‹ Le nouvel Opéra de Paris (volume 2)Chapitre 13 sur 18 · É.KHI · texte numérisé non relu

É.KHI

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DES PORTIQUES DE LA QUEUE-

Les portiques, ou galeries latérales, et le portique d’entrée de l’Opéra ont la même composition générale et le même parti décoratif ; c’est une suite d’arcatures formant pendentifs et séparées les unes des autres par des arcsdoubleaux fort simples.

Les galeries latérales sont destinées à abriter les personnes qui font la queue pour prendre leurs billets. Celle de droite n’a que cette seule destination; celle de gauche est agencée de façon à ce que, pendant la journée, elle serve aussi à la location des places prises à l’avance. Le portique de face sert seulement d’abri et de première entrée. Ces trois dépendances du monument sont dallées en marbre de Serravezza, éclairées par des candélabres en bronze, égayées dans les voûtes par des clefs ornemen taies, qui en valent bien d’autres ; mais qui ne valent pas davantage. Des bouches de chaleur servent à chaufferies galeries de la queue ; de grandes portes en bois et des tambours montrent, de distance en distance, des spécimens de menuiserie fort bien exécutés par la maison Pascal. Quelques plaques, portantle prix des places, forment parci par-là quelques motifs bien étudiés , mais n’offrant pas

une grande nouveauté ; enfin de larges fenêtres en bois, assemblées sur des montants et des compartiments en fonte peinte ou cuivrée, ferment avec assez de grandeur ces galeries latérales.

Et puis..., c’est tout, je ne vois rien de particulier à signaler dans ces portiques et ce chapitre peut se borner à son en-tête.

Je viens d’avoir une idée ! Comme j’étais un peu honteux de livrer à mon éditeur une description si écourtée, je me suis dit: « Si j’allais voir l’Opéra, peut-être trouverais-je quelque chose de plus à écrire »; et j’ai été voir l’Opéra ! Or, bien que cela puisse un peu surprendre, depuis que le théâtre est ouvert, c’est la première fois que je me décide à faire cette visite! Naturellement, depuis deux ans et demi, je n’ai pas été sans mettre les pieds dans le monument; mais, dans le jour, c’était seulement pour afl'aire de service, et le soir, c’était presque en catimini, comme les auteurs qui assistent à leurs pièces au fond d’une baignoire. En réalité je n’avais jamais vu l’Opéra ni par dehors ni par dedans, du jour où je l’avais livré, et tout ce que j’ai déjà écrit sur le théâtre, à part quelques points qui m’étaient apparus au passage, était le résultat de mes souvenirs.

C’était jour de fête, les bureaux étaient déserts; l’édifice était solitaire, et pendant une heure je me suis planté dans tous les coins en regardant toute chose, comme si j’étais un simple touriste en voyage.

J’ai retrouvé là des motifs que j’avais un peu oubliés; j’ai vu des effets que je ne me rappelais plus, et, en somme.

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j’ai constaté avec satisfaction que l’architecte du monument avait partout étudié avec conscience, et avait quelquefois fait œuvre d’artiste. Ainsi, pour rester dans le sujet que censément je devais traiter dans ce chapitre, j’ai trouvé que les anenuiseries des portiques étaient réellement bien comprises, et que les petites plaques des prix des places, dont je parlais avec assez de sans-façon, valaient bien mieux que cela, et qu’elles étaient, ma foi, tout à fait charmantes !

Et je souriais en dodelinant de la tête, et je me faisais ù; de jolis compliments! En résumé, je me disais que si j’avais vu ces motifs et ces moulures en Italie ou en Grèce, je me serais immédiatement mis à les copier et à en faire des relevés. C’était là le bon coté de ma visite et ce qui fait que je ne la regrette pas. Mais, hélas! il y avait aussi le revers de la médaille ! En voyant tout ce qui avait été produit, tout ce qui avait été imaginé , je me demandais si je pourrais en faire autant maintenant et si j’avais encore dans la cervelle, dans les yeux et dans les mains, la vivacité, la décision et l’habileté du temps passé! et il me semblait que je ne pourrais jamais retrouver mon inspiration, qui me paraissait émoussée, ma logique, que je trouvais un peu entamée, et mon ardeur au travail, que je croyais bien éteinte !

Ces pensées, qui m’obsédaient au milieu du petit triomphe que je me décernais à moi tout seul, n’étaient pas sans m’attrister, et en regardant le grand édifice que j’avais élevé, je pensais à l’archevêque de Grenade et me disais que mon dernier sermon était prononcé! Lorsque l’on est jeune, ardent, robuste, insouciant, on gravit les

plus hautes montagnes sans difficulté et avec entrain, et si l’on fait quelques chutes en route, on arrive néanmoins au sommet! Plus tard, sans doute, on ne ferait plus de faux pas; on serait plus prudent; mais on hésite à faire ces dures ascensions et on se résigne à les regarder faire aux autres , en se contentant de leur donner des conseils, qu’ils s’empressent, au reste, de ne pas suivre ! Serais -je déjà arrivé à ce moment où j’ai assez marché moi -même, et où il faut que je serve seulement de guide à plus ingambe que moi? J’espère bien encore que non ! Et vienne une autre montagne à escalader que je tenterais encore la montée! mais enfin, je suis sûr de ce que j’ai pu faire et suis incertain sur ce que je ferai plus tard!

Je ressens, du reste, déjà cet effet dans ce qui n’est pas tout à fait de mon métier, en écrivant ces fascicules. Lorsque je parcours les pages déjà écrites, je viens quelquefois à m’étonner d’avoir trouvé des idées pour les écrire, et à chaque chapitre nouveau je me dis en commencant que je ne pourrai jamais arriver à la fin; j’y arrive pourtant, mais comment? Ce n’est pas à moi à faire la réponse.

Quoi qu’il en soit, en m’interrogeant ainsi devant ce que j’avais produit pendant les années de force et de décision, j’en arrivais à me dire qu’il faudrait que certaines catégories humaines fussent pour ainsi dire confinées dans une période de temps, dont elles ne pourraient franchir les limites, et que, si cela retirait aux hommes, ainsi parqués, une grande partie de leur liberté, au moins les peuples tout entiers profiteraient de cette limitation, en ce que les œuvres produites pendant ces années indi-

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quées, seraient, ou du moins devraient être, les plus grandes et les plus énergiques. Ça n’a pas le sens commun; je le sais bien! mais ça ne fait rien; les paradoxes du présent sont souvent les vérités de l’avenir; ainsi, pour bien affirmer ma pensée, voici ce que je me posais en axiome en sortant de ma visite, et le décret que je promulguais dans l’intérêt des œuvres de l’humanité ;

Considérant :

Que les poètes, et surtout ceux qui font de la poésie amoureuse, doivent être jeunes, sans avoir encore perdu toutes les illusions de la vie ;

Que les musiciens, parmi lesquels se trouvent souvent de petits prodiges, ce qui montre que leur art est plutôt de l’intuition que de la science, peuvent commencer dans un âge assez tendre ;

Que les peintres, bien que la partie du métier demande quelques études sérieuses, peuvent néanmoins exécuter leurs tableaux dans leur jeunesse, mais que leurs yeux se fatiguent assez vite et que leurs mains tremblent d’assez bonne heure ;

Que les sculpteurs se conservent plus longtemps, parce que leur art, mêlé de gymnastique, est fort hygiénique ;

Que les architectes ont besoin d’au moins quinze ans d’étude artistique, scientifique et pratique, et que leur profession, qui les oblige à grimper sur des échelles, est aussi hygiénique;

Que les conseillers, députés, sénateurs, préfets, ambassadeurs et ministres, doivent être déjà un peu dégoûtés de l’humanité lorsqu’ils pratiquent leurs missions, et que, d’ailleurs, les hommes étant enclins à changer d'opinion dans le cours de leur vie, il importe que ceux-ci n’en adoptent pas trop tôt une qui pourrait les gêner par la suite ;

Qu’un président de la République doit être tout à fait revenu des illusions de ce monde, afin qu’il sache bien que le mot pouvoir ne doit pas dire servitude ;

Que les journalistes, qui remplissent des fonctions sacrées et sacei-dotales, doivent avoir toutes les vertus que l’on n’acquiert que par une longue expérience de la vie ;

Décrète :

Les poètes feront de la poésie de dix-huit à trente

ans.

Les musiciens feront de la musique de vingt à trentecinq ans.

Les peintres feront de la peinture de vingt-cinq à quarante ans.

Les sculpteurs feront de la sculpture de vingt-cinq à cinquante ans.

Les architectes feront de l'architecture de trentecinq à cinquante-cinq ans.

Les conseillers, députés, sénateurs, préfets, ambassadeurs et ministres, ne pourront être nommés avant soixante-dix ans.

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Les présidents de république ne pourront être élus avant quatre-vingts ans.

Enfin les journalistes devront être centenaires,

11 me semble que, de cette façon, les ambitions ne se mettraient pas trop tôt en route; car il y aurait peu d’exemples qu’un jeune homme de vingt ans fît de la politique pour attraper un titre ou une place qu’il ne pourrait avoir que cinquante ans plus tard !

Et voilà où j’en étais arrivé après ma visite à l’Opéra. Est-ce que vous ne pensez pas que j’aurais eu raison de rester chez moi ?

Un dessin d’un journal illustré représentait jadis le vestibule de contrôle comme une espèce de jeu de toupie hollandaise, dans lequel les gens étaient enchevêtrés dans un labyrinthe de cordons s’entre-croisant dans tous les sens. Cela donnait assez exactement l’idée de cette salle qui, à l’entrée du public, est effectivement garnie de cordes en laine, formant guides, et remplaçant les barrières fixes ou mobiles, communément employées dans les théâtres et les édifices où la foule ne doit pénétrer que peu à peu et après avoir été soumise à un contrôle réglementaire.

Si j’avais employé ces barrières, le vestibule et'it été bien plus embarrassé qu’il ne l’est actuellement, et l’effet de toutes ces clôtures eiit certainement été moins agréable que celui produit par ces câbles rouges, fixés sur des supports en cuivre assez élégants. Mais comme on aurait été habitué à ces palissades de saj>in, personne n’y eiit pris garde, et chacun eût passé entre ces haies encombrantes sans penser à mal!

Cependant ces barrières en bois, qui vous enserrent, vous indiquent non-seulement que vous devez passer par leur filière , mais encore elles vous empêchent brutale-

ment d’aller autre part. Vous êtes entré dans le laminoir par un bout, bon gré, mal gré il vous faudra sortir par l’autre : c’est la force qui domine. Au milieu de ces ganses et de ces câbles en torsades, vous suivez également le chemin ; vous êtes de même engagé entre deux guides ; mais ce sont des guides de bonne compagnie, qui n’usent pas de violence vis-à-vis de vous, et vous laisseraient échapper si vous en aviez le désir. Aussi vous ne suivez la route que parce que votre bonne volonté vous conduit. Les barrières en bois, c’est le gendarme qui vous prend au collet et vous fait marcher durement avec lui; les guides en cordons, c’est le gentleman qui vous retire son chapeau et vous dit poliment ;

« Monsieur, donnez-vous, je vous prie, la peine d’entrer. » Eh bien ! l’habitude est si forte, que bien des gens préféreraient être bousculés par le gendarme, que galamment invités par le gentleman.

Mais, barrières ou cordons, tels que j’avais compris les bureaux de contrôle, eussent été toujours moins nombreux que maintenant ; car au lieu de placer ces bureaux à droite et à gauche du grand palier de départ de l’escalier, dans les baies latérales, j’avais proposé, ou bien un seul bureau établi au centre du vestibule de contrôle, ou bien, si on le préférait, deux bureaux (ceux qui servent actuellement) devant les deux grands piedsdroits extrêmes du même vestibule de contrôle. Ces bureaux ainsi placés, étant naturellement plus près du grand vestibule d’entrée, le chemin eût été moins long pour y arriver, et naturellement la longueur des guides eût diminué. Mais par suite de diverses observations faites par le directeur de l’Opéra et par l’inspecteur du con-

trôle, mon idée n’a pas prévalu et nous nous sommes arrêtés à l’emplacement qui est occupé aujourd’hui.

Je ne sais si ce que je proposais eût été préférable pour le service des contrôleurs ; en tout cas, ce qui a été décidé paraît devoir donner satisfaction à tout le monde, et il est à croire que cet emplacement sera conservé.

Au surplus, je désire moi-même la conservation de cette disposition. S’il y a un inconvénient, en ce que les baies latérales, qui donnent accès aux galeries du rezde-chaussée dans le vaisseau de l’escalier, sont, en ce moment, bouchées par les bureaux de contrôle, il y a certainement un grand avantage, en ce que la disposition adoptée laisse complètement libres les trois grandes baies d’entrée de l’escalier, et qu’à la sortie, lorsque les guides sont enlevés, la circulation se fait très-librement et sans aucune entrave.

Je trouve aussi un grand avantage à ce que le vestibule de contrôle soit débarrassé de tout bureau encombrant, car cette salle prend ainsi plus de grandeur; or, comme un des beaux effets de l’escalier est celui qui se produit lorsqu’on le regarde du vestibule de contrôle, de façon à ce que les grandes baies médianes entre le vestibule et l’escalier fassent cadres à l’architecture de celui-ci, il est heureux que le vestibule de contrôle ne contienne rien qui ofîùsque ou qui, du moins, distraie les yeux, ce qui fût arrivé si les bureaux avaient été installés aux places projetées.

Dans la visite que j’ai faite hier et que je vous racontais dans le chapitre précédent, j’ai constaté l’impression agréable qui se produit quand ces grandes baies, formant cadre, coupent de façons diverses les emmarchements

LE NOUVEL OPÉRA DE PARIS, et les colonnes de l’escalier. C’est certainement moins vaste d’aspect que lorsqu’on est dans le vaisseau même ; mais les architectures ainsi circonscrites ont plus de netteté, plus d’accent, et le regard, porté sur un point déterminé, se rend mieux compte de ce qu il voit. C est par les haies de droite et de gauche que le tableau s’arrange le mieux, et c’est là un de ces coins que j’aurais copié, comme je le disais, si je n’avais pas le malheur d’y être un peu intéressé.

J’ai peu de choses à signaler dans le vestibule de contrôle : les candélabres, cela va sans dire ; les tympans, bien exécutés par Knett, ornemaniste fort habile; les panneaux, couronnés par des tetes que Chabaud a modelees, et, si 1 on veut, le dallage, taillé et posé avec une rare perfection, sous la direction effective de Verne, digne compagnon marbrier de la maison Drouet et Langlois ; puis enfin les balcons de fonte bronzée, avec leurs consoles à anneaux, qui, de l’extrémité des galeries de l’orchestre, donnent sur le vestibule. Je regrette un peu que ces balcons, dont le dessin est heureux, ne soient pas en bronze, car, malgré la perfection de la fonte de fer, il y a bien des finesses qui n’ont pu venir comme elles seraient venues en cuivre; mais ce sont des détails un peu subtils, et ils passent inaperçus du plus grand nombre.

Dans ce vestibule, il n’y a guère qu’un point qui ne me satisfasse pas tout à fait : c’est le plafond en plâtre, peint seulement avec trois couches à l’huile. 11 aurait fallu un autre parti; une décoration moins misérable, et qui pourtant fût assez discrète pour ne pas trop attirer les regards. C’était assez difficile; j’y ai pensé bien souvent, et n’ai jamais rien trouvé qui fût comme je le désirais, lien est, du reste.

aussi de même pour les plafonds des couloirs de la salle; ce n est pas cela que j’aurais voulu. J’ai cherché pendant tout le cours des travaux quel motif simple et peu banal je pourrais employer pour déguiser la pauvreté de ces pla- . fonds; mais^ dans les artSj lorsque du premier coup on n’est pas instinctivement guidé vers un parti décoratif, il arrive bien souvent que les recherches sont vaines et que l’on s’égare dans tous les chemins que l’on prend. Faute de mieux, je me suis décidé à suivre ce précepte : « Où rien ne fait bien, ne mettez rien. » C’est là une fiche de consolation pour moi ; mais, qui me dit pourtant qu’il n’y avait pas quelque chose qui eût mieux fait que ce rien, auquel j’ai abouti?

Quoi qu il en soit, a la fin des travaux, j’ai renoncé franchement à mes recherches infructueuses; car si l’idée était venue, le temps aurait manqué pour l’exécution, et SI j’avais eu le temps et l’idée, c’est l’argent qui eût fait alors défaut. Mais je ne renonce pas pour cela à cette idée qui me fuit; j’espère bien l’attraper un jour, et lorsqu il faudra plus tard rafraîchir les peintures courantes de 1 Opéra, peut-être aurai-je trouvé le moyen de garnir les plafonds par une décoration simple, harmonieuse, faisant bien, et ne coûtant pas cher. C’est un problème que je me pose ; pourtant si quelqu’un trouve la solution avant moi, je ne serai pas fâché qu’il me la donne; mais, vous savez, pas de nuages, pas de caissons simulés, pas de couleurs voyantes, et surtout rien de ce qui tendrait à faire surplomber les plafonds! 11 faut que les plafonds s’harmonisent avec les parois; qu’ils paraissent plus élevés qu’ils ne le sont; qu’ils soient d’une teinte douce, d’un dessin peu compliqué, et surtout qu’ils soient originaux! Si vous

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ne trouvez pas cela, vous ne serez pas plus avancés que

moi, et ce n’est pas alors la peine de me prévenir.

Puisque je suis en train de demander ce conseil, je vais en requérir un autre. Connaîtriez-vous un moyen qui me permît, avant l’ouverture de l’exposition, de terminer la galerie du glacier et d’établir l’ascenseur? Le ministère le désire bien ; mais il est fort empêché en ce moment. N’y aurait-il pas un brave financier qui voudrait « encourager les arts? » .... H paraît que, dans d’autres temps, ça se trouvait.

DES MURS DE LA SCÈNE ET DE LA SALLE

Je ne puis pourtant pas de sang-froid, comme cela, dire tous les mérites qui se trouvent dans les grands murs de la scène! Comme je n’y vois rien à reprendre et que j’y vois tout à approuver, ce serait vraiment par trop difficile à exprimer! Et puis, si je dis du bien de ces murs, de ces attiques, de ces couronnements et de ces pignons, on croira peut-être que je veux dire du bien de moi, et ce n’est pas ça du tout ! Je n’entre pas dans la question ; je suis mort, si vous voulez ; et je ne m’intéresse pas plus personnellement aux louanges que je voudrais décerner, qu’un cheval qui a gagné le grand prix de Paris ne s’intéresse aux félicitations que l’on adresse à son propriétaire. J’ai couru; je suis arrivé; mais je sais bien que ce n’est pas ma faute, et que les bonnes idées qui me sont survenues ne sont autres qu’un petit cadeau que j’ai reçu de la Providence. Je porte simplement les reliques que l’on m’a confiées ; seulement, comme je tiens à ce que l’on ne m’accuse pas de les avoir perdues en route, je voudrais en faire l’inventaire exact.

Tenez, pour cela, si vous le permettez, je vais prendre un moyen tout nouveau, moyen auquel personne n’avait jamais pensé : je vais supposer que deux interlo-

cuteurs causent ensemble de l’Opéra : le premier en sera le détracteur, il aura un caractère grincheux ; le second en sera le défenseur, et tout ce qu’il dira sera marqué au sceau du bon sens et de la vérité, et, naturellement, il confondra l’autre, qui se retirera tout honteux de sa défaite!... Voilà, n’est-ce pas, un système bien ingénieux, bien original, et qui me mettra tout à fait hors de cause ? car, qui s’imaginerait que le monsieur qui parle bien est soufflé par moi, et que le monsieur qui pense mal n’est là que pour les répliques ?...

C’est donc une conversation véridique que je vais vous rapporter ; il n’y a plus aucun doute à avoir à cet égard. Les noms même des causeurs sont un sûr garant d’authenticité, puisqu’ils sont connus de tout le monde : c’est Tant pis et Tant mieux.

Tant pis. — Laissez-moi donc avec vos grands mots : c’est magnifique ! c’est superbe ! on croirait, à vous entendre, qu’il s’agit du temple de Salomon, et c’est d’un grand mur de grange, avec des petits trous dedans, dont vous parlez avec tant d’enthousiasme, comme s’il y avait là quelque chose d’extraordinaire !

'I'ant mieux. — Pardon, cher monsieur Tant pis, je ne dis pas que ce soit extraordinaire , bien qu’en architecture une chose logique ne soit pas déjà si commune.

Tant pis. — C’est cela, vous allez attaquer tout ce qui a été fait pour défendre votre protégé, et vous vous piquez de justice !

Tant mieux. — Je n’attaque personne ; je dis seulement que dans un théâtre la scène devant être forcément plus élevée que le reste de l’édifice, il est bien d’in-

DES MURS DE LA SCENE ET DE LA SALLE

cliquer cette scène par une masse spéciale, et c’est ce qui a été fait à l’Opéra.

Tant pis. — Alors, à vous en croire, quand vous construirez une caserne, vous mettrez un appentis audessus du quartier des chasseurs, un dôme au-dessus de celui des carabiniers, et un clocher au dessus de la chambre du tambour-major.

Tant .mieux. — H y a plaisir à causer avec vous, parce que vous n’exagérez rien ; car vous auriez bien dû demander deux clochers au lieu d’un : l’un pour le tambour-major, l’autre pour sa canne ; mais il ne s’agit pas de cela en ce moment; j’approuve la division des masses de la salle et de la scène, et tout simple que cela soit, je constate que ça n’avait été fait dans aucun théâtre avant l’Opéra.

Tant pis. — Eh bien, qu’est-ce que cela prouve? Que les autres architectes étaient d’un avis différent de celui de l’architecte de l’Opéra, et comme des milliers d’artistes avaient toujours mis le monument sous un même toit, sans se préoccuper de faire voir la scène au dehors, il me semble que cette continuité de parti pris vaut bien mieux que la tentative d’un architecte isolé! Nous avons le suffrage universel, que diable! et ce n’est pas à un monsieur tout seul à vouloir faire la loi à tous !

Tant mieux. — N’ayez peur! Garnier ne veut faire la loi à personne ; mais il n’en est pas moins vrai que, depuis dix ans, tous les théâtres non enclavés, construits en France et à l’étranger, ont adopté le parti de l’Opéra. J’en sais même plusieurs qui n’en sont qu’une fidèle copie. 1 enez, voyez-vous, cher monsieur Tant pis, les architectes ne sont pas infaillibles, parce qu’ils ont beaucoup

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à faire et beaucoup à savoir; mais, si, par bonne fortune, ils trouvent un motit qui satisfait les yeux et la raison, il faut savoir le reconnaître, ne fût-ce que par patriotisme ; caries étrangers qui, par intérêt bien entendu, prennent leur bien où ils le trouvent, ne tarderaient guère à s’emparer de l’idée méconnue ici pour l’implanter dans leur pays. Voyez à Londres, à Genève, en Amérique, en Espagne ; voyez les nouveaux théâtres qui s’élèvent, et dites-moi si leurs architectes ont été aussi difficiles que vous l’êtes vous-même en ce moment.

Tant pis. — Vous voulez me prendre par mon côté aible en me parlant de patriotisme ; et puisque vous m’assurez que les étrangers copient la disposition de l’Opéra, ou du moins s’en inspirent, je veux bien admettre que votre architecte a eu raison ; mais il est bien convenu que je ne fais cette concession que par amour-propre national ; sans cela je ne faiblirais point, soyez-en certain ; car c’est évidemment une défaillance que de louer les choses qui se font dans notre pays... Vous dites?

Tant mieux. — Je ne dis rien ; je vous écoute et trouve que vous avez une philosophie tout à fait consolante ! Enfin, ne revenons plus sur ce point que vous m’avez abandonné avec tant de bonne grâce, et laissez-moi vous faire remarquer la composition simple et grande des murs latéraux de la scène. J’espère que pour cela vous serez tout de suite de mon avis.

Tant pis. — Mais, pas du tout, pas du tout! Comme vous y allez! Je fais des réserves et de fortes réserves.

Tant mieux. — Ah ! et lesquelles?

Tant pis. — Je n’ai pas besoin de vous le dire, ça saute aux yeux; est-ce que vous croyez, par hasard, que

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pour juger qu’une œuvre est mauvaise il faille indiquer ce qui est mauvais ? mais alors il n’y aurait plus de critique possible. Lorsqu’on dit qu’il fait vilain temps, tout le monde le voit bien, et il n’y a pas besoin de montrer qu’il pleut ou qu’il vente.

Tant mieux. — Parfaitement, cher monsieur ; mais l’inverse a lieu aussi ; et quand je vous dis qu’il fait beau temps, vous le voyez fort bien, sans que je vous fasse remarquer que le soleil brille. Je vous dis donc en ce moment que ces murs latéraux de la scène et que le grand pignon sont fort beaux et de très-noble allure, et vous devez alors le voir aussi bien que moi. Je serai cependant moins discret que vous et vous dirai que cette grande frise, qui couronne le mur, est ample et puissante ; qu’elle est largement composée, que les aigles de Rouillard, qui surmontent les cartouches des angles, ont une belle tournure ; que ces panneaux circulaires, pleins ou ajourés, qui contournent la salle et la scène, sont d’une étude simple, harmonieuse; que ces longues barbacanes effilées, qui fendent le nu du grand mur, donnent à cet ensemble un caractère particulier de force et d’unité ; je vous dirai enfin que cette grande baie postérieure, si largement ouverte et si fermement comprise, n’estpas un motif banal, et, qu’en résumé, je défie toute personne non prévenue de regarder, sans se sentir impressionnée, ces grandes lignes vigoureuses qui contournent la coupole de la salle, qui courent horizontalement sur ses parois latérales, et s’élèvent, en s’inclinant, jusqu’au haut du comble de la scène, pour servir de support à la grande lyre de pierre et au grand groupe de bronze de Millet !

Tant pis. — Arrêtez-vous, de grâce! quel entrain.

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quel feu ! on dirait que c'est l’architecte lui-même qui a écrit votre discours ! Peste, comme vous y allez, un peu plus je me sentais entraîné après vous!

Tant .vieu-A. — Ce n’est pas ce que vous feriez de plus mal ; mais laissez-moi d’abord vous dire que ce que j’exprime est bien ma pensée et non celle de l’architecte. Celui-ci n’aurait jamais eu le courage d’assembler tant d’épithètes louangeuses sur son œuvre ; il sait combien il est difficile d’être bon juge de ce que l’on a produit.

Tant pis. — Eh bien , vous, vous avez plus de courage que lui. Je vous en félicite. Est-ce fini? N’avez-vous plus de fanfares à sonner sur ces tas de pierres qui montent si haut et sur ces grosses pyramides qui ressemblent à des métronomes et qui sont juchées dans les angles ? Vrai! j’ai plaisir à vous entendre. On dirait saint Bernard prêchant la croisade sainte !

Tant mieux. — Ah! vous voulez m’entendre. Eh bien, entendez-moi donc:

Lorsque vous passez le soir autour de l’Opéra, que la lune brille ou que le ciel soit noir, vous voyez se dresser devant vous ces hautes murailles, cette coupole de pierre et de cuivre, ces grands pignons menaçants, et, malgré vous, en votre âme se produit une sensation étrange, qui tient de la crainte, du respect, de la superstition. Jamais, à ce sentiment puissant, ne viendront se mêler de mesquines pensées; le désir de la critique est absent; le Parisien sceptique disparaît ; il ne reste plus que l’homme grave, le poète mélancolique ou l’artiste enthousiaste! C’est qu’alors le monument, qui se silhouette dans la nuit, laisse, pour ainsi dire, à la terre le côté humain de

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l’œuvre et ne garde plus que celui qui touche aux choses divines ; la grandeur, la simplicité des lignes, le contour énergique ! Peu importent alors les défauts qu’il contient ou les détails élégants qui s’y trouvent! Tout cela disparait d’ahord aux regards ; la masse seule impressionne et seule attire, à l’exclusion de toute autre chose. Le ciel assombri, les vagues ténèbres, les lueurs vacillantes sont pour beaucoup dans cet effet irrésistible, et l’architecte qui a édifié le monument ne doit concevoir aucun orgueil de l’impression que ce monument produit dans ces circonstances. Il a placé les pierres les unes au-dessus des autres; mais ces pierres qui, pendant les heures de clarté, sont contraintes de montrer leurs surfaces fouillées et attaquées par le ciseau de l'artisan, semblent la nuit se complaire à cacheiTes meurtrissures qui leur sont faites, et, jadis rochers avant d’être arrachées aux carrières, redeviennent encore rocher pour se combiner avec les sombres ciels ou les douces lueurs de la lune ! C’est là, c’est à ce moment que l’architecture domine puissamment tous les autres arts ; c’est là qu’elle triomphe, parce que Dieu vient à son aide, et, masquant son origine humaine, la fait participer aux sublimes harmonies de la nature !

Mais il faut cependant, pour que l’effet se produise avec ampleur, pour que l’architecture se combine avec les espaces sombres qui l’entourent, pour qu’enfin le ciel la comprenne dans son éther immense, que la silhouette et la masse des édifices soient assez grandes, assez fortes et assez caractéristiques pour ne pas jeter une note détonante au milieu de ces harmonies naturelles. Si les contours sont mesquins et mal découpés, si les grandes lignes qui arrêtent le monument sont mal composées, on sentira.

non plus cette impression de respect et de mélancolie , mais plutôt une sorte d’agacement contre ces pierres mal combinées et qui, alors, au lieu de compléter le magique spectacle de la nuit, viendront empêcher les sombres splendeurs du ciel de se montrer librement.

Voilà une des premières qualités de l’architecture, et tout édifice qui, dans les demi-obscurités, se présentera de façon à impressionner la vue et le cœur, est déjà une œuvre qu’il ne faut pas dédaigner. Qu’importent alors les fautes de détail, qu’importent les défauts de goût ou de logique? Ils ne sont pas pour l’instant en question; ils se discuteront au grand jour! La silhouette domine tout ; la masse domine tout; l’impression domine tout. Et dût-on le lendemain, à l’heure du soleil, retomber de son rêve à la réalité, il faut saluer du nom d’artiste et de poëte celui qui, pendant la nuit au moins, a pu toucher votre âme en construisant large et grand !

Avant donc de décrier un monument, quel qu’il soit, allez le voir à la nuit ; s’il a fière tournure et simples contours, dites-vous qu’il n’est pas indigne; si, au contraire, il ne se tient pas dans l’ombre, s’il se silhouette mal, s’il est mesquin, alors quels que soient ses mérites d’étude et de conduite, dites-vous que le monument est incomplet, et qu’abandonné déjà par Dieu il peut être sévèrement jugé par les hommes.

Dites-moi maintenant si les hauts murs de l’Opéra ne se grandissent pas avec la nuit et si le gigantesque pignon à large baie ne s’élève pas fièrement au milieu du ciel étoilé ? S’il en est ainsi , si la scène de l’Opéra, dominant les maisons voisines, semble s’harmoniser avec le firmament, vous voyez bien qu’alors j’avais

DES MURS DE LA SCENE ET DE LA SALLE. 413 raison de la défendre et de chercher à vous convaincre !

Tant pis. — C’est cela ; vous voulez me convaincre que l’architecture est faite pour les chats, les chauvessouris et les hiboux ; eh bien, moi je prétends que l’on doit bâtir pour le jour, où je suis levé, et non pour la nuit, où je dors. Avec tous vos grands mots de crépuscule, de ténèbres, d’harmonie et de bon Dieu, vous ne faites que des phrases comme un rhéteur et vous ne me prouvez rien du tout. D’ailleurs, votre architecte a fait un mensonge en faisant une coupole sur la salle, puisque le mur de cette salle qui est bien circulaire en plan, du côté opposé à la scène, est quadrangulaire de lautie côté ; et puis cette lyre, qui forme antéfixe, et qui couronne le pignon, si elle est bien, vue de face, est aflieuse et lourde, vue de profil ; vous ne nierez pas cela ! Allez seulement la voir de la rue La F ayette ! Et puis enfin cette scène sort du bâtiment sans support et sans base, et vous n’allez pas, je suppose, me dire que c’est parfait? Tenez, votre amitié pour l’architecte vous égaré, et vous 1 eciasez avec votre pavé de louanges...

Je crois qu’il est temps de finir la conversation de mes deux interlocuteurs ; car, contrairement à ce que je pensais, il me semble que M. Tant pis a pris le dessus et que mon avocat me fait perdre ma cause ! Une autre fois je renoncerai à faire parler les autres et prendrai moimême ma défense. Ça ne fait rien, si vous me demandez mon opinion, je vous dirai que je trouve que Tant pis a raison dans ses critiques et que Tant rnieux n’a pas tort dans ses louanges ; mais je lui en veux un peu de ce qu’il semble n’apprécier les murs de la scène que lorsqu’il ne

fait pas clair. Je trouve que ça se conduit assez bien aussi pendant qu’il fait jour.

Pour finir, un petit renseignement ; les ornements de la frise ont été modelés par Lecliesne ; ceux de la grande baie et du couronnement du chéneau de la salle par Bloche. Les têtes sont naturellement de Chabaud : tout cela est gras, large et bien exécuté; et, sur ce point, je suis sûr que l’ant mieux et Tant pis s’entendraient à merveille.

Lorsque j’ai exécuté le premier dessin de la porte de l’administration, j’en ai été d’abord complètement satisfait, Je regardais avec plaisir la grande, grande feuille contenant ma composition, largement tracée à l’encre bleue, et je médisais que j’avais été inspiré on ne peut mieux. Le parti était simple ; la silhouette était hère ; les proportions étaient harmonieuses. Bref, j’étais tellement enchanté de mon œuvre primitive que je la modifiai bien peu dans les études successives, et que le projet, tel qu’il étaitvenuàma pensée, fut conservé dans toute son essence et sa presque intégrité.

La porte et les murs qui l’accompagnent se construisirent bientôt; les pierres se posèrent et se taillèrent suivant mes idées, et je n'eus plus qu’à regarder si l’exécution de l’œuvre me donnait l’impression rêvée. Je ne sais si la confiance que j’avais alors dans ma pensée influa sur le jugement que je portai ; mais il est positif que, pendant bien longtemps, je vis cette porte, je vis ces murs, je vis les guichets qui les complétaient de la même manière que j’avais vu les dessins ; je trouvais le tout très-original, de belle tournure, et je ne faisais pas le moindre doute

sur l’excellence du caractère que j’avais su donner à cette partie du monument. Si, à ce moment, j’avais eu à la décrire, je ne serais sorti de la discussion que par un dithyrambe en mon honneur, et ma plume n’aurait tracé que des éloges.

Malheureusement le temps s’est passé, et il est arrivé que mon impression s’est modifiée peu à peu; je ne trouve plus cette porte aussi remarquable que je le supposais, et j’y trouve, en revanche, quelques défauts qui me causent un certain déplaisir, tels, par exemple, les pyramidions du couronnement qui, d’une bonne proportion vus de face, sont trop lourds et trop patauds vus de trois quarts.

Cependant, cette impression désagréable qui s’est fait jour en mon esprit n’est peut-être qu’un effet de réaction ; car, en raisonnant froidement et avec attention, je constate que tous les éléments mis en œuvre sont de bonne race, que les lignes sont bien coupées et que le parti employé est tout à fait convenable. Et pourtant ce n’est pas cela! 11 y a là un vice que je ne puis découvrir! Je trouve bien des explications spécieuses, des déductions probables; mais rien de net, rien de franc, sauf peut-être une seule chose, la dimension. 11 me semble, en effet, que le motif employé comportait une échelle plus grande, et que si la porte avait le double de hauteur et de largeur, elle retrouverait cette apparence d’ampleur bien proportionnée qui est manifeste dans le dessin. Est-ce cela? est-ce autre chose? Dans tous les cas, comme j’éprouve un certain malaise en regardant cette porte, il est bien positif que mon enthousiasme du commencement était hors de saison ; car ce qui est réellement bien ne perd jamais à être revu.

Comment voulez-vous maintenant que je vous parle de tout cela, avec Findécision qui est venue me surprendre? Si je ferme un peu les yeux, si je vois en dedans le projet rêvé, même si je regarde mes études, je vous dirai que la porte de l’administration est réellement une œuvre architecturale. Si, au contraire, j’ouvre les yeux tout grands, si je vois en dehors, et si je regarde ce qui est exécuté, je vous dirai que le motif est compliqué, mal à l’échelle et commun de détails. Où est la vérité? Je voudrais bien naturellement qu’elle fût où je la croyais jadis; mais j’ai bien peur qu’elle ne soit où je la vois maintenant.

Si vous saviez comme ces indécisions sont cruelles aux artistes I Je leur préfère encore le découragement, qui n’est, en somme, que passager, et qui est réellement une façon déjuger, puisqu’on se constate momentanément incapable ; mais ces productions conçues, souvent avec joie, avec entrain, et qui se dérobent dès qu’elles arrivent au jour, pour faire place à des Sosies imparfaits, elles vous irritent, vous énervent, vous ôtent la lucidité, et, finalement, vous amènent au doute, c’est-à-dire au tléau épouvantable de l’art. Douter en amour est souvent un stimulant du cœur; douter en religion n’élève pas moins l’esprit au ciel; douter en politique est haute philosophie et grande sagesse ; mais douter en art est une réelle calamité! Toute voie s’encombre; toute lumière s’éteinttoute vigueur s’affaisse ; tout génie disparaît !

Heureusement pour moi que je ne doute sur ma porte que depuis que celle-ci est construite, de sorte que je ne ressens pour ainsi dire que théoriquement les effets signalés.

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Et pourtant je me sens attristé par cette malencontreuse indécision, par cette occlusion spéciale de l’intelligence ; si l’on n’a plus la lucidité nécessaire pour se constituer juge, cela n’indique-t-il pas que bientôt l’on n’aura plus celle qu’il fautpour composer soi-même? Indiquer les défauts et les qualités d’une œuvre, c’est déjà se montrer apte à la créer; et si l’on ne sait plus définir ce qui est bien ou mal, on ne saura plus si ce que l’on fait est mal ou bien ; on n’aura plus d’entraînement, on n’aura que des hésitations, et ce n’est pas ainsi que l’on fait de bonnes choses!

Ce regrettable phénomène n’est-il pas produit par l’espèce de lassitude qui me prend en m’occupant encore et toujours d’un travail terminé? L’intérêt qu’il excitait diminue chaque jour, et il me semble souvent que c'est bien du temps perdu que d’en parler encore. Ce qu’il faut pour stimuler une discussion, c’est l’attaque, la controverse, l’actualité ; sans cela l’indifterence prend la place de la passion. Dans une bataille, lorsqu’on lutte corps à corps avec l’ennemi, il faut bien combattre si l’on veut chercher à vaincre, et l’occasion fait parfois là de grands héros ; mais quand la guerre est terminée, au lieu de s’intéresser à ces grands faits de vaillance et de courage, on se fatigue peu à peu de ces épopées surannées, et c’est avec terreur que l’on s’éloigne de ces vieilles culottes de peau qui veulent vous raconter leurs campagnes. Eh bien, en disant sur tous les tons les incidents relatifs à l’Opéra, je me fais en ce moment l’effet de ces grognards invalides, qui ressassaient jadis leur retraite de Russie. Dans deux ou trois cents ans, mes causeries avec vous, s’il en reste encore trace, deviendront peut-être quelques

notes artistiques, et elles auront ainsi un intérêt archéologique. 11 y a deux ou trois ans elles auraient eu un intérêt d’actualité; aujourd’hui elles se perdent dans les préoccupations du moment, et il faut bien avouer qu’il ne peut en être autrement.

Et pourtant la force d’une nation se compose de toutes les petites forces particulières, et, si peu qu’il apporte à la niasse générale, tout individu a le devoir de lui fournir son contingent. Un soldat ne fait pas une armée ; mais comment l’armée se formerait-elle si chaque soldat désertait parce qu’il se croit peu de chose ? 11 faut donc par devoir, par raison, par nécessité, que personne n’abandonne la tâche qui lui est échue, et puisque la mienne est de m’occuper d’art, eh bien, je m’en occupe! J’aimerais mieux, certes, au lieu de faire des descriptions et des théories, bâtir à nouveau un monument quelconque ! mais, puisque les circonstances ne s’y prêtent pas et que je reste un peu isolé dans mon coin, je fais le mieux que je puis, et n’ayant plus même un simple mur à édifier, je cause de mes travaux passés, en espérant que quelques artistes profiteront des bonnes choses que j’ai pu faire ou des erreurs que j’ai pu commettre. Et voilà pourquoi, bien que le métier me lasse, je vous ai parlé de l’Opéra et je vous parle aujourd’hui de la porte sur le boulevard Haussman ; voilà pourquoi je vous ai dit que je me trouve fort empêché à la juger; voilà pourquoi je vous dis que les bâtiments de l’administration sont de bonne composition, ce qui n’était pas facile ; que letir architecture est d’un bon caractère ; que j’avais inventé sur les cheminées un nouveau motif en fonte découpée, destiné à cacher les affreux mitrons des cheminées, mais

que mon invention n’a guère eu de succès; car les cheminées ayant pour principe de fumer toujours quand leurs tuyaux ne s’élèvent pas'au-dessus de ceux des cheminées voisines, il a fallu rajouter, sur les mitrons cachés, des prolongements en tôle qui dépassent les galeries de fonte, et qui menacent de s’allonger encore, les fumistes ayant toujours cet objectif de dominer leur entourage. C’est une lutte de croissance qui dépasse celle des asjterges et qui fait que tous les monuments du monde entier ont pour couronnement des dentelures de peigne ébréché et de longs chicots noirs. Regardez plutôt le gardemeuble, et voyez l’envahissement du ramonage sur l’architecture !...

Mes gentilles petites cheminées! Je les avais étudiées avec tant de soin pour les rendre parfaites ! Chabaud y avait sculpté des tètes représentant le grillon, l’hiver et le pot-au-feu. J’avais arrangé ma gracieuse galerie à jours avec de jolies lyres, bien découpées! C’était charmant, en un mot, et les mitrons, cachés à la vue, se tenaient modestement à leur place. Cela dura ainsi tant que l’on ne fit pas de feu; mais voilà qu’un jour on s’imagina d’en faire, et naturellement la cheminée de fumer! Alors commença l’œuvre du fumiste, et l’installation de la ribambelle de tuyaux, d'aspirateurs, de ventilateurs, de gueules-de-loup, de capuchons, etc. Il n’y a pas encore les fils de fer ni les tringles qui s’attachent à ces excroissances; mais, patience; cela viendra, et les souches proverbiales des cheminées de Genève auront des rivales puissantes dans 'les souches des cheminées de l’administration de l’Opéra!

Pour terminer ce chapitre, j’ai bien envie de vous

parler d’autre chose, 'd’une chose qui, elle, est toute d’actualité : c’est presque un fait divers que je vais vous raconter, avec une petite queue que je lui ajouterai : Donc, aujourd’hui i"' septembre, je viens d’avoir à l’Opéra la visite de mon ministre (mon di.v-huitième ministre) qui, chemin faisant, m’a appris qu’il lisait ces fascicules. Trouvez-moi donc beaucoup de ministres qui fassent comme celui-là ! Or, M. Paris m’a engagé, lorsque je terminerai la publication de mon ouvrage, à consacrer un chapitre à mon testament ; — mon testament artistique, bien entendu, — et de dire tout ce que je désire qu’on fasse par la suite dans l’intérêt du monument. Cette idée, qui m’était déjà venue et que j’égrène même par-ci par-là dans ce volume, me montre bien que, dans plusieurs centaines d’années, si on découvre quelques traces de mes désirs, il serait possible qu’on les prît en considération ; mais ça m’indique aussi que, de mon vivant, il ne faut pas que je fonde grande espérance sur mes propositions. Je me résignerai donc à attendre trois ou quatre cents ans pour qu’on arrange à ma façon les abords de l’Opéra. Cependant, comme il y a un point qui me taquine très-fort en ce moment au sujet de l’avenue de l’Opéra, je me risque à dire tout de suite mon regret et mon désir. Donc, j’étais monté avec mon ministre sur la loggia pour lui montrer de là la nouvelle percée, que je n’avais pas encore vue moi-même. Cette percée est fort belle, bien qu’un peu courte ; mais, hélas ! vue du balcon de l’Opéra, elle se termine aussi mal que possible. Une grande maison, gauchement posée, fait le fond du point de vue, et sans médire de l’architecture de cette maison, je puis bien reconnaître que celle-ci est posée de travers

par rapport à la voie, et qu’elle n’a pas une silhouette des plus avantageuses. Avoir une si belle avenue pour que l’œil se porte sur une simple maison de commerce, n’est pas précisément l’idéal, et je suis convaincu que tout le monde fera bientôt la remarque que je fais aujourd’hui.

Eh bien, voici le désir que j’exprime, sans me préoccuper, bien entendu, des ressources pécuniaires de la Ville. Ce n’est pas un financier qui parle, mais un simple architecte, qui voudrait bien, ayant travaillé à un bout, voir travailler aussi à l’autre. Je voudrais donc que cette maison de la rue de Rohan fût achetée en partie par la Ville, et que sur le pan coupé qui fait face à l’avenue de l’Opéra, mais pan coupé très-élargi, fût établi un grand monument décoratif, un Château d’eau, par exemple, avec une silhouette ferme, des saillies prononcées, des chutes et des cascades vigoureuses ; enfin quelque chose de pompeux et de théâtral. Du reste, si l’on ne comprend pas très-bien mon idée, je suis tout prêt à faire le dessin de l’édifice et je ne serais pas fâché d’occuper les deux extrémités de la grande voie.

Que pensez-vous de mon projet? Moi, je le trouve parfait, et je vais, pour mon plaisir, en faire le dessin, que je joindrai au testament artistique recommandé par mon ministre.

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