‹ Le nouvel Opéra de Paris (volume 2)Chapitre 14 sur 18 · DES GROUPES ET DES STATUES · texte numérisé non relu

DES GROUPES ET DES STATUES

DE LA FAÇADE

Pour bien des gens, pour tout le monde peut-être, les groupes et les statues de la façade de 1 Opéra se réduisent à une seule œuvre : les Danseuses de Carpeaux. Je ne veux pas chicaner sur ce sentiment qui me paraît passablement injuste, et je l’admets comme il faut bien admettre la réalité. Mais est-ce à dire que, s’il n y a pas eu de taches d’encre sur les autres groupes, ceux-ci doivent être oubliés, et que le robuste talent de Carpeaux doive entièrement voiler le talent plus délicat de ses confrères? je ne le pense pas. Le génie a bien des façons de se montrer, et ce n’est pas toujours le plus turbulent qui est le plus fort.

Je ne dis pas cela tout à fait pour Carpeaux, qui, bien réellement, a fait une œuvre hors ligne, ou tout au moins a marqué dans son groupe une personnalité bien saisissante ; mais je n’empêche personne de penser que le bruit fait par sa bacchanale ait pu empêcher d’entendre les accords discrets que murmurent les autres personnages accolés à la façade.

Malgré cela, je sens que je vais encore ajouter à la clameur publique et que, si je parle des éminents sculpteurs qui ont modelé les belles figures que l’on délaisse, je m’étendrai bien plus longuement sur l’œuvre de Carpeaux et sur Carpeaux lui-même, parce que je ne dois pas négliger le sentiment général du public et me soustraire à une étude qui semble l’intéresser. Après tout, peut-être, les œuvres d’art sont-elles comme les peuples, plus heureuses quand elles n’ont pas d’histoire ; mais je n’en suis ]3as bien sur; en tout cas, je veux qu’elles aient une petite historiette. C’est bien le moins que dans un orchestre on mette quelques violons à côté de la grosse caisse.

Tous les groupes de la façade ont leurs mérites particuliers, et sans vouloir les comparer, je puis au moins indiquer leurs principales dominantes. Ainsi le groupe de l’Harmonie, par Jouffroy, est sans conteste celui qui tient le mieux au monument. La composition en est un peu banale si vous voulez; l’exécution sans grand cachet; mais dans son espèce de modestie artistique, ce groupe est agencé de façon a combler tous les désirs des architectes. Est-ce là une qualité bien précieuse pour le sculpteur? Non, sans doute, si on la considère absolument en elle seule; oui, certainement, si on la considère dans sa mission particulière. La sculpture statuaire, faisant partie de la décoration d’un édifice, doit emprunter quelques données à la simple sculpture ornementale, et il faut savoir grand gré à l’ai-tiste qui, négligeant volontiers quelques-uns des principaux attraits de son art, consent à s’effacer, pour ainsi dire, et à mettre sa personnalité un peu dans la pénombre , pour concourir à la réussite de tout l’ensemble.

Jouffroy a fait ainsi; il a copié presque fidèlement la

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silhouette que je lui avais donnée, et s’est tenu absolument dans le caractère du croquis que je lui présentais, jugeant que, collaborateur de la grande pièce que je représentais, il devait écrire sa scène suivant le scénario général adopté. Ce n’est pas là, je vous assure, un j>etit mérite, et quant à moi, je le reconnais si volontiers que je répète encore que, de tous les groupes de l’Opéra (talent de sculpteur mis à part), c’est celui de JoufFroy qui est le mieux composé comme entente de ligne et convenance de caractère.

C’est, du reste, sans doute pour cela qu’il a passé en grande partie inaperçu, sans soulever ni louange ni critique; il paraît tellement incorporé au monument qu’on ne le regarde guère plus qu’un grand ornement, qui remplit honnêtement son emploi. C’est quelquefois ainsi que l’on considère les œuvres un peu effacées ; mais c’est aussi de cette façon que l’on considère celles qui sont harmonieusement combinées afin de faire valoir un ensemble dont elles ne doivent former qu’une partie. 11 est bon qu’un général placé en tête de son armée ait un panache à son chapeau; mais un soldat placé dans les rangs serait mis à la salle de police s’il s’imaginait de remplacer son simple uniforme par un costume de matamore. Jouffroy n’ira pas en prison, et si j’avais eu une armée formée de fantassins semblables à lui,, j’aurais marché plus droit à la bataille, et j’aurais été moins craintif à en attendre le résultat.

Pour parler néanmoins un peu sculpture, j’ajoute que la figure centrale du groupe est d’un mouvement noble et simple, et que les deux figures latérales sont charmantes de pose et d’abandon, ce qui prouve qu’un programme

donné n’empêche pas un artiste de mettre du charme au poncif qui a dû lui servir de guide.

Le second groupe, la Musique instrumentale de Guillaume, est aussi composé avec le respect de l’emplacement, car Guillaume, ainsi que JoufFroy, ayant exécuté de nombreuses figures décoratives, s’est familiarisé avec l’architecture, qu’il comprend dignement, et même avec les architectes, dont il sait la lourde responsabilité. 11 a cependant usé d'un peu plus de liberté dans la composition de son groupe ; mais sa liberté est aimable, discrète, et jamais n’empiète sur celle des autres.

Guillaume est donc un sculpteur architectural en restant un sculpteur sculptural, et ils ne sont pas si nombreux ces statuaires d’élite qu’il faille ne pas les saluer au passage. Guillaume, au surplus, est salué depuis longtemps par tout le monde comme artiste de haute valeur, et dans son œuvre, déjà bien considérable, on ne trouve ni une négligence, ni une défaillance, ni l’oubli, même passager, des grands principes, des grandes traditions, des grands sentiments. Sa sculpture est le reflet exact de sa personne ; même loyauté, même distinction, même volonté. Calme et modéré dans ses relations officielles, enjoué et aftectueux dans ses relations amicales, il compose avec calme et modération, en donnant à ses figures ces vifs accents qui les font palpiter, ces traits puissants et mouvementés que l’on retrouve dans sa conversation intime, ces espèces de rires d’enfant qui éclatent joyeusement dans ses propos familiers, en ne détonnant jamais pourtant dans sa tenue digne et correcte. Ces qualités personnelles, qui le font respecter des uns et chérir des autres, se sont imprégnées dans ses œuvres qui attirent, sans

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conteste, et l’admiration élevée et la douce sympathie. C’est ainsi que les artistes parcourent leur carrière, en marchant droit devant eux et produisant des ouvrages, honneur de leur pays, et en donnant à ceux qui les suivent ou les accompagnent les exemples les plus salutaires et les meilleurs enseignements.

C’est donc non-seulement avec un respect profond qu’il faut admirer l’œuvre de Guillaume, mais c’est encore avec une vive gratitude qu’il faut que la France s’enorgueillisse d’un pareil artiste, qui joint à son immense talent de statuaire l’érudition d’un savant, les grandes pensées de l’écrivain, la hauteur des vues philosophiques, les facultés de l’administrateur, et qui fait de toutes ces qualités réunies comme un faisceau fécond, d’où s’échappent les productions les plus élevées et les plus brillantes de l’esprit humain.

Ces qualités se retrouvent naturellement dans son groupe du nouvel Opéra, et si les hommes spéciaux les ont hautement reconnues, la foule ne semble pas les avoir appréciées à leur valeur. Cela dépend en grande partie de l’attention portée au groupe de Carpeaux, mais cela vient aussi de ce que beaucoup d’œuvres d’art, lorsqu’elles atteignent un certain degré de beauté et de pureté, ne peuvent être saisies du premier coup et qu’il faut une étude attentive et plus ou moins persévérante pour se rendre compte des éléments de grandeur qu’elles renferment. Or le public est peu enclin à faire cette étude si attrayante aux artistes et aux délicats, et il délaisse facilement tout ouvrage qui, du premier abord, ne le saisit pas par une exagération quelconque de force ou de grâce, de couleur ou de sim2tlicité. Ce n’est que peu à peu, quand les artistes en renom où les

critiques autorisés ont graduellement fait pénétrer ces beautés méconnues dans l’esprit du public, que celui-ci, familiarisé alors avec les qualités qui lui ont été montrées ou plutôt démontrées, commence à se rapprocher de ce qu’il dédaignait et à admirer ce qui lui était d’abord indifférent. Je laisse a d autres le soin de mettre en lumière les puissants mentes du groupe de Guillaume, ne pouvant faire ici un cours d’esthétique sculpturale; mais je prie seulement ceux qui liront ces lignes de voir avec soin et conscience l’œuvre de l’éminent statuaire. S’ils arrivent sans préjugés d’école, après quelques instants d’étude et de contemplation, ils se sentiront attirés par cette composition si savante, si pondérée en tous points, par cette exécution si simple et si belle, par ce sentiment si délicat et si vrai, et ils reviendront encore attirés avec force revoir et contempler ce groupe, digne du nom de son auteur.

Le groupe de Perraud, le Drame, montre des qualités d’un ordre tout autre; car ce n’est plus la composition qui est le point dominant de l’œuvre, mais bien l’exécution, la facture de tel ou tel morceau. Perraud, en effet, avec sa nature un peu âpre et sauvage, avec ses instincts d’indépendance, se pliait mal aux exigences de la décoration architecturale ; il se sentait mal à l’aise dans ce cadre donné à l’avance, et le puissant statuaire, plein de force et d’énergie lorsqu’il travaillait en se laissant seulement aller à son sentiment personnel, devenait parfois hésitant lorsque sa pensée devait accompagner plus ou moins celle des autres. Pourtant son esprit droit et logique lui faisait bien comprendre les nécessités absolues des compositions d’ensemble, et ses efforts se portaient vers l’observance des conditions qui lui étaient imposées.

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Ce n’était donc pas par insouciance, par parti pris qu’il s’éloignait souvent des principes de la composition décorative; c’était par la nature même de ses penchants, de son génie, qu’il entrevoyait surtout le but à atteindre sans pouvoir y arriver complètement. Je pourrais dire que l’artiste avait trop de savoir, de puissance, de personnalité, et que c’est l’exagération de ces grands dons qui lui faisaient entrave.

A Perraud, il fallait l’atelier solitaire, la direction personnelle, l’exécution grandiose, la robuste étude des formes, et, lorsqu’il réunissait ces conditions de travail, il devenait alors le maître sculpteur du Faune ou du Désespoir : ce n’était plus seulement un statuaire de talent, mais bien un statuaire de la race des Rude, ou même des Buonarotti, touché au cerveau du rayon éclatant. C’était un grand artiste, et la postérité commençait déjà pour lui alors qu’il tenait encore le ciseau.

J’ai eu plusieurs fois quelques regrets de lui avoir confié le groupe de l’Opéra en pensant que ce grand travail, qui lui avait coûté presque deux ans d’étude, l’avait empêché sans doute de se laisser aller plus glorieusement pour lui à ses productions les plus chères, et je me rappelais qu’il avait refusé longtemps d’accepter l’exécution de ce groupe, ne sentant pas en lui les qualités nécessaires pour en faire une œuvre hors ligne.

Et cependant, s’il faut faire quelques réserves stir la composition générale de ce groupe, où quelques sécheresses se montrent, où quelques lignes sont mal coupées, il faut reconnaître que dans les figures qui y prennent place, le cadavre et l’homme qui retire le linceul sont de la plus grande tournure. Dans ces figures, Perraud a

repris sa supériorité d’exécution ; il a trouvé un mouvement presque terrible; il a combiné les contours d’une façon des plus remarquables ; de sorte que si l’on veut porter son attention sur ces deux personnages, on se sent saisi par l’énergie du statuaire, et on reconnaît que, de tous les groupes de l’Opéra, c’est peut-être dans ces morceaux que l’on retrouve le plus de puissance et d’étude musculaire.

Peut-être alors trouvera-t-on que j’ai bien fait d’insister auprès du grand sculpteur en lui confiant le groupe du Drame, puisque après tout il n’a pas nui comme son voisin à l’ordonnance générale, et qu’il a montré là encore que son ardent ciseau était conduit par un maître de l’art.

Avant de parler du dernier groupe, je citerai les quatre statues placées au-devant des piédouches des arcades centrales : l’Idylle, d’Aizelin, figure tout aimable et toute gracieuse; la Cantate de Chapu, statue de belle et noble tournure, dont l’auteur peut revendiquer hautement la paternité; le Chant, de Dubois et Vatrinelle, le premier ayant produit l’esquisse, le second le modèle et l’exécution, et qui fait honneur à cette collaboration des deux artistes; et enfin l’ Harmonie, de Falguière, digne également du nom qui l’a signée. Ces quatre statues, très-décoratives et très-étudiées, ne sont pas généralement appréciées à leur haute valeur; elles méritent pourtant beaucoup mieux que l’indifférence du public à leur égard, indifférence qui disparaîtra certainement le jour où il prendra fantaisie à quelques chefs d’école de les regarder.

Je sais fort bien qu’en général on accorde peu d’attention aux œuvres statuaires qui décorent les monu-

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ments, à moins qu’on n’y soit stimulé par un motif spécial, et que l’on ne voit g-uère dans ces œuvres, souvent remarquables, que des remplissages agréables, mais sans importance. Les quelques exceptions qui se présentent à cette règle, comme le Départ de Rude à l’Arc de l’Étoile, le fronton de David d’Angers au Panthéon, la Flore de Carpeaux au pavillon des Tuileries, viennent surtout de l’attention que l’on porte à divers artistes ayant le privilège d’occuper la foule, bien plus que du mérite de l’œuvre en elle-même, œuvre qui, je le redis, neuf fois sur dix, est considérée comme une des dépendances de l’architecture du monument. Cela est au surplus logique et constitue même une sorte de louange adressée au statuaire qui, en n’attirant pas les regards outre mesure, est resté en partie dans sa mission ; mais cette qualité décorative ne devrait pas faire oublier les autres qualités artistiques, et il y aurait justice à s’intéresser ensuite à l’œuvre du sculpteur, prise intrinsèquement. Puisse cette justice se faire un jour sur les groupes et les statues de la façade de l’Opéra, et ceux qui la rendront y trouveront grande gloire et grand profit!

Et maintenant passons au groupe de Carpeaux. Si j’insiste un peu longuement sur les diverses phases par lesquelles ce groupe a passé, c’est qu’il a été rapporté bien des faits plus ou moins inexacts à ce sujet, et qu’il me semble qu’il ne sera pas sans quelque intérêt de connaître la vérité, même anecdotique, sur une œuvre qui, avec ses défauts et ses qualités, restera certainement comme un type particulier de la statuaire actuelle.

Lorsqu’il s’est agi de demander au ministre d’alors la commande des sculptures du nouvel Opéra, j’avais

proposé Carpeaux pour l’exécutioa d’une des statues assises du grand vestibule, et Cavelier pour celle d’un des groupes de la façade; mais Cavelier, qui à ce moment était fort occupé par le modèle de la grande et belle composition qui orne le centre du palais de Longchamps à Marseille, au-dessus de la cascade, ne crut pas pouvoir entreprendre simultanémentle groupe qu’il exécutait et celui que je voulais lui confier. 11 déclina donc la commande, se réservant à l’avenir, si le temps lui revenait, de faire un autre travail, et de fait il modela par la suite la belle statue de Gluck, placée dans le vestibule.

Je regrettai naturellement la décision que ce consciencieux et loyal artiste croyait devoir prendre; mais il fallut pourtant chercher à le remplacer. Bien que je n’ignorasse pas que Carpeaux était la terreur des architectes, comme j’avais non-seulement bonne amitié pour lui, mais encore grande confiance en son talent, je me décidai à lui offrir le groupe resté libre; il l’accepta avec empressement et le ministère ratifia mon choix.

Les quatre artistes s’arrangèrent ensemble pour se partager les groupes et choisir les sujets, et, par suite de ces combinaisons. Carpeaux eut le groupe de la danse. Je fis faire alors de petits modèles en plâtre des piédestaux qui devaient porteries groupes, et des murs sur lesquels ils s’appuyaient. Je donnai à chacun des artistes un croquis de la silhouette, des dimensions de hauteur et de largeur, et une espèce de programme général de la composition. Les statuaires se mirent à l'œuvre et apportèrent bientôt leurs esquisses. Celles de Guillaume, de Jouffroy et de Perraud étaient conçues dans l’esprit des modèles qu’ils exécutèrent ensuite et ne donnèrent lieu qu’à de

petites observations de détails. Il n’en fut pas de même de Carpeaux; il avait composé son groupe d’tine façon remarquable sans doute, mais en désaccord avec le programme donné, et stirtotit avec le sujet choisi : un homme tout nu et tout droit, qui avait l’air de s’appuyer sur tine massue, une femme toute nue et toute droite, qui était aussi tranquille de mouvement que l’homme; une espèce de grosse colonne, qui ressemblait à un c'ippe funéraire, puis au-dessus, les pieds engagés dans la muraille, le corps en avant, les ailes flottant en panache, une sorte de démon, la main contre la bouche, la tète contre celles des autres personnages et qui semblait leur dire un secret à l’oreille. Cette esquisse était étonnante de modelé; mais elle était inacceptable : les deux figures du devant, droites. et immobiles, ne représentaient aucunement la danse, et le démon qui gesticulait sur leurs têtes ne semblait aucunement le génie de la Chorégraphie. Pour tous ceux qui voyaient cette esquisse il n’y avait qu’une même impression : celle d’un groupe représentant Adam et Ève mal conseillés par le diable. J’ai encore cette esquisse sous mes yeux, dans mon bureau; j’admire toujours sa vivante facture; mais c’est toujours aussi pour moi une scène du paradis perdu, scène avant la faute, et qui serait bien faite pour effaroucher les gracieuses prêtresses de la danse.

Carpeaux ne fut pas trop étonné du refus que je fis de son esquisse, et je crois bien que si je lui eusse fait remarquer qu’il avait illustré le premier chapitre de la Bible, il se serait refusé lui-même à exécuter sa première pensée. Ce fut donc de très-bonne grâce qu’il consentit à chercher un autre motif.

De mon côté, je cherchais aussi ce à quoi l’on pour-

rait s’arrêter, et l’idée d’une espèce de ronde légère, autour du génie inspirateur, me plaisait assez; je fis un mauvais croquis de cette idée, et mon ami Boulanger, qui arriva sur ces entrefaites, en fit un charmant et qui me satisfit pleinement. Je communiquai ces deux croquis à Carpeaux qui vint le lendemain à l’Opéra, en lui disant que si cela lui convenait, je serais fort aise qu’il acceptât le parti que je lui soumettais. Immédiatement il prit une plume, un bout de papier, et, en un instant, traça quelques lignes se coupant à merveille, quelques mouvements se composant le mieux du monde, et bref, cinq minutes après, son groupe était trouvé! c’était à peu de chose près l’indication de celui qu’il a exécuté plus tard et qui a fait tant de bruit dans le monde !

Carpeaux fit donc une esquisse d’après ce premier croquis; mais en y ajoutant plusieurs figures et en en ajoutant même, je crois, une chaque jour; de sorte qu’à un instant donné, il y en avait dix-sept! 11 fallut bien en rabattre et revenir à la première idée plus simple, bien qu’encore assez mouvementée. Carpeaux commença alors le modèle à moitié d’exécution, toujours avec la tendance à augmenter le nombre des figures, toujours avec la même résistance de ma part pour qu’il se bornât à cinq ou six; toujours avec la même propension à donner à son groupe des dimensions absolument exagérées; toujours avec la même opposition de mon côté à ce qu’il ne dépassât pas par trop les mesures fixées ! Le combat fut long et acharné ; le sculpteur ne voyait plus guère alors que son œuvre sans se préoccuper du monument ; l’architecte voyait encore l’édifice, mais se laissait entraîner par la fougue du statuaire !... Celui-ci mettant à droite et

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à gauche, par dessus et par devant, des guirlandes flottantes, des draperies échevelées, des fleurs en tourbillons ; celui-là insistant pour que les lignes extérieures fussent plus sobres, plus calmes, et démontrant en somme que toutes ces accroches évaporées, ces jets d’accessoires se briseraient infailliblement un jour ou l’autre. Carpeaux n’était pas foncièrement entêté, et lorsqu’il avait saisi les raisons pratiques qui s’opposaient à telle ou telle composition, il revenait volontiers à plus deretenue... pour quelques jours au moins; car son ardeur l’emportait encore dès qu’il se retrouvait seul avec son modèle. Que de lettres nous nous sommes écrites à ce sujet, que de conférences nous avons eues sur ce point! Enfin il arriva que, malgré ses désirs, je pus faire diminuer la largeur du premier groupe de plus d’un mètre, et que, malgré les miens il put l’augmenter de plus de cinquante centimètres au delà des dimensions données.

■le ne sais lequel de nous deux fit un plus grand sacrifice en cédant ainsi à l’autre; ce que je sais, c’est que, pour ma part, j’étais absolument décidé, si Carpeaux ne voulait pas m’écouter, à le laisser aller à sa guise. Je trouvais son modèle superbe ; j’étais émerveillé de sa composition si vivante, du modelé palpitant de ses figures d’argile, et, somme toute, je me disais : « Eh bien, si le monument pâtit un peu de l’exubérance de mon sculpteur, ça ne sera qu’un petit malheur; tandis que ça en ferait un grand si, m’entêtant dans mes idées, je privais la France d’un morceau qui sera certes un chef-d’œuvre. » Je pensais ainsi lorsque je voyais le modèle en argile, ce modèle, selon moi, bien supérieur à l’exécution ; mais je pense encore de même maintenant, et je ne crois pas

que j’eusse le droit, devant cette espèce de jaillissement sculptural, de m’opposer à une création puissante, personnelle, et qui, malgré les critiques qui peuvent lui être adressées, est, et sera toujours, pour tous une œuvre hors ligne, et pour quelques-uns un chef-d’œuvre!

Vous n’attendez pas, je suppose, — en tout cas, votre attente serait vaine, — que je vous décrive les beautés ou les imperfections du fameux groupe. Toutes les qualités et tous les défauts de cette œuvre ont été longuement discutés par la presse et le public , et mon modeste galoubet ferait bien peu de bruit en comparaison des trombones qui ont soufflé les dissonances et les consonnances. Je suis, au surplus, à peu près de l’avis de tout le monde : un peu irrité de quelques vulgarités de détails, et tràs-enthousiasmé du mouvement des figures et de leur vivante allure. Je comprends les sentiments de répulsion que quelques délicats ont ressentis ; mais je comprends bien mieux les accès d’enthousiasme qui se sont produits à la vue d’une œuvre si moderne, si entraînante et si caractéristique. S’il fallait donc me ranger d’un côté ou de l’autre, je n’hésiterais pas, et ce serait parmi les passionnés de l’œuvre que je prendrais une place.

Cela n’empêche pas que je n’éprouve quelques regrets quand je songe que ce groupe a été livré avant d’êtreréellement terminé ! C’est cette hâte de le présenter au public qui a été cause de certaines négligences capables à elles seules de déconsidérer l’œuvre de Carpeaux. Si les chairs avaient été aussi bien exécutées que dans le modèle, si quelques finesses étaient venues adoucir de brutales indications, le groupe aurait moins mérité le reproche de vulgarité qui lui a été adressé, et je crois même que les raffi-

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nés eussent été moins choqués qu'ils ne l’ont été par la vue de ces chairs palpitantes mais un peu flétries, et de ces hardiesses de ciseau puissantes, mais un peu barbares.

Quelques mois de plus, quelques mille francs ajoutés eussent largement suffi pour parfaire l’œuvre trop hâtivement livrée ; mais Carpeaux ne voulait ou ne pouvait accorder les uns ou les autres. C’était à l’époque où le prix de l’Empereur, ce prix de 100,000 francs qui n’a été décerné qu’une fois (à M. Duc), était prêt à être donné, et Carpeaux, confiant dans son travail, exigeait absolument que celui-ci fût terminé à l’époque désignée. C’était bien inutile; car ce groupe, par son caractère même, devait être violemment discuté. 11 était évident que le jury chargé de décerner le prix ne prendrait pas sur lui de mettre au premier rang une œuvre encore mal classée, mal appréciée, et qui, en résumé, malgré ses brillantes qualités, donnait prise à trop de critiques pour être placée d’emblée au-dessus de toutes les productions artistiques effectuées depuis dix ans.

Mais enfin Carpeaux voulait tenter la lutte; c’était son droit strict, et j’aurais eu mauvaise g'râce à l’en empêcher. Je poussais donc de mon côté les ravaleurs pour terminer le piédestal et le parement du mur du fond, pendant que Carpeaux poussait ses praticiens, et, au jour convenu, la baraque en planche qui couvrait le groupe fut enlevée en dégageant le grand travail du sculpteur! C’est alors que je m’aperçus, que les gens du métier surtout s’aperçurent de l’inachèvement de plusieurs parties importantes, et que l’on regretta que l’exécution d’un groupe si remarquable fût un peu trop négligée en quelques points.

Mais à part cette question d’une date fixée pour

,mmr

prendre part à un concours, la question d’argent fut aussi une des causes déterminantes de la cessation prématurée du travail. Le groupe, en effet, coûtait fort cher à Carpeaux, qui avait de très-nombreux frais de praticiens. Là où ses voisins avaient payé douze ou quinze mille francs de pratique à prix de forfait. Carpeaux payait au moins le double à la journée, aucun praticien n’ayant voulu consentir à s’engager pour la reproduction d’un groupe si mouvementé, si plein de trous, et offrant tant de difficultés de mise au point. Les jours passaient donc, les praticiens avançaient lentement, bien que Carpeaux fût toujours au milieu d’eux, travaillant lui-même du compas et du ciseau. Ses ressources pécuniaires s’épuisaient, et l’artiste avait déjà reçu le payement total de son groupe que celui-ci n’était pas encore près d’être achevé! Je pus obtenir du ministère une assez grosse somme supplémentaire, qui resta entre mes mains et avec laquelle je payais, par huitaine, les praticiens attachés au travail et qui avaient refusé de continuer s’ils n’étaient pas certains de leur salaire. Je mis moi-ménie ma petite bourse à la disposition du statuaire ou plutôt de ses praticiens. Je fis faire par le ministère de nouvelles avances pour des travaux ultérieurs prévus dans la décoration de l’Opéra. Enfin je m’arrangeai de mon mieux pour venir en aide à l’artiste, qui méritait amplement cette sollicitude par le dénûment dans lequel il se trouvait, et que lui avaient causé les dépenses imprévues attachées à l’exécution de sa grande œuvre. Mais le temps passait, augmentant chaque jour la dette de Carpeaux, réduisant chaque jour ses ressources, et il y aurait eu réellement cruauté et injustice à exiger de ce vaillant statuaire des sacrifices plus grands que

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ceux qu’il s’était déjà imposés. J’ai reçu de lui à cette époque des lettres vraiment douloureuses sur sa situation ; et après que chacun eut fait de son mieux par suite du mauvais pas où l’on se trouvait, juinistère, sculpteur et architecte, il fallut bien s’arrêter! L’argent manquait de tous les côtés à la fois, de sorte que le concours n’eùt-il pas eu lieu, qu’il est probable que Carpeaux n’eùt guère avancé son œuvre plus qu’il ne l’a fait; de même que si l’argent n’avait pas fait défaut, le concours l’eiit empêché également d’allerplusloin. 11 ne faut donc blâmer personne ; il ne faut pas surtout blâmer l’artiste si d’impérieuses nécessités ou des désirs parfaitement licites ne lui ont pas permis de donner à son travail toute la perlection qu’il aurait pu avoir.

Cette perfection n’aurait certainement pas changé l’aspect général de l’œuvre, mais elle eiit contribué efficacement à en atténuer les parties un peu vulgaires et à désarmer des critiques qui se sont produites inconsciemment par suite de ces négligences d’exécution.

Après tout, faut-il regretter ce qui est arrivé? Le groupe plus parfait eiit, sans nul doute, moins éveillé la discussion; il n’eût pas donné à son auteur cette extension de popularité déjà acquise et méritée, et Carpeaux, moins attaqué peut-être, n’eùt pas eu cette suprême joie des artistes de valeur : le dénigrement et l’enthousiasme! Si le premier fait parfois des blessures cruelles à l’amour-propre, ilfaitaussi rebondir violemment l’artiste, et, après un instant de dépit ou de colère, le prépare mieux que toutes les louanges à la lutte de chaque jour. C’est cette lutte, en somme, qui fait vivre, qui stimule, qui agrandit l’esprit et fortifie la pensée, et je ne sais si le

créateur d’une œuvre doit espérer laisser trace de son passage ici-bas, lorsque la popularité venue des critiques n’a pas commencé par être aussi grande que la popularité venue des éloges. Carpeaux a reçu les deux baptêmes de lait et de fiel, et son nom sera conservé dans l’avenir.

Quoi qu’il en soit, lorsque le groupe fut découvert, et qu’à côté d’éloges passionnés, des attaques les plus violentes se produisirent, ce ne fut pas tant la question artistique qui excita les camps opposés, cefutplutüt celle des convenances violées, celle de la morale outragée avec cynisme. Il semblait que depuis les odes de Piron et les illustrations de l’Arétin, nulle production humaine n’eiit poussé si loin l’idée pornographique! Les vieillards érotiques s’arrêtaient avec complaisance devant ces figures de femmes sans pudeur, les jeunes gens souriaient ou jetaient un quolibet en passant devant cette ronde de danseuses échevelées ; les mamans écartaient leurs fils de la façade de 1 Opéra, et les tartufes baissaient obliquement les yeux en présence de cette orgie de formes matérielles. On se disait enfin qu’auprès de cette débauche vivante, les statues de toutes les Vénus et même celle de l’Hermaphrodite étaient sujets de sainteté, et que leur place dans une église paraîtrait plus naturelle que la place de ce groupe maudit sur la façade d’un théâtre !

La discussion portée sur ce point dégénérait presque en discussion religieuse, et il n’y avait plus qu’un petit nombre de gens qui s’avisassent de penser à l’art en regardant l’œuvre de Carpeaux.

Ce fut alors que les lettres venues de toutes parts, lettres anonymes surtout, cela va de soi, furent envoyées au ministre, à la cour, au sénat et à l’architecte! Je pos-

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sède une collection complète de cette correspondance occulte, qui continua assez longtemps à me parvenir chaque jour.

Toutes ces lettres, œuvre de gens convaincus, de farceurs ou d’envieux, d’artistes ou de prud’hommes, étaient écrites avec la même pensée : celle de faire retirer le groupe de Carpeaux et d’en blâmer la composition ou l’exécution. 11 pourrait donc paraître inutile et fastidieux de faire connaître ces lettres qui, n’étant pas signées ou l’étant d’un pseudonyme, ne méritent pas l’honneur d'être publiées. Néanmoins je crois devoir donner l’extrait de quelques-unes de ces lettres, parce que, écrites de toute part et à tous les personnages qui pouvaient intervenir dans la décision à prendre, elles montreront les principaux motifs allégués avec une tenace persistance. En fin de compte, ces motifs ont prévalu auprès de l’Empereur et du maréchal Vaillant, alors ministre des beauxarts, lesquels ont décidé à plusieurs reprises l’enlèvement du groupe ; mais les architectes sont parfois têtus, et en gagnant du temps ils peuvent attendre des événements qui changent les délibérations et les ordonnances.

V’oici une de ces lettres; c’est bien sûrement d’un libéral souftfant sous le joug de l’Empire :

« Monsieur,

(1 Sans doute il y a du beau dans le groupe de M. Carpeaux.

Cl Mais il y a plusieurs genres dans l’ordre du beau; — et l’Académie de musique est-elle — un lupanar?

Cl Si .Vi. Carpeaux a crupouvoir se dispenserde repré-

senter sur la façade du premier théâtre du monde l’idéal de la grâce, de la distinction et du haut style, dont les faglioni, les Essler et les Livry furentles types charmants, du moins eiit-il pu donner quelque chose de mieux que cette espèce de danse macabre où des pouffiasses de barrières des plus communes opèrent leur descente de la Courtille en poursuivant leur ronde pesante autour d’un balochard effronté et narquois!

<1 Encore si la grâce des mouvements et des poses y était ! — mais rien ! rien ! rien !

n Après cela, M. Carpeaux sait-il ce que c’est que le style et la haute école et le goût?

Cl Disons tout de suite que c’est le style de notre époque, — du Bas-Empire, — le style de la décadence de l’art et celle des mœurs, qui se suivent toujours.

<1 Le style des... grecs.

Il 27 août 69. n

Je ne sais trop ce que veulent dire ces points avant : grecsjmais çadoitêtre bien perfide! En tout cas. Carpeaux peut se vanter d’avoir eu son fait! J’ai peut-être reçu aussi quelques éclaboussures !

A une autre.

Ah! celle-là est tout à fait de haut goût! j’en ai une dizaine de ce genre.

(I La vérité sur le groupe de l’Opéra : (souvenir du jeune âge).

Cl Carpeaux étant sans doute de la Bièvre, a reproduit le quadrille final d’un bal de blanchisseuses sur les bords

DES GROUPES DE LA FAÇADE. 443

de cette charmante rivière, le matin d’un vendredi de la mi-carême.

0 Certifié véritable.

(I Boncorps AllCUElL. »

Je vous demande pardon d’avoir cité ce joli billet; mais c’est un type qui a été souvent reproduit.

Voici une autre lettre plus modérée dans sa forme ; c’est le type de la correspondance raisonnable et peutêtre même raisonnée.

(I Monsieur,

<1 Le groupe de M. Carpeaux inspire une répulsion unanime aux honnêtes gens et même aux personnes les moins initiées aux qualités de l’art du statuaire. 11 semble, en apercevant cette œuvre malheureuse, que l’on voit un chancre rongeur sur la figure d’une belle femme ; outre ses défectuosités, le débordement de ses proportions écrase les parties avoisinantes. »

(Ici une longue discussion sur les proportions et le caractère à employer.)

Puis ceci :

« .... Mais ici où l’on devrait être charmé par l’aspect de personnages exprimant par des mouvements gracieux les savantes élégances du théâtre, tout au contraire, des femmes nues, rendues hideuses par des têtes de satyres, sont guidées pas un génie rachitique, haletant et paraissant épuisé !

« Toutefois, si l’exécution montrait quelque facilité, on pourrait être moins sévère; mais il n’en est rien, cela

parait être le travail d’un être souflrant, et avec toutes ses défaillances...

« De même qu’il n’est point de belles femmes sans pudeur, la sculpture est un art qui ne se nourrit que de beauté et de pureté ; le goût sera toujours le bon sens du génie ! »

(Ça, c’est une belle phrase.)

Il Lorsque cegroupe aura disparu, qu’il sera sagement remplacé, la façade du nouvel Opéra reprendra le bel aspect qui lui appartient et qui fera, avec le reste du monument, la gloire de son auteur, malgré les langues de l’envie, cortège inséparable du talent. »

(Eh mais! voilà un petit paragraphe qui me semble bien joliment dicté; ce correspondant a du bon.)

Il Personne mieux que M. Garnier, qui a si noblement écrit et qui parle si bien (je ne le lui fais pas dire!) doit savoir combien, à la vue de ce malheureux groupe, auraient frémi d’horreur les contemporains de Phidias, d’Ictinus et d’Alcamène. »

(Oh! oui, je le sens bien! et je frémis moi-même en pensant à ce frémissement-là!)

11 y a encore une queue à la lettre concluant à^ la suppression immédiate du groupe; mais cette queue est vraiment très-douce pour moi ; aussi me faut-il un grand courage pour la couper, puisque je coupe en même temps un hommage qui me ferait croire que je suis à peu près le seul, disons même tout à fait le seul homme ayant encore quelque talent!... Je voudrais bien croire à cela; mais le diable, c’est que mon admirateur ne me dit pas

DFS GROUPES DE LA FAÇADE. 445

son nom, et cela me donne un peu de défiance! Il doit être de la police !

Et puis j’ai reçu aussi cet autre billet qui me semble un peu moins gracieux et me donne à réfléchir :

« Monsieur Charles Garnier,

(I Lorsque comme vous on a l’honneur de construire le plus grand monument du siècle, il faut au moins en être digne et vous ne l’êtes pas. »

(Patatras! comme je regrette mon premier correspondant!)

« Vous ne l’êtes pas, parce que vous avez par camaraderie ou par faiblesse laissé placer sur la laçade de l’Opéra le plus scandaleux des groupes, et peut-être même est-ce vous qui l’avez voulu ainsi !

« Je vou.s, considère donc comme aussi coupable que le sieur Carpeaux (le sieur est dur!i, car vous étiez le maître de refuser cette ordure qui mériterait d’être mise en moellons... J’ai une femme, monsieur, j’ai des filles, passionnées pour la musique, et qui vont souvent à l’Opéra! Cela leur sera impossible maintenant, car je ne consentirai jamais à les mener dans un monument dontl’enseigne est, celle d’un mauvais lieu. (Cela a déjà été dit!)

O Si votre faiblesse vous engage àlaisser ce groupe en place, monsieur Garnier, sachez bien que, quel que soit votre talent, talent que je ne veux pas nier (ah! cette parole me fait du bien!), vous ne mériterez que les mépris des honnêtes gens, en vous rendant ainsi complice d’une œuvre détestable...

(I 11 “ne suffit pas, monsieur, d’être architecte de

mérite, il faut avoir encore le sens moral, et ce sens moral, vous me paraissez l’avoir perdu ! (Mais non, mais non, je vous assure!)

« Je vous engage donc, monsieur, au nom du respect que vous vous devez à vous-même, au nom de la morale outragée, au nom des principes de famille, à faire enlever immédiatement cette œuvre obscène, et vous pourrez ainsi vous concilier l’estime des honnêtes gens; sinon, monsieur, complice d’une infamie, vous verrez un jour le remords vous surprendre et votre nom, jusqu’ici sans tache, prendre place parmi la tourbe impudique des contempteurs de la vertu et de la moralité.

Il Veuillez agréer, etc.

Il V‘“ de A. R. de C. n

lît voilà comme quoi, ayant laissé le groupe à sa place, je suis maintenant dans la « tourbe impudique » ; mais c’est bizarre! je ne suis pas encore surpris parles remords!

Voilà assez de citations. Je suppose que les lettres officielles qui ont été adressées au maréchal Vaillant étaient un peu plus réservées dans les termes; mais je suis certain que le fond en était le même et que la question de morale outragée et de défaut de proportion avec le monument était traitée dans toutes les missives envoyées.

Néanmoins le ministre se tenait coi, et moi-même, pour échapper un peu à ce flot menaçant de correspondances et de conversations ayant toutes le même motif, je quittai Paris pour une quinzaine de jours, cherchant à oublier un peu cette explosion de pudicité, qui produisait aussi quelques petites explosions en sens contraire. Le bruit paraissait se calmer, ou du moins à Saint-Jean-

DES GROUPES DE LA FAÇADE

de-Liiz, où j’étais retiré, je ne l’entendais guère, lorsqu’un jour je reçus cette dépêche que je reproduis intégralement ;

Il Paris, pour Saint-Jean-de-Luz, i8 août 1869.

Il I h. 45 m. du soir.

Il Garnier, architecte de l’Opéra,

Il Saint-Jean-de-Luz (Basses-Pyrénées).

Il Groupe de Carpeaux dégradé par malveillance, indignation générale. — ■ Lettre demain.

Il Carpeaux. »

J’avoue que cette dépêche me troubla fort, et que j’en renvoyai immédiatement une autre pour avoir quelques détails. Je sus ainsi le soir même que l’on avait jeté une bouteille d’encre sur le groupe et que plusieurs figures étaient gravement atteintes. Je reçus le surlendemain des détails circonstanciés sur l’attentat commis, et écrivis à Louvet, mon inspecteur, pour lui dire avant tout de cacher provisoirement le groupe avec des toiles, afin qu’on pût réfléchir à ce qui devrait être fait sans amasser la foule, qui, paraissait-il, se pressait devant la façade de l’Opéra. Mais mon désir, mes instructions plutôt, ne purent être suivies. Carpeaux s’opposa absolument à ce que l’on masquât son œuvre, et voulut montrer à touslesyeuxl’actede vandalisme dont elle venait d’être l’objet. Je ne comprenais pas trèsbien cette résolution, ou plutôt elle pouvaitse comprendre par l’espèce d’absolution que chacun donnait alors au groupe. En présence de l’événement, on oubliait un peu les nudités choquantes, et l’on ne voyait plus qu’une grande production sculpturale, menacée d’être dégradée.

L’artiste alors savourait sans doute ce retour à la vérité, et, trouvant dans le mouvement qui se faisait en faveur de son œuvre une compensation aux critiques acerbes dont elle avait été l’objet, ne voulait pas arrêter trop tôt ce mouvement qui lui était si favorable.

Je revins alors à Paris, et voulus m’occuper immédiatement de l’enlèvement de la tache ; mais je parus encore trop pressé pour Carpeaux qui, du reste, avec raison, voulait que l’on étudiât bien les moyens proposés pour remédier à l’accident. Je fis donc cette étude aussi complète que possible, et certes ce n’était pas une petite afiâire! car depuis le moment où fut jetée la bouteille d’encre, jusqu’à celui oii la tache fut enlevée, ce ne fut qu’un déluge de lettres émanant de mille inventeurs, et proposant tous un moyen siir et certain d’arriver à un bon résultat. Je n’aurais jamais cru qu’une tache d’encre piit tant en faire répandre, et que cent encriers se videraient pour chercher à effacer le dommage causé par un seul !

Je dus naturellement repousser tous les procédés que je ne pouvais éprouver avant l’exécution, et je me bornai, à t’aide d’un de mes inspecteurs, M. Sabathier, ingénieur civil et bon chimiste, a chercher entre nous ce qui semblait devoir réussir.

Comme nos expériences peuvent à l’avenir servir à quelques personnes, il me semble bon de les indiquer succinctement.

Nous avons fait un grand nombre d’essais sur des pierres d Échaillon blanc de la même provenance que celle du groupe; or, comme tous les calcaires sont attaqués par les acides libres , il était impossible d en employer aucun pour faire disparaître la tache d’encre. Nos essais ont

DES GROUPES DE I.A FAÇADE

porté sur l’emploi du chlore libre en dissolution, des hypochlorites de chaux, de soude, de potasse, de zinc, du protochlorure d’étain, etc., etc. Voyant que les résultats produits par ces diftérents agents ne donnaient qu’un effacement partiel, laissant souvent des taches indestructibles, il a fallu trouver un autre moyen.

M. Esquiron, qui avait déjà exécuté pour l’Opéra divers ciments particuliers, et qui était des nôtres pour nos expériences, se rappela les recherches qu’il avait faites jadis pour le blanchiment des fibres textiles et des tissus, et les beaux résultats qu’il avait obtenus au moyen d’un sel d’hypochlorite d’alumine très-instable, se décomposant facilement en ses éléments, sans présenter de réaction acide, et dont la solution conservait toujours la neutralité.

Des essais furent faits avec ce sel, en y ajoutant toutefois de l’hypochlorite de soude et de chaux, plus un grand excès d’alumine hydratée, cet excès motivé par cette propriété curieuse de ce dernier corps d’absorber certains sels et d’en décomposer quelques autres, en s’emparant de leur base. Ces essais ont parfaitement réussi, et nous les avons considérés comme offrant toute garantie; et de fait l’opération a réussi et nulle trace n’est restée de la maculature. C’est donc à l’aide d’une solution très-concentrée d’un mélange d’hypochlorite d’alumine de soude et de chaux, avec addition d’alumine hydratée, formant une bouillie épaisse, que les surfaces tachées ont été débarrassées de l’encre. La substance a été appliquée deux fois, en faisant un lavage énergique à l’eau pure après chaque application.

Après l’émotion causée par l’apparition et l’enlève-

ment de la tache, les ennemis et les opposants du groupe, qui s’étaient un peu calmés, recommencèrent leur campagne de plus belle; les lettres, les rapports, les récriminations furent de nouveau mis en œuvre, et l’on fit tant et si bien que le maréchal Vaillant, poussé par en haut, tiré par en bas, entraîné de tous les cotés, décida enfin, malgré mes instances, que le groupe de Carpeaux serait retiré, et qu’un autre plus convenable et de proportions plus satisfaisantes le remplacerait.

Il n’y avait plus à reculer : le Sénat, la Chambre des députés, le ministre et le souverain même, tout le monde était d’accord pour l’enlèvement de ce groupe ! On me laissa pourtant le choix de l’artiste qui devait exécuter celui qui le remplacerait et je pus obtenir que ce fût Carpeaux qui composerait un nouvel ouvrage pour se remplacer lui-même. Il était convenu que je chercherais à l’Opéra une place un peu secondaire pour y installer le groupe refusé, qui aurait trouvé grâce devant ses détracteurs s’il avait été exposé à un endroit moins en vue.

Ces conditions me semblèrent bonnes, en ce que j’y voyais le moyen d’éluder l’ordre reçu. Je commandai donc à Carpeaux le travail, lui faisant voir que si son nouveau groupe était réussi, il aurait l’avantage démontrer que son talent n’avait pas qu’une seule façon de se pioduiie, et que si, tout au contraire, il n’en était pas satisfait, ilpotirrait faire durer l’exécution du modèle au moins deux ou trois ans, ce qui modifierait petit-etre les événements et la façon de penser de ses antagonistes. C’était de plus une assez grosse somme arrivant à l’artiste, qui, composant son groupe plus simple, n’aurait cette fois aucun des dé-

DES GROUPES DE LA FAÇADE. 451

boires qu’il venait d’avoir pour la question de dépenses. Tout cela me semblait au mieux combiné pour faire patienter le public, pour rémunérerun peu Carpeaux, et pour lui donner l’occasion de faire encore une œuvre remarquable, bien que traitée différemment de la première au moyen de draperies cachant les nus.

Malgré cela, il fut fort difficile de faire entendre raison à Carpeaux, justement blessé de la mise à l’index de songrotipe; mais je lui fis voir tous les avantages attachés à son acceptation; je lui montrai divers endroits qui peut-être auraient pu lui convenir, et, dans la visite que je fis avec lui à cet effet de rechercher un emplacement, je voulus bien accepter celui qu’il me désigna, c’est-à-dire sous la voûte du grand escalier, à l’endroit où est aujourd’hui la Pythie de la duchesse Colonna. 11 est bien vrai que, in petto, aucun des emplacements ne me semblait convenable, et que celui que Carpeaux venait de choisir était absolument impossible pour des raisons d’effet, de dimension et d’architecture ; mais cela importait peu, il y avait toujours le temps de se fixer sur un emplacement définitif, puisque j’avais obtenu du ministère que la translation du groupe ne se ferait qu’après que son remplaçant serait prêt à poser. Je paraissais donc accepter le choix de Carpeaux; mais jamais je n’eusse donné à ce consentement un commencement d’exécution. D’ailleurs, il me semblait fort difficile de transporter le groupe, construit en trois morceaux différents, assemblés par des goujons et munis d’armatures les reliant à la muraille. On eut couru grand risque de briser quelques membres en faisant de détachement et la translation, et pour rien au monde je n’eusse voulu me charger d’une telle opération

et passer pour un Vandale, si le malheur voulait qu un orteil ou un bout de nez fût détaché dans la route! Mais, je le répète, il fallait tergiverser ; ne pouvant m’opposer absolument à des instructions impératives, il fallait user de quelque subterfuge, ce qui me fut, au surplus, assez facile; car, dans le fond de leur pensée, le ministre et le directeur des Bâtiments civils trouvaient la mesure et bien sévère et bien inopportune.

Enfin Carpeaux céda, pendant un instant du moins, et il me quitta en me disant que tout était convenu; mais il paraît qu’il rencontra en route quelques personnes qui lui parlèrent de dignité, de résistance, et d’une foule de belles choses très-grandes en théorie, mais parfois plus modestes en pratique ; de sorte que le lendemain matin, alors que j’allais faire mon rapport au ministre, je lus dans le Figaro un petit billet de l’artiste, lequel se gendarmait, s’oflusquait de la détermination prise et finalement refusait de laisser déposer son groupe et de le refaire, à moins que l’empereur lui-même ne lui en donnât l’ordre formel!

Ce coup de tête fut une grande erreur; en mettant la presse dans la confidence de ce qui se préparait. Carpeaux SS retirait tout moyen de sortir de l’impasse dans laquelle il s’était engagé, et en indiquant le nom de 1 empereur, il rendait sa position plus difficile encore, puisque c’était l’empereur qui , cédant aux sollicitations d’un grand nombre de personnages, avait donné lui-même au maréchal Vaillant l’ordre de faire enlever le groupe.

Je voulus conjurer le péril ; j’allai chez Carpeaux sans le trouver. Je lui écrivis une longue lettre en le priant de revenir sur sa décision et lui demandant un rendez-

DES GROUPES DE LA FAÇADE

VOUS immédiat à l’Opéra. Mais Carpeaux me répondit d’abord par ce premier billet.

« Mon cher Garnier,

Il Après y avoir réfléchi, je refuse l’exécution d’un nouveau travail en remplacement de celui que l’Administration supprimerait aujourd’hui, bien qu’elle l’ait adopté préalablement.

Il Si S. M. l’empereur l’ordonnait formellement, il ne me resterait évidemment qu’.à me soumettre.

Il Mais, dans tous les cas, il m’est impossible d’entreprendre un travail dans de semblables conditions.

Il Mille amitiés.

Il ,1. R" Carpeaux.

« Ce 27 novembre 1869. »

Je ne me tins pas pour battu et fis encore de mon mieux pour le faire changer d’avis, en lui montrant bien que ce n’était pas la question d’art qui était en jeu, mais plutôtune question censée de moralité qui s’éteindrait d’elle-même avec le temps et que c’était ce temps qu’il fallait gagner avant tout. Ce fut inutile ; il me répondit le lendemain une nouvelle lettre, dans laquelle il me disait Il qu’aucune considération ne le ferait changer d'avis, et qu’il ne viendrait pas au rendeE-vous que je lui donnais.»

J’étais très-décontenancé de tout cela; je comprenais fort bien la susceptibilité de Carpeaux, car son refus provenait, en somme, d’un sentiment de dignité personnelle que l’on ne pouvait blâmer, et, comme à sa place j’aurais certainement fait comme lui, je me sentais arrêté dans mon insistance, et me disais qu’après tout la résistance

de Carpeaux produirait peut-être auprès du ministre un effet plus utile que mon entremise et mon amitié.

11 n’en fut pas ainsi; la note insérée dans le Figaro, avait éveillé aussi la susceptibilité du maréchal Vaillant, qui trouva cette revendication publique un peu impertinente ; et comme il était en somme le plus fort , il fallut bien que Carpeaux cédât ; et, le 8 décembre 1869, sur le refus officiel de Carpeaux de se charger de l’exécution du nouveau groupe, il confia celle-ci à Gumery, qui n’était pas à faire ses preuves de talent.

Gumery se mit donc à l’œuvre et commença son esquisse, conçue dans ie caractère général des autres groupes de la façade, et naturellement je suivis ce travail comme celui du modèle qu’il exécuta ensuite ; mais ce n’était pas néanmoins sans un certain serrement de cœur que j’allais voir cette esquisse et ce modèle. Cela me faisait l’effet que l’on doit ressentir en visitant un monsieur qui n’attend que votre décès pour se marier avec votre femme. Cependant , je ne pouvais décourager Gumery de son entreprise ; son groupe était d’ailleurs bien arrangé, et avait des parties fort heureuses de lignes; de plus, il fallait user de quelques ménagements avec cet éminent statuaire, qui était fort malade et miné par la cruelle maladie de poitrine qui devait l’emporter l’année suivante, pendant les terribles jours du siège de Paris. C’est toujours avec une grande émotion que je me souviens de l’énergie, de la force d’âme de cet ami , qui, sachant sa fin prochaine, travaillait avec la plus grande ardeur afin de laisser à sa femme et à ses enfants une toute petite fortune devant les sauver de la misère. Maisje vous assure que cette énergie, soutenue d’une façon

DES GROUPES DE LA FAÇADE. 4<5

factice, cette fièvre de travail, exaltée par la fièvre de la phthisie, avait quelque chose de bien pénible et de bien douloureux; et devant les efforts de ce pauvre Gumery pour terminer promptement son œuvre, je me sentais souvent bien préoccupé et je me demandais si je n avais pas eu tort de le présenter au ministre pour exécutei le nouveau groupe!

Gumery, au reste, ne put vivre assez pour le voir terminer; son modèle même fut en partie l’œuvre de ses praticiens, et malgré les grandes qualités qui se trouvent dans sa dernière œuvre, il faut bien reconnaître que si Gtimery eût été en pleine santé, il eut donne a son travail ce cachet puissant et particulier qui distinguait le statuaire du grand couronnement de 1 Opéra et des belles statues du monument de Chambéry.

Gumery était, en effet, non-seulement statuaire de grande valeur, mais il était encore sculpteur décoratif, composant largement, et donnant a ses figures cette impression architecturale si précieuse, si indispensable même pour le bon aspect des édifices. Sa sculpture, qui participait un peu de la sculpture romaine à sa belle epoque, était cependant de la statuaire moderne, vivante et un peu naturaliste. Cette préoccupation de la nature, jointe a la tradition antique, donnait à ses œuvres un charme exceptionnel et faisait de cet éminent artiste un des meilleurs représentants de notre école française. Composant presque de jet, exécutant avec une remarquable habileté, Gumery était le plus précieux des collaborateurs, et l’on était certain, en s’adressant à lui, de n éprouver ni mécompte d’exactitude, ni mécompte artistique.

Cependant le temps avait passé; les événements

4J6 le nouvel opéra DE PARIS.

de 1870 étaient survenus; tout travail était arrêté et personne ne se préoccupait plus de l’Opéra, converti pendant le siège en magasin de vivres, et en poste d’intendance. Le groupe de Carpeaux fut oublié de même, et le modèle de Gumery , après avoir été moulé en plâtre, restait dans les ateliers de l’État. 11 se passa presque deux ans ainsi, et l’on devait croire qu’après toutes leurs vicissitudes les danseuses de Carpeaux allaient enfin prendre une place définitive sur la façade de l’Opéra. Mais sous le ministère de M. db Larcy, alors qu’une grande partie de la Chambre, hostile à l’Opéra à cause de son origine, considérait ce monument comme une expression politique, la question revint au jour; quelques fougueux chevau-légers, M. de Lorgeril en tête, recommencèrent à battre en brèche l’œuvre du statuaire et les propos injustes et même outrageants pour Carpeaux se produisirent à la tribune. Devant cette opposition plus passionnée que raisonnable, il devenait difficile de demander à la Chambre des fonds pour continuer le monument, puisque ce monument devenait, pour quelques fanatiques, le îadre d’un groupe abhorré. Pour calmer un peu les esprits, il fallut promettre à la Chambre que le gi-oupe de Carpeaux serait enlevé et remplacé par un autre, lui montrer que le modèle était déjà exécuté et que l’on s’occupait de la reproduction en pierre d’Échaillon. Pour être dans la vérité, ce qui arrive quelquefois, même aux ministres, il fallut bien que l’on s’occupât de cette reproduction, et je reçus l’ordre de commander immédiatement les pierres destinées à devenir les nouvelles danseuses.

L’année suivante, il en fut de môme ; avant de voter les crédits, il fallut que la Chambre, ou du moins certain

DES GROUPES DE LA FAÇADE

groiipej reçût satisfaction sur le même point ; et mon cher et regretté ami Beulé, qui avait à cette époque une influence notoire sur les questions artistiques, me stimula à pousser vivement l’exécution du groupe de Gumery, certain qu’il était que cette satisfaction donnée aux opposants, le crédit annuel de l’Opéra ne serait pas encore refusé cette fois. Je pressais donc les praticiens, guidés par Thomas, que le ministère avait chargé de surveiller le travail posthume de Gumery, et le groupe se termina enfin !

Mais peti à peu l’indiftérence, ou du moins le calme succédait à la tempête en ce qui regardait l'œuvre de Carpeaux; la majorité de la Chambre se modifiait, les épigrammes devenaient moins nombreuses et l’on ne réclamait plus guère l’enlèvement du groupe. Puis vint l’incendie de l’ancien Opéra ; les travaux du nouveau théâtre furent menés avec activité, avec fièvre même, et les danseuses de Carpeaux dansaient toujours sur leur piédestal, pendant que le groupe de Gumery restait en attente dans l’atelier de l’ile des Cygnes.

Carpeaux mourut, emporté par un mal cruel ; la sympathie que l’on devait à son grand talent se développa avec autant de surabondance que jadis s’était développé le dénigrement. Le sculpteur, enlevé à son art, devint une des gloires de la France, et son groupe une des grandes œuvres de notre époque! La mort du vaillant artiste avait produit l’effet ordinaire; tel qui l’accablait de son vivant, ne trouvait plus de paroles assez puissantes pour l’admireralors qu’il n’était plus ; et le groupe de Carpeaux devint comme un lieu de pèlerinage où les couronnes, les bouquets et les épigraphes s’entassaient à la gloire du statuaire

4j8 le nouvel opéra DE PARIS.

disparu. Qui donc alors aurait osé parler du changement du groupe? Qui donc aurait osé en proposer l’enlèvement? Rien que cette idée eiit été déjà regardée comme un sacrilège, et nul n’eût eu le courage de la mettre en avant! Carpeaux venait d’entrer dans l’ère de la postérité et celle-ci rayonnait pour lui de gloire et de lumière!

11 faut donc croire, il faut donc espérer que la grande œuvre de Carpeaux restera maintenant à l’Opéra comme reste à l’arc de l’étoile le Départ de Rude, et si, ce qui est justice, on doit un jour montrer au public le dernier travail de Gumery, on lui cherchera un emplacement convenable’, qu’il pourra occuper avec supériorité; mais qui ne doit pas être celui qu’on lui avait destiné, alors qu’une fausse moralité, qui n’atteignait que les vicieux eux-mêmes, leur faisait baisser les yeux devant des seins qu’ils ne savaient voir.

Les artistes ne considèrent pas la pudeur du même œil que les mères de famille, les marguilliers ou les juges d’instruction. Leurs études persistantes sur toutes les formes de la nature font qu’ils ne trouvent que le nu là où les autres trouvent la nudité, et c’est seulement la feuille de vigne qui les choque dans les statues sans vêtements. Aussi, si chez plusieurs d’entre eux le groupe de Carpeaux a éveillé quelques petits sentiments de répulsion, ce n’était pas parce que les formes naturelles étaient visibles , mais parce que ces formes étaient, en certains points, un peu trop vulgaires. Ce n’était pas la question morale , ou soi-disant telle, qui les touchait, mais bien la question purement artistique.

I. Cet emplacement semble être aujourd’hui le vestibule du palais du Trocadero.

Néanmoins, si parmi eux les raffinés ou les spiritualistes ont pu regretter comme un certain manque de goût et de délicatesse dans l’œuvre de Carpeaux, ils n’en reconnaissaient pas moins les qualités supérieures qui la distinguent, et je ne sais pas vraiment s’il y a eu un seul artiste, malgré son école, son sentiment ou son tempérament, qui n’ait pas rendu hommage à la fougue d’exécution du groupe de la danse. C’est qu’en effet on ne se trouve pas là en présence d’une œuvre ordinaire, banale dans ses défauts ou ses mérites ; mais bien d’un morceau d’immense valeur, puissant de lignes, large de conception, qui palpite, qui vit, qui force le regard à s’étendre sur lui et l’admiration à surgir des colères qu’il peut soulever.

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