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FOYER DE LA DANSE

Le foyer de la danse a dans les habitudes de l'Opéra une importance toute particulière. C'est un lieu de réunion, où un certain public est admis. Dans les autres théâtres, la porte de communication ne s'ouvre que pour le personnel de l'administration. Parmi les personnes étrangères au service, les auteurs seuls ont le droit d'entrer dans les coulisses. A l'Opéra, ce droit existe aussi pour les abonnés des trois jours de la semaine, qui, dans les entr'actes, se rendent au foyer de la danse.

Cet usage remonte à la construction de la seconde salle du Palais-Royal, en 1770. Moreau, qui pour la première fois avait réservé un foyer au public, n'eut pas moins de prévenance pour le personnel du théâtre. Voici ce qu'on lit à cet égard dans les Mémoires secrets de Bachaumont (XIX, 192) : « Le foyer le plus recherché est le foyer intérieur qui est près du théâtre. Il est carré et trop petit pour son usage, sans aucune décoration. C'est là qu'après l'Opéra les actrices se retrouvent et se mettent en spectacle sur

m LE NOUVEL OPÉRA.

des banquettes qui en forment le pourtour. Elles y reçoivent les hommages des spectateurs, qui s'y rendent en foule, et chacun peut en liberté approcher de ces divinités.... » Le 5 avril 1774, une ordonnance du Roi, affichée à toutes les portes de l'Opéra et dans l'intérieur de ce spectacle, interdit ce genre de communication, et défendit de laisser pénétrer le public dans les foyers. Cette ordonnance ne fut pas longtemps exécutée, et l'usage, convenablement réglementé, s'est conservé jusqu'à nos jours, et vient de recevoir une consécration nouvelle par le luxe avec lequel a été décoré dans le nouvel Opéra le foyer de la danse.

Le mur du fond, est entièrement revêtu de glaces. Il n'existait pas à Saint-Gobain de table assez vaste pour couler d'un seul morceau une glace de cette étendue. 11 a fallu se résigner à joindre trois morceaux. Ce sont les limites de la fabrication actuelle. Dans ces glaces se reflète un lustre en bronze doré de 104 lumières. Le foyer est orné de chaque côté de six colonnes cannelées en spirale, surmontées de chapiteaux où des papillons aux ailes déployées remplacent l'épanouissement des feuilles d'acanthe. Le plafond est double, orné au milieu de caissons entourés de guirlandes de fleurs et de grelots ; il est encadré par une voussure représentant un ciel d'été dans lequel des enfants ailés poursuivent des papillons et des oiseaux. Cette voussure ainsi que les autres peintures du foyer est l'œuvre remarquable de M. Boulanger. Au-dessous règne une seconde voussure ornée de lyres qui s'y dé-

Foyer de la danse.

coupent en plein relief et de vingt statues d'enfants de deux mètres, modelées par M. Chabaud et encadrant vingt médaillons ovales où M. Boulanger a peint les portraits des vingt danseuses les plus célèbres depuis l'origine de l'Opéra. Les dates qui accompagnent ces portraits sont celles de l'entrée au théâtre et de la retraite.

C'est d'abord Mlle de la Fontaine (1681-16-92), la première femme qui ait dansé sur la scène de l'Opéra. Dès le début, il y avait eu des chanteuses, mais jusqu'alors, dans la danse, les rôles de femmes étaient remplis par des danseurs travestis.

Ensuite viennent :

, Mlle Subligny (1690-1705,.

Mlle Prévôt (1705-1730).

Mlle Sallé (1721-1740).

Mlle Camargo (1726-1735;.

Mme Vestris (1751-1767).

Mlle Guimard (1762-1789,.

Mlle Heinel (1768-1781).

Mme Gardel (1786-1816).

Mlle Clotilde (1793-1819).

Mlle Bigottini (1801-1823).

Mlle Noblet (1817-1842). , Mme Montessu (1821-1836,.

Mlle Julia (1823-1838).

Mme Taglioni (1828-1837).

Mlle Duvernay (1832-1837;.

NOLV. OPEHA. i2

Mlle Elssler (1834-1841).

Mlle Carlotta Grisi (1841-1849).

Mme Cerrito (1848-1855).

Mme Rosati (1854-1859).

Ces portraits, fidèlement exécutés d'après des peintures ou des gravures du temps, représentent les célébrités de la danse, tantôt eu habit de théâtre, tantôt en toilette de ville. C'est une sorte de galerie historique du costume, ou depuis les mouches de Mlle Subligny, jusqu'aux boas de la restauration et aux robes de nos jours, on retrouve des échantillons des modes et des coiffures qui se sont succédé depuis deux cents ans. Que de souvenirs évoqués par ces noms illustres, par ces physionomies diverses! Que de menuets, de gavottes, de chacones, que de tarentelles, de valses, de mazurkas, que de danses sérieuses ou légères, de pas mythologiques ou villageois I La danse est un art fugitif, et Ton ne peut écrire un pas comme on écrit un air ou un duo. Mais quand le temps a passé, quand les contemporains ont disparu, la partition ne peut rien nous rendre de l'accent du chanteur, de sa déclamation, du charme de sa voix. De tout cela il ne reste rien. La danse est plus heureuse. La peinture peut reproduire la grâce d'une attitude, la vivacité d'un pas, et conserver quelque chose du passé.

Au-dessous de ces portraits, quatre grands panneaux peints par M. Boulanger représentent la Danse guerrière, la Dame champêtre, la Danse amoureuse, la

Danse bachique. Dans des médaillons placés au-dessus de ces panneaux sont inscrits les noms des chorégraphes qui ont composé avec le plus de succès des ballets pour l'Opéra.

C'est d'abord Noverre, le créateur du genre, car jusqu'à lui il y avait eu des danses de toutes sortes, mais point de ballet d'action. Le premier ballet de ce genre, Apelles et Campaspe, fut représenté en 1776. Noverre, né en 1727, mourut en 1810.

Les autres noms inscrits au Foyer de la danse sont ceux de :

Gardel (1754-1840).

Mazilier (1797-1868).

Saint-Léon (1821-1870).

C'est dans ce foyer que les danseuses viennent s'exercer, se mettre en train. Les premières danseuses ont dans leurs loges des barres qui leur permettent de se tourner, de se mettre en dehors, de faire des battements, des pliés, mais les exercices qui demandent du parcours ou de l'élévation ne peuvent se faire qu'au foyer. Là aussi, des barres recouvertes de velours sont placées à hauteur d'appui pour les exercices. Le plancher, qui n'est pas ciré, reproduit exactement la pente du théâtre, ce qui est nécessaire pour que les conditions d'équilibre soient les mêmes. Ce foyer sert pendant le jour aux répétitions de ballet pour les pas ou les scènes qui n'exigent pas un personnel trop nom-

breux. Quant aux répétitions d'ensemble, on comprend qu'elles ne peuvent avoir lieu que sur le théâtre.

Les premières danseuses arrivent au foyer suivies d'une mère ou d'une habilleuse qui porte dans un petit panier divers objets indispensables : des chaussons de rechange, une corne ou un chausse-pied en cuir, de la gomme, de la poudre de riz, une petite bouteille d'eau, de la résine.

La danseuse s'exerce avec des chaussons de classe qui ont déjà servi. Elle porte de légères guêtres en toile, afin qu'en faisant les petits battements le frottement du pied ne ternisse pas le maillot. Au moment d'entrer en scène, la danseuse met des chaussons neufs dont la pointe et les bords ont été piqués, c'està-dire renforcés par de grands points de coton blanc qui donnent de la fermeté à la soie du chausson et maintiennent l'orteil dans les temps de pointe. Quelques gouttes de gomme, mises au pinceau, font adhérer le chausson au talon; les cordons sont bien serrés, noués avec soin, car la moindre négligence dans ces petits détails pourrait compromettre l'exécution. On fait, devant la glace, quelques pirouettes, quelques grands battements. On essaye quelques attitudes en vérifiant si les jupons n'on,t pas de plis, s'ils sont bien cousus, puis la sonnette de la régie retentit. C'est le moment d'entrer en scène. On se met un peu de blanc sur les bras, sur les mains; on se gargarise d'une gorgée d'eau. On écrase sous le pied un petit morceau dê résine dont l'adhérence doit empêcher de glisser,

et l'on part. Les abonnés regagnent leurs places pour ne pas manquer les premières mesures du ballet, et le foyer, naguère plein de bruit et d'animation, est désert en un moment.

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