DU RIDEAU D’AVANT-SCÈNE
J’ai demandé à MM. Rubé et Chaperon d’exécuter poiir l’Opéra un rideau d’avant-scène , simulant une somptueuse draperie de velours, et je leur ai indiqué la tonalité que je désirais voir à cette draperie. Là se borne toute la participation que j’ai prise dans la composition de ce splendide rideau. Pour le rideau de manœuvre, j’ai indiqué aussi la coloration et fait un petit croquis de la disposition que je proposais, et j’ai laissé ensuite les décorateurs brosser leur toile en me confiant à leur talent éprouvé.
Vous voyez que je ne me suis pas mis en grands frais d’imagination et que, dans cette occasion, je me suis quelque peu défait de mes procédés habituels; c’est qu’en résumé ces deux grands rideaux étaient moins de l’architecture que de la décoration, et que chacun en jugerait ainsi en les voyant. Me reconnaissant dès lors moins expert que les deux peintres, dans l’art intéressant qu’ils pratiquent avec tant d’autorité, je n’avais rien de mieux à faire qu’à donner quelques indications générales, qu’à faire quelques remarques sur les maquettes présentées, et à débarrasser ensuite ces artistes de valeur d’un con-
trole trop minutieux. 11 fallait bien laisser une liberté suffisante pour que l’œuvre produite pût être considérée comme étant complètement leur œuvre personnelle, au même titre que les œuvres des peintres et des statuaires qui collaboraient aux travaux de l’Opéra.
C’est donc à MM. Rubé et Chaperon qu’il faut reporter tous les éloges faits à l’occasion de ces rideaux, et c’est de grand cœur que je m’associe aux succès qu’ont obtenu et qu’obtiennent encore chaque jour ces deux éminents artistes.
Le rideau d’avant-scène est traité avec une largeur magistrale; la draperie est noblement composée; les franges et les torsades, bien comprises dans le caractère ornemental de la salle, sont dessinées avec une véritable science et une grande maestria. Le rideau de manœuvre, plus gracieux, plus élégant, a, dans son arrangement et son exécution, les mêmes qualités de science et d’art qui se remarquent dans la première toile, et, lorsque l’un ou l’autre de ces rideaux est baissé, on éprouve une réelle satisfaction à les voir si bien en harmonie avec le vaisseau dont ils forment une grande paroi, et dont, sans contredit, ils sont un des plus heureux ornements.
Quant au lambrequin qui couronne le rideau d’avantscène, comme il y avait là une silhouette à trouver, un cartouche à essayer et quelques détails à combiner, l’architecture reprenait un peu ses droits; j’ai dû dès lors en donner la composition et les contours, et prier les deux artistes de s’inspirer du croquis que je leurjtrésentais. MM. Rubé et Chaperon ont fait ainsi; mais naturellement, en passant par leurs mains, ma composition n’a eu qu’a y gagner; car la savante exécution de ces sortes de
draperies a au moins autant d’importance que le parti général.
Du reste, si je réclame pour moi la conception du lambrequin, c’est moins pour me faire un mérite de l’avoir réussi, que pour reconnaître que les deux pendentifs qui le terminent sont un peu trop développés, et qu’ils eussent gagné à être moins longs de trente ou quarante centimètres. Cela pourra se refaire facilement plus tard; mais, en attendant, comme quelques personnes ont fait cette remarque, je tiens à ce qu’on sache que la faute n’en incombe pas aux décorateurs; ils n’ont rien à se reprocher, et le public n’a qu’à les applaudir.
Vous avez peut-être remarqué que le milieu de ce lambrequin est orné par un cartouche circulaire, contenant les armes du Roi-Soleil, et par une petite plaque indiquant l’année de la fondation de l’Opéra. Ce motif s’arrange bien; c’est du moins ce qu’il me semble; il fait bon effet; mais évidemment tout autre cartouche et même tout autre motif aurait pu donner lieu à un arrangement tout aussi satisfaisant; car il faut que des cartouches, des palmes et des guirlandes soient bien mal agencés pour n’étre pas à peu près acceptables. Cependant, si j’ai choisi ces armes et ces millésimes, c’est que je voulais éviter de mettre de la politique à la place de l’architecture. J’ai dit déjà que je ne considère pas comme emblèmes politiques ceux qui, appartenant au souverain régnant lors de l’édification d’un monument, ont pour but, lorsqu’ils prennent place dans un édifice, de fournir des motifs nouveaux et d’indiquer des dates historiques. Aussi j’ai introduit des aigles à l’Opéra, avec la même tranquillité d’esprit que j’y eusse introduit des lis
OU des faisceaux si le monument avait été construit sous Louis XV ou sous la République. Mais il y a dans beaucoup d'édifices un emplacement spécial, qui est presque toujours destiné à recevoir officiellement les emblèmes du régime alors en vigueur, et si ce n’était pas irrespectueux, je dirais presque le régime courant ; c’est à cet endroit que se trouve, sous forme allégorique, ce que l’on pourrait appeler l’enseigne du Chef de l’Etat. Quand un titulaire disparaît, son successeur (qui n’est pas toujours son gendre) s’empresse de modifier l’écriteau. Jadis ça durait pourtant assez longtemps, et on se faisait gloire de conserver l’enseigne précédente et d’inscrire à côté : Maison fondée en 1589; un tel, successeur, continue son commerce. Mais depuis quelque temps les changements de propriétaires sont fréquents, et le Coq Hardi, le Cheval Blanc , la Maison Rouge et l’Aigle Noir, viennent tour à tour prendre place sur la devanture de rétablissement.
Je disais donc que dans les édifices il y a un endroit qui reçoit spécialement l’étiquette et qui, dès lors, peut être considéré comme emplacement politique. Dans les mairies, c’est le dessus de la grande cheminée; dans les marchés, c’est le couronnement d’une petite fontaine placée dans la cour centrale ; dans les écoles, c’est le plateau d’une console en plâtre, scellée au-dessus du poêle ; dans les ministères, c’est un des trumeaux de la salle du conseil; dans les théâtres, c’est au milieu du manteau d’Arlequin. Lorsque les gouvernants ou les architectes sont confiants, ils installent ces emblèmes à demeure fixe; mais dans les théâtres, il paraît que les directeurs sont plus hésitants; car les attributs sont le plus souvent