eut la fantaisie de se rendre au Parlement. Après avoir pris séance, il ordonna aux conseillers de délibérer sur le genre de peines à infliger aux protestants. Sept conseillers, Viole, Ferrier, Duval, Paul de Foix, André Dufaur, Fumée, et Eustache

T DENIS, par M. Berlhelon.

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de la Porte, au lieu de parler contre la Religion réformée, firent le procès de TEglise romaine. Le dernier qui prit la parole, Anne Dubourg, fils d'Antoine Dubourg, président du Parlement et Chancelier de France sous François I®'", se montra plus violent encore que ses collègues; il n'hésita pas à déclarer « que des hommes commettaient contre les lois des crimes dignes de mort, tels que les blasphèmes réitérés, les adultères, les débauches de toute espèce, et que ces crimes restaient excusés ou impunis malgré leur énormité, tandis que Ton demandait des supplices contre des gens à qui il ne pouvait être reproché aucun crime «. Le roi donna immédiatement au connétable de Montmorency Tordre d'arrêter Anne Dubourg, ainsi qu'André Dufaur, et de les conduire à la Bastille. Le 23 décembre, après un jugement sommaire, Anne Dubourg était pendu et brûlé en place de Grève. Il avait 38 ans.

La composition suivante, qui fait le sujet du cinquième panneau, « l'Arrestation du conseiller Broussel », synthétise la lutte de la royauté contre la bourgeoisie de Paris.

Pendant la Fronde, l'homme le plus populaire de Paris était Broussel, conseiller au Parlement. Défenseur intrépide et tenace des droits et des intérêts du peuple, il s'était attiré ,^ g^anbe-^axte, par m. Barau.

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la haine de la Cour et de Mazarin. Le 27 août, pendant qu'on chantait à Notre-Dame le « Te Deum » en l'honneur des vainqueurs de la bataille de Lens, le lieutenant des gardes du corps, Comminges, recevait l'ordre d'arrêter Broussel dans son logis de la rue Saint-Landry. Le conseiller sortait de table. Comminges l'amena « en pantoufles et en manteau et ce parce qu'il craignoit la rumeur, et l'empêcha de prendre aucun livre ». Mais les cris d'une servante attirèrent la foule. Comminges n'eut que le temps de faire monter Broussel dans son carrosse; et, après des péripéties nombreuses, il réussit à gagner le château de Madrid et Saint-Germain-en-Laye. A la nouvelle de cette arrestation, Paris se couvrit de barricades. Deux jours après, le Parlement s'étant joint au peuple pour réclamer la mise en liberté de Broussel, la régente dut le relâcher. Quand le conseiller rentra dans Paris, la population tout entière lui fit une ovation triomphale. M. J.-P. Laurens a représenté la scène de l'arrestation de Broussel dans son logis, au moment où les gardes remmènent tête nue, en pantoufles, et empêchent sa femme et ses domestiques de le suivre en prison.

Et, enfin, « la Réception de Louis XVI à l'Hôtel de Ville, le 17 juillet 1789 » termine ce cycle pictural de la défense des libertés municipales et de la glorification du peuple de Paris. La composition a été inspirée de la page de Michelet sur cette journée qui fut la consécration royale de la prise de la Bastille, de l'élection de Bailly comme maire de Paris, et de la nomination, par la Municipalité nouvelle, de La Fayette comme commandant de la milice citoyenne, « la garde nationale ». « Les députés marchaient autour de la voiture du roi, l'air triste, agité, et il y avait quelque chose de sombre dans cette fête... Ces armes sauvages, ces fourches et ces faux ne charmaient point le regard. Les canons qui dormaient là sur ces places, muets, parés de fleurs, semblaient ne pas bien

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