LE GAZ
Pendant les cent cinquante premières années de l'existence de l'Opéra, les seuls moyens d'éclairage connus furent successivement la chandelle, la cire, les quinquets, les lampes Locatelli. L'introduction de l'éclairage au gaz en France est intimement liée à l'histoire de l'Académie Royale de Musique.
En juin 1818, M. de la Ferté, intendant des Menus- Plaisirs, fut envoyé en mission à Londres pour prendre des renseignements sur l'application du gaz hydrogène à l'éclairage des salles de spectacle. A la suite d'un rapport favorable, par décision du 29 décembre 1818, un crédit de 150 000 francs fut ouvert sur le fonds spécial de la dépense des théâtres, pour l'établissement de la première usine royale d'éclairage. Les produits éventuels de cette usine devaient être affectés à sup-
pléer à l'insuffisance des ressources propres de l'Académie Royale de Musique. C'est alors que fut construit le gazomètre de la rue Richer. Une décision royale du 3 juin 1822, considérant que l'usine royale d'éclairage avait atteint son but et qu'il ne restait plus d'incertitude sur le succès de cet établissement, ordonna qu'il serait cédé à telles personnes habiles à en continuer l'exploitation.
Depuis cette époque, on sait combien l'usage du gaz s'est généralisé et à quel point la science et l'industrie ont su en perfectionner l'emploi et les effets. Pour nous borner à ce qui concerne les théâtres, les moins importants maintenant sont éclairés au gaz dans toutes leurs parties. On ne peut signaler qu'une exception : les sociétaires du Théâtre-Français ont tenu à conserver la rampe à l'huile, dont l'éclat leur parait moins fatiguer la vue.
Au nouvel Opéra, la consommation du gaz atteindra des proportions considérables.
Les appareils extérieurs éclairant la voie publique et les abords sont branchés sur la conduite de la Compagnie Parisienne. Pour l'éclairage intérieur, une conduite souterraine, desservant uniquement l'Opéra, entoure le bâtiment. Cette conduite est en communication avec dix compteurs, six d'une capacité de 1000 becs, quatre d'une capacité de 800 becs, soit en tout : 9200 becs. Une ancienne ordonnance exigeait que l'éclairage à l'huile fût maintenu dans certaines parties des théâtres, pour le cas où un accident amènerait l'extinction
du gaz. A la salle de la rue Lepeletier, les corridors étaient éclairés par des lampes qui souvent produisaient une odeur désagréable. Il a paru préférable d'é-
Les caves avec les conduites d'eau et de gaz.
tablir au nouvel Opéra une conduite sans lin, qui reçoit simultanément le gaz par dix compteurs; pour qu'une extinction se produisit, il faudrait que ces dix compteurs, reliés à tout le réseau de Paris, vinssent à
faire défauLen même temps, ce qui est matériellement impossible.
Le gaz est réparti à tous les étages du théâtre par îles colonnes montantes doubles. Une seule suflirait, en cas d'accident, à alimenter tous les conduits.
L'éclairage se divise en éclairage des représentations, où tous les becs fonctionnent, et éclairage permanent de jour et de nuit, pour les parties obscures du bâtiment, ou service des veilleuses, établi pour les rondes des pompiers et des surveillants.
L'ensemble des conduites de gaz, tubes en fer, tuyaux en plomb, en cuivre rouge ou jaune, représente une longueur de 25 kilomètres, sur lesquels sont ajustés 714 robinets divers.
MM.Lecoq sont parvenus à introduire dans les différentes parties de leur service les perfectionnements les plus ingénieux. Ils ont su se rendre complètement maîtres d'un agent dont l'emploi exige des précautions nombreuses et dont il faut éviter a la fois les émanations et les explosions. Un système de robinets à glissières permet d'interrompre le passage du gaz au moment du graissage. Quant & l'éclairage de la scène, il est réglé au moyen d'un appareil spécial auquel la multiplicité de ses tuyaux a fait donner le nom de jeu d'orgue.
Pour satisfaire à toutes les exigences de la mise en scène, pour produire dans toute sa perfection l'illusion théâtrale, les effets de lumière doivent être variés à l'infini. 11 n'y a pas bien longtemps que les gaziers,
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pour modifier l'éclairage d'un décor, devaient successivement agir de chaque côté du théâtre sur plusieurs robinets. Maintenant toutes ces opérations multiples
Jeu d'orgue pour l'éclairage.
sont centralisées. Le jeu d'orgue, placé au nouvel Opéra au-dessous de Tavant-scène, permet, au moyen de la manœuvre d'une roue graduée, de faire instantanément ou progressivement le jour ou la nuit, dans
toutes les parties de la scène ou dans telle parlie déterminée. Une niche est réservée, à côté du trou du souffleur, au chef d'éclairage, qui de là donne ses ordres à ses employés et en surveille l'exécution.
Parmi les difficultés que peuvent présenter ces manœuvres, il y a deux inconvénients spéciaux qu'il a fallu prévoir.
Dans le cas où il est nécessaire de fermer une partie des becs, il fallait empêcher que le gaz, refluant dans les autres conduits, ne fît monter les flammes par-dessus les verres des becs qui restent allumés. Il y aurait eu là tout à la fois un inconvénient en ce que l'éclairage eût été modifié et un grave danger en ce que la flamme aurait pu se communiquer aux décors. On y a remédié en établissant un régulateur de pression, fixant d'une manière invariable la colonne d'eau du manomètre.
La seconde difficulté était celle ci : quand les besoins de la mise en scène exigent que l'on fasse rapidement la nuit, il était à craindre qu'un mouvement trop brusque n'éteignît complètement les becs; il n'eût été alors possible de les rallumer que pendant l'entr'acte, ou en interrompant la représentation. On a fait en sorte que dans deux des conduites d'arrivée la pression ne descendît jamais au-dessous d'un minimum fixé d'avance et suffisant pour alimenter au bleu tous les becs. Par là toute extinction est prévenue et les arrivées soumises au régulateur ne donnent que l'excès de gaz nécessaire pour mettre tous les becs à plein feu.
Il nous reste à dire un mot de la rampe d'avantscène, qui à l'Opéra est construite d'une façon toute particulière.
Il y a quelques années, à la suite de divers accidents, on s'efforça de trouver un moyen d'empêcher que le feu des becs de la rampe ne pût enflammer les vêtements des artistes qui auraient l'imprudence d'en approcher de trop près. On construisit une rampe placée en contre-bas de la scène et dont un vaste réflecteur faisait converger la lumière sur le théâtre. Ce mode d'éclairage, on le comprend, ne pouvait avoir l'intensité d'un éclairage direct. On imagina alors un système ingénieux qui fonctionnait parfaitement à l'époque de l'incendie de l'Opéra, et qui fonctionnera de même dans la nouvelle salle. C'est la rampe à flamme renversée.
Dans ce système, chaque verre, recouvert d'un petit appareil mobile par où s'échappe le gaz, est ajusté par le bas à un tube correspondant à une forte cheminée d'appel; dès lors la flamme, au lieu de s'élever, s'abaisse; aucun dégagement de chaleur ne se produit au-dessus de la rampe et Ton peut poser la main sur le verre dépoli qui la recouvre. La lumière est aussi vive que dans l'ancien système, et les artistes, les danseuses particulièrement, vêtues de jupes amples et légères, peuvent s'approcher de la rampe en toute sécurité.
LK NOUVEL OPKRA.