DU GLACIER
DU PAVILLON DU CHEF DE L’ÉTAT DE L’AGENCE, DES ARTISTES ET D’AUTRES CHOSES ENCORE
Pour terminer ce premier volume du texte de la monographie de l’Opéra dans le sens où je Tai commencé, c’est-à-dire en ne m’occupant guère que des questions artistiques et laissant le second volume renfermer des études plus techniques et plus positives , je n’ai plus grand’chose à ajouter, à moins que je n’en aie encore beaucoup trop. Si je me contente de mettre les titres des chapitres, ce sera bientôt fini; si au contraire je m’aventure dans l’examen des parties de TOpéra qui ne sont pas encore achevées, mais qui, je l’espère, devront l’être un jour, je ne prévois pas la fin de cette première partie de ma tâche.
Que faut-il faire? En pratiquant honnêtement mon métier d’écrivain, c’est-à-dire en ne fuyant pas la besogne que quelques-uns peuvent encore réclamer de moi, je risque fort d’en impatienter beaucoup d’autres qui ne trouveront plus dans ces chapitres, délaissés par moi jusqu’ici, ni idées nouvelles ni descriptions intéressantes ; en arrêtant tout de suite mon inventaire et
mes discussions, ce qui plairait sans doute à plusieurs, qui m’assure que je ne serai pas accusé de manquer de parole et de me dérober par paresse à une obligation contractée vis-à-vis de mes souscripteurs? Ah! si j’écoutais mon désir personnel, comme j’aurais bientôt terminé cette première moitié de mon entreprise! Quelques mots de reconnaissance à mes collaborateurs, quelques désignations d’artistes, une petite anecdote par-ci, un petit paradoxe par-là — et puis un adieu, ou plutôt un au revoir à mes lecteurs, et j’aurais alors deux ou trois mois devant moi avant de penser à écrire sur les marbres, l’éclairage ou la machinerie théâtrale. — Ce serait là vraiment un repos que je m’accorderais bien volontiers! car, voyezvous, toutes les fois que l’on fait un métier qui n’est pas le sien, on commence avec ardeur, avec entrain; tout vous plaît et vous amuse dans ce changement momentané de pi-ofession ; mais peu à peu on voit des difficultés que l’on ne soupçonnait guère ; on se ralentit dans son enthousiasme ; on regrette à part soi son ancien travail et on constate que la distraction éphémère que l’on avait recherchée ne vous divertit jtlus du tout. On se croyait au début plein d’idées neuves, on entrevoyait un pays à découvrir, et insensiblement on s’aperçoit qu’en cheminant dans ce que l’on prenait pour une route nouvelle, on se trouve dans un sentier battu et même rebattu, et que si l’on découvre quelque chose, c’est le vieux proverbe : « Soyez plutôt maçon si c’est votre métier, u Vous me direz à cela : Mais le métier d’architecte comporte aussi celui d’écrivain. D’accord! mais entendons-nous: d’écrivain public, si vous voulez; celui qui fait des actes, des suppliques, des requêtes ou des projets
de contrats, des expertises; celtii-là, nous le connaissons bien, et c’est par milliers qu’il faut compter les rapports que nous rédigeons pour les administrations qui ne se font pas faute de nous faire écrire un volume pour savoir si un rat a passé par la grille d’un égout. — J’estime bien, quant à moi, avoir noirci cinq ou six cent mille pages en rapports et correspondances, en cahiers des charges, en devis, en expertises, et en toutes ces misérables et interminables paperasseries qui envahissent l’architecture et l’architecte.
Oui, les architectes écrivent souvent et beaucoup, et à ce titre on peut donc les appeler écrivains ; mais ils écrivent en général sur les autres ; ils sont alors les dispensateurs des éloges et des blâmes et se constituent juges dans les questions qui leur sont soumises. De cette façon, c’est tout agrément; on fait partie d’une sorte de magistrature ambulante, et, confit dans sa dignité, on ne se rebute pas en accomplissant sa haute mission... Mais songez donc ! au lieu d’être le juge ou le médiateur de deux parties... se prendre soi-même corps à corps, se conf esser bon gré, mal gré ; se faire des révérences ou se donner des gourmades ! c’est bien différent! et si le plaisir de dire moi est bien quelque chose, la peine que l’on a en voyant sa faute n’est pas non plus indifférente. Puis, quand on a fini de parler de soi ou de son œuvre, il arrive ceci ; c’est que si l’on se relit à distance, on n’est plus dans la disposition d’esprit où l’on était le jour où l’on a écrit, et l’on trouve que l’on a dit des sottises en parlant bien de soi, et que l’on en a fait en en parlant mal...
Cela m’arrive maintenant quand quelques feuillets de cet ouvrage me tombent sous la main, et je suis presque
aussi agace en le relisant que si ces pages venaient d’un détracteur. L’esprit de contradiction, que j’ai bien un peu, me fait sursauter aux qualités que je m’attribue et aux defauts que je me donne. Pour bien peu je me mépriserais fort et ferais sans vergogne de la polémique avec moimême!
Pourquoi donc vous dis-je tout cela? .le ne sais plus ce que j’avais à la pensée en commençant, sinon le moyen de chercher à finir mon premier volume sans trop parler de ce qui pourrait y entrer encore. C’est peutêtre pour cela que maintenant j’ai grande envie de changer d’avis et de vous présenter le vestibule des billets avec ses plaques, fort bien trouvées, ma foi, et son ornementation du guichet un peu trop exubérante. Je suis sur le point de vous dire que les lanternes sont d’un trèsbon dessin, et que le couronnement du guichet est beaucoup trop lourd, et si l’esprit de suite que je montre de cette façon dans ma description vous surprend quelque peu, dites-vous bien que c’est pourtant chose naturelle chez les artistes, qui ont la logique assez intermittente et la volonté sujette à des soubresauts.
11 ne faut guère en vouloir à ces artistes de ces inconséquences qui tiennent fatalement à leur profession ; s’ils étaient réglés comme des diplomates, ils seraient dans les chancelleries et non dans les ateliers. Tenez, voulez-vous que je vous dise ce que sont ces gens qui font de l’art leur vie, leur espérance et leur tourment? Je passe mes jours dans leur compagnie, je fais partie de leurs réunions, et, par eux tous comme par moi-même, je sais l’espèce d’état maladif que leur profession développe inéluctablement. Si dans les lignes que je vais écrire à ce sujet il y
a quelques points que je puisse revendiquer pour moi, c’est que je ne puis faire exception à la règle, et que, comme tous mes confrères, j’ai les avantages et les inconvénients de la qualité d’artiste.
Mais ce que je veux dire est néanmoins général et s’applique à toute la gent nerveuse et maladive qui vit par la pensée, l’amour-propre,, l’imagination et le découragement. C’est toute une classe humaine ayant pour dominante l’impression soudaine et l’aspiration constante, et qui, vivant au milieu de conventions et de paradoxes, a quelques côtés touchant à ce qu’on appelle le génie et d’autres bien plus nombreux touchant à ce que l’on peut nommer la folie.
Tout d’abord, les artistes sont essentiellement nerveux; non pas que leur tempérament primitif soit ainsi fatalement constitué, mais parce que leur genre de production les amène sans répit à modifier la nature équilibrée pour la remplacer par des impressions fugitives, multiples et capricieuses. Tout homme qui travaille pour le public en général, qui est soumis au jugement de la foule, qui a à lutter contre les enthousiasmes irréfléchis ou les dénigrements exagérés, se sent graduellement atteint par cette modification nerveuse, et de robuste et calme qu’il pouvait être jadis, arrive en peu de temps à l’inquiétude et à l’énervement chronique.
Certes les artistes n’ont pas seuls le triste et pourtant enviable privilège de sentir vivement les impressions et de vibrer au moindre contact; mais dans les circonstances ordinaires de la vie les gens nerveux n’ont affaire qu’à un petit nombre de personnes qui passent le plus souvent indifférentes devant leurs œuvres et devant eux-mêmes.
Il y a bien des ouvriers nerveux, des bourgeois irritables, des commerçants à imagination vive; mais tous ils sont pour ainsi dire parqués dans une catégorie de relations qui n’étend pas au loin ses réflexions et ses critiques. Le calme du foyer suffit le plus souvent à ces nerveux-là pour leur ôter la surexcitation qui tendrait à se produire par la discussion générale de leurs faits et de leurs gestes. Ils sont nerveux, soit, mais nerveux plutôt latents ; tempéraments marqués, mais non maladifs ; constitution particulière, mais non exagérée.
Il en est tout autrement chez ces privilégiés qui ont, non pas le nom d’artistes, le nom ne veut rien dire, mais réellement la passion de l’art, et qui dans la mêlée combattent chaque jour vaillamment le bon combat. Chez eux une pensée unique domine ; arriver à être le premier ; produire avec effervescence, avec abondance, avec persistance! l’égoïsme les conduit par la main, la tête et le cœur, et s’empare graduellement de tout leur être; non pas l’égoïsme brutal et coupable, mais bien l’égoïsme sanctifié, si on peut s’exprimer ainsi. Pour bien faire, pour marcher en avant, toujours en avant, il faut une foi violente et robuste ; il faut la confiance en soi ; il faut le désir de marquer son passage ici-bas. Tout, momentanément, se sacrifie à cet instinct puissant de l’artiste. Tout disparaît en un instant donné devant ces préoccupations venues de l’imagination et du sentiment. Il faut que l’artiste soit avant tout personnel; c’est là son devoir, c’est là sa force. L’égoïsme seul peut le conduire à bon port, et tout artiste qui ne sent pas en lui cette dominante du moi, ne sera jamais qu’un pauvre artisan. — Mais, je le répète, quel charmant égoïsme que celui-là! Il
s’attache aux choses d’art, mais il laisse intactes toutes les passions généreuses. L’artiste, égoïste d’une part, est compatissant de l’autre; bienveillant, secourable, il ne dédaigne personne et cherche à faire le bien. La chanterelle du violon est tendue pour donner un son juste ; mais sur cette corde, ainsi étirée et inflexible dans sa tension, viennent se moduler des sons doux et charmants qui déguisent la sécheresse de l’accord primitif. L’égoïsme de l’artiste est ainsi droit, raide, inflexible quand il s’agit de sa pei-sonnalité artistique; mais doux, affable et discret si sa personnalité humaine est seule en jeu. Le tempérament nerveux développe sa susceptibilité et son caractère ombrageux ; mais il développe aussi les qualités de son coelir, et s’il se raidit devant les attaques qui peuvent toucher à son amour-propre, il se laisse entraîner avec charme et bonheur au.x sentiments de tendresse, de loyauté et d’affection.
Ce n’est pas qu’ils soient tous ainsi; la nature particulière de chaque humain ne peut se changer du tout au tout, et la semence d’un arbousier ne peut pas produire un citronnier ; mais on greffe celui-ci sur celui-là, comme le caractère d’artiste se greffe sur la pousse initiale, et malgré les idiosyncrasies diverses qui se présentent chez l’artiste, une certaine uniformité de sentiment les relie les uns aux autres. Le portrait que j’esquisse ici peut donc être considéré comme étant celui de la majorité des artistes créateurs, impressionnables, propres à l’entraînement et au découragement, à la joie et à la tristesse.
Une des conséquences fatales de cette excitation constante de leur système nerveux est l’hypocondrie, soit
que celle-ci se porte sur le moral, soit qu’elle se porte sur le physique ; soit, le plus souvent encore, qu’elle se porte sur les deux choses à la fois. 11 y a bien peu d’artistes qui ne soient misanthropes à leurs heures ; il y en a encore moins qui ne soient un peu malades imaginaires. Ils ressentent ces terribles atteintes de la crainte des catastrophes; ils s’écoutent respirer et vivre, et l’attention qu’ils portent continuellement à leurs maux, faux ou réels, forme comme une espèce d’accompagnement incessant à toutes leurs occupations. Leur vie est empoisonnée par des chimères dans lesquelles ils se complaisent néanmoins, et s’ils échappent quelques instants à ces préoccupations incessantes, c’est pour retomber plus avant dans les angoisses qui ne les épargnent guère.
L’hypocondrie est parfois à l’état latent chez plusieurs de ces artistes : tant que le succès couronne leurs efforts, la misanthropie ne se montre pas chez eux; mais à la moindre critique ils accusent le monde entier de fausseté et d’injustice. Tant qu’ils se portent bien, ils ignorent les tristes appréhensions de la maladie ; mais dès qu’un simple petit bobo vient à les atteindre, leur imagination prend fortement la tournure hypocondriaque, et ceux même, jusqu’alors peu habitués aux souffrances, qui se voient saisis par un malaise, deviennent en peu de temps insupportables aux autres et à euxmêmes. Hélas! cette terrible maladie de l’hypocondrie ne se confine pas chez les artistes seuls ; mais on peut dire que presque tous les artistes en sont atteints et que leur vie de travail se passe en compagnie d’une vie d’anxiété. C’est une espèce de démence dont ils sont envahis et qui chez plusieurs se développe au point de
leur faire rechercher le suicide : Léopold Robert, Nourit, dernièrement ce pauvre Marchai, ont terminé ainsi leur vie; et pourtant ce n’étaient pas les sympathies qui leur faisaient défaut!
Faut-il donc plaindre ces natures ardentes, capricieuses, toutes faites de logique et d’inconséquences? Loin de là! s’ils souffrent, ils vivent; s’ils ont les tristesses, ils ont aussi les voluptés. Ce sont des enfants gâtés qui s irritent des contradictions, mais qui ont encore, au milieu des déboires qui les attaquent, une plus grande somme de bonheur que bien d’autres ! Enfants gâtés par le succès, par l’affection, par le malheur même; tout en eux jouit de l’exubérance vitale et sociale; ils peuvent aspirer à tous les honneurs; ils peuvent prétendre à toutes les joies du cœur; on leur passe leurs caprices, leur mauvaise humeur, leurs passions, pourvu qu’ils produisent des œuvres personnelles et typiques.
1 el, le Benjamin de la famille, malgré ses désobéissances, ses bouderies, ses emportements, est bien vite pardonné s’il sourit à sa mère et vient la caresser après la réprimandé ; tel l’artiste de tempérament est bien vite absous de ses faiblesses, de ses petites vivacités et de ses ridicules enfantillages, s’il sourit à l’art et en porte haut la bannière. On a pour ces natures exagérées et mal équilibrées une indulgence que l’on conserve pour bien peu d’autres. On les traite comme des illuminés, des malades ; on a raison, au fond, et si on leur donne une médecine amère, c’est le plus souvent en la cachant sous une cuillerée de miel. Je ne dis pas cela pour un certain critique de talent, mais gonflé de son importance, qui s’imagine que l’art est concentré en lui tout seul et n’a
que des paroles malveillantes et brutales pour ceux qui ne lui font pas de courbettes ou n’achètent son indulgence par quelques moyens détournés. Celui-là, ce n’est pas le miel qu’il distille, mais bien le fiel déplaisant et sentant l’âcre.
11 aurait peut-être raison, après tout, d’être sévère et arrogant envers les artistes qui s’en laissent trop volontiers accroire, si la critique partiale et malveillante ne faisait grand tort à l’art lui-même en décourageant ceux qui se livrent tout entiers à cet art. Ce genre de critique diminue les forces vives de la nation en affaiblissant chez l’artiste le sentiment indispensable de confiance qui seul l’entraîne en avant. Une remarque injuste, une allégation mensongère, horripilent les sens de l’artiste et le jettent dans un découragement qui peut ne pas être momentané. Au contraire, une critique bienveillante, un examen sérieux et aimable des œuvres jîroduites, stimule grandement le vieux maître ou le jeune élève, et le dispose aux efforts soutenus et à l’étude élevée et persistante. Si l’on savait combien une louange simplement formulée et amenée à propos peut développer de vitalité dans l’esprit d’un artiste , ce ne serait qu’avec une extrême réserve que les critiques assermentés émettraient les blâmes qu’ils infligent aux œuvres produites! 11 s’agit, bien entendu, d’œuvres pouvant être discutées, mais d’une valeur incontestable, et non pas de ces coups de pistolet que les Mangin de l’art tirent parfois pour assembler la foule autour d’eux.
J’ai fait moi-même, et à plusieurs reprises, ce métier, ce haut métier de critique ; j’ai pu, je pense, être alors sincère et dire la vérité sans blesser personne, et il me
semble toujours facile de trouver dans les toiles, les statues ou les monuments le point intéressant l’art et indiquant la tendance de l’artiste. C’est sur ce point qu'il faut insister; c’est vers la personnalité du maître qu’il faut se laisser aller, et, mettant de côté les défauts, compléments naturels de toute qualité, c’est sur les qualités compagnes des défauts qu’il faut surtout agir et attirer l’attention du public. De cette façon, au lieu d’être une entrave à la production des œuvres de valeur, on stimule celles-ci, on stimule l’artiste et l’on aplanit les difficultés qui se présentent à lui pour lui faire un chemin droit, ouvert, qu’il suivra alors avec entrainement au profit de la renommée et de la suprématie de son pays.
Soyez donc, soyons donc courtois, justes, bienveillants pour les artistes militants qui ont toujours un côté excellent, et gardons nos bons mots, nos épigrammes, nos dédains et nos colères contre cette plèbe de faux artistes qui encombrent la carrière, obstruent les routes, et font de leur profession, non un sacerdoce élevé, mais bien un tremplin de vanité impuissante et un réceptacle d’ignorance et de prétention!
Ce n’est pas que je veuille dire qu’il faille approuver quand même les jirodiictions des arts, même quand elles émanent de personnalités remarquables. La bienveillance et la courtoisie n’excluent pas la justice, et l’adulation irréfléchie est presque aussi dangereuse que le dénigrement systématique. Mais que la critique discute, soutienne et encourage, et elle sera plus forte, plus utile que si elle attaque, méprise ou calomnie. Que les petites feuilles satiriques exercent leur verve maligne sur les artistes, cela tire peu à conséquence, et d’ailleurs un peu
de raillerie n'est pas toujours un mal; mais que la grande presse, la presse élevée et sérieuse, rejette loin d’elle les procédés malséants et les appréciations injurieuses ; qu’elle fasse de la critique, non pas au moyen de popularité, mais bien un enseignement de haute valeur et un guide vers les grandes aspirations ; qu’elle dédaigne les personnalités et s’attache surtout aux discussions de principe ; qu’elle ferme impitoyablement le chemin aux impuissants et aux envieux; mais qu’elle tende la main à ceux qui font de l’art non pas un métier, non pas une réclame, mais, au contraire, le but de toute leur vie et de toute leur pensée.
Hélas! il est vrai qu’en ce moment ce genre de critique tend peu à peu à disparaître, du moins en ce qui concerne les arts pratiques ; car l’art dramatique est encore privilégié de ce côté. Ce n’est jras le nombre de critiques qui fait défaut ; ce n’est pas non plus leur talent; c’est une certaine ligne de conduite et de discussion qui s’éloigne graduellement de la mission professionnelle. L’esprit prend souvent la place du bon sens, et la camaraderie celle de l’équité; et pourtant quelle grande et belle situation serait à prendre dans cette haute critique! Que de bien pourrait faire celui qui, en toute indépendance et avec sincérité, pourrait retenir tel artiste sur une pente dangereuse et l’aider à éviter les faux pas! Mais il faudrait pour cela plus que l’habitude d’écrire et plus que l’habitude même de voir facilement les œuvres produites, plus qulun certain goût artistique ! 11 faudrait que le critique, pour devenir ainsi le conseiller des autres, le mandataire du beau et du bien, fît d’abord des études sérieuses et approfondies ; qu’il fût lui-même non pas
artiste de métier, cela aurait bien des inconvénients, mais artiste de cœur et de sentiment. Il faudrait que ce guide éclairé, secourable, autorisé, ne se laissât pas aller au travers d’avoir de l’esprit, chose aussi désastreuse en critique qu’en art ! Bon sens, logique, instruction, sentiment profond du beau, bienveillance, respect de son devoir professionnel, jugement droit, style clair, affection innée pour les artistes, et bien d’autres choses encore, voilà ce qu’il faudrait pour qu’un critique pût imposer ses idées, conduire la foule et se faire apprécier et estimer de ses justiciables. C’est beaucoup demander! mais ce n’est pas trop, et le jour où un homme de génie prendra la place, qui n’est occupée encore que par quelques gens de talent, l’art aura un palladium sacré, un critérium certain, une unité admirable, et insensiblement une grande école se formera et sincère et puissante et glorieuse !
Si cette magistrale critique ne se forme pas, si elle ne produit pas son Sainte-Beuve, s’il faut rester sous la domination de la critique actuelle, les arts et les artistes n’auront rien à en retirer; la légion des Saloniers continuera à être spirituelle et légère, sans acquérir aucune autorité, et le public, diverti par les quelques bons mots semés au passage par ces aristarques sans conviction et sans idée de suite, s’imaginera toujours que l'art n’a qu’un but: amuser le monde, et la critique qu’une mission : dire des commérages!...
Je reconnais volontiers que la critique idéale est bien difficile à faire; mais combien est plus difficile encore un autre genre de critique, celle que j’ai essayée dans le courant de ce volume : s’étudier soi-même, se donner des conseils, se juger sans parti pris est vraiment chose déli-
cate, et il ne faut pas trop se rire de ceux qui échouent dans cette redoutable opération. D’ailleurs, cette cri ti/^ue particulière, cet examen après coup d’une œuvre produite, ne peut guère apporter d’éléments nouveaux à l’artiste qui l’entreprend. C’est presque une superfétation de ce qui s’est présenté pendant tout le cours de l’exécution ; car l’étude successive des productions artistiques n’est autre chose qu’une critique continue et incessante. Cette proportion ne vous plaît pas, vous la changez; cette pose vous paraît mal venue, vous la modifiez ; ce profil vous semble peu caractérisé, vous en dessinez un autre ; eh bien, tous ces changements ne sont autres que le résultat d’une critique loyale et sincère. Si vous refaites dix fois une composition, cela prouve que neuf fois vous avez trouvé votre œuvre imparfaite, que vous vous êtes perpétuellement critiqué, et que vous ne vous êtes arrêté que lorsque vous avez jugé que le travail était enfin venu à point. N’est-ce pas réellement une critique vigilante que ce sentiment qui vous porte à parfaire l’œuvre, et ne trouvez-vous pas que, lorsque après avoir mis et remis cent fois son ouvrage sur le métier on arrive à le considérer comme satisfaisant, il devient presque impossible de revenir à nouveau sur le moyen employé et les résultats obtenus ? Je me suis critiqué journellement pendant les quatorze ans qu’a duré la construction de l’Opéra, et pour me critiquer encore il faut que je mette beaucoup de bonne volonté. Eh bien, j’en ai mis autant que j’ai pu le faire, et si l’on trouve que j’ai été encore trop indulgent pour moi dans ces feuillets un peu hétérogènes, il faut penser que logiquement j’aurais presque le droit de ne me reconnaître aucun défaut puisque, pendant si
DU GLACIER ET D’AUTRES CHOSES ENCORE, joi
longtemps j’ai cherché à me corriger de ceux que je me découvrais!
Allons! allons ! la critique quelle qu’elle soit, n’est pas si aisée que veut bien le dire le proverbe, et je crois qu’il est encore plus facile de jeter une pierre au fond d’un puits que de dire pourquoi elle y fait des ronds qui se croisent dans l’eau.
Quoi qu’il en soit, ce qui est plus aisé que la critique, c’est de payer une dette de reconnaissance à ceux qui vous ont aidé de tout leur dévouement, et je tiens à ne pas terminer ce premier volume sans témoigner de ma gratitude et de mon affection au personnel de mon agence. J’ai trouvé dans cette brave réunion d’inspecteurs une aide si puissante et si effective, que j’ai plaisir à dire ici les noms de mes chers collaborateurs. Les uns ont passé avec moi quelques années seulement; d’autres ont vécu de notre vie commune à l’Opéra pendant plus longtemps; et d’autres encore m’ont accompagné pendant toute la durée des opérations. 11 m’en reste encore un, de ces derniers là, qui est toujours attaché à l’agence et qui, depuis dix-sept ans bientôt, n’a cessé de me donner des preuves constantes de son attachement à l’œuvre et de sa bonne amitié : c’est Edmond Le Deschault, qui m’a été si précieux par sa loyauté en toutes choses, son goût délicat, son talent distingué et son dévouement à toute épreuve. J’ai échoué jusqu’ici en essayant de lui faire obtenir la distinction qu’il méritait si bien; mais comme je ne suis pas ministre et n’ai pas le pouvoir de lui conférer le petit ruban rouge, il faut bien que je me contente de reconnaître ici des titres qui, je l’espère, seront reconnus un jour autre part.
Jourdain aussi est resté avec moi jusqu’à la fin des travaux. C’était un ancien camarade d’atelier, devenu tout à fait mon ami pendant cette longue cohabitation journalière; caractère un peu triste et mélancolique, mais plein d’ardeur pour remplir son devoir: cette ardeur, il l’a prouvée surabondamment à l’Opéra, et les remerciements que je lui adresse sont complètement mérités, car les services qu’il a rendus ont été bien nombreux et bien efficaces.
Quant à Louvet, qui m’a quitté en 1870, mais qui, malgré cela, vient chaque jour encore à notre bureau, j’aurais dû le placer en première ligne, suivant l’ordre hiérarchique, puisque c’était mon inspecteur principal. Celui-là n’a pas eu de peine à devenir mon ami, car il l’était déjà depuis bien longtemps, lorsqu’il a été nommé à l’Opéra. 11 fut même presque mon premier maître à l’atelier Léveil. Nous nous sommes trouvés ensemble à cet atelier, puis à l’atelier Lebas, puis à Rome, à la villa Médicis; en nous retrouvant dans cette aimable agence de l’Opéra, nous n’avons fait que continuer nos bonnes et affectueuses relations. Louvet a été pour moi un aide dévoué et puissant. Son habileté d’étude des plans m’a été d’un précieux secours, comme son bon sens et sa sincère amitié pour moi m’ont bien souvent soutenu dans les moments difficiles.
Je ne sais vraiment si j’aurais pu trouver ailleurs un collaborateur ayant sa position à l’agence, son titre de prix de Rome et son talent éprouvé, qui eût, avec autant de tact, de délicatesse, de bonne humeur et d’abnégation, pu remplir cette tâche si malaisée, d’être à la fois mon conseil journalier par ma confiance en lui, et mon
subordonné par le titre. Aussi pendant les neuf ans que nous avons passés ensemble, il n’y a jamais eu entre nous le moindre nuage ni la moindre discussion, sauf naturellement celles qui se rapportaient aux questions artistiques qu’il était de notre devoir de soulever à chaque instant. Je devrais donc donner ici à Louvet une preuve de ma vive gratitude; je préfère lui donner surtout celle de ma sincère affection.
Je ne puis consacrer à chacun de mes collaborateurs un paragraphe particulier, parce que, en somme, n’ayant que des remerciements et des éloges à leur adresser, la justice que je me plairais à leur rendre serait presque uniformément libellée. En disant seidement leurs noms, cela impliquera la gratitude de ma part et voudra dire que leur talent est sous-entendu. Les uns comme les autres ont fait à l’Opéra un passage plus ou moins long ; mais ils l’ont fait avec fruit pour le monument et peutêtre aussi avec quelques avantages pour eux. Je citerai donc M. Noël, le conducteur principal du chantier, mort peu de temps api-ès l’inauguration de l’Opéra, et qui a emporté les regrets de tous; puis, comme inspecteurs, sous-inspecteurs et dessinateurs, plus ou moins temporaires : Guadet, Pascal, Ambroise Baudry, Bénard, Batigny, Scellier, Noguet, Bernard, Stettler, Boudoy, Jean Girette, Tissandier, Nénot, Rebout, Raulin, Robert, Panneau et Sabathier, et même Charles Yriarte, qui a quitté le crayon pour la plume .
Tout cela forme ou plutôt formait une jeune et vaillante pléiade d’artistes, aimant fort leur grand chef (c’est ainsi qu’ils m’appelaient), qui le leur rendait bien, et lui prouvant chaque jour cette bonne amitié par mille
services simplement rendus. Qu’ils soient tous remerciés du fond du cœur ! grâce à eux la vie commune a été douce et charmante ; la hiérarchie disparaissait presque entre tous, et il ne restait plus dans l’agence de l’Opéra qu’une réunion de collaborateurs passionnés pour la besogne dont chacun s’acquittait avec entraînement.
Ils sont déjà bien loin ces beaux jours de travail collectif, où nous n’avions tous qu’un même idéal ! elles sont déjà loin ces heures de fièvre où, sans répit, sans relâche, il me fallait vivre avec mes pensées propres et avec celles des autres! où, tenant les guides des ardents coursiers qui emportaient le char que je conduisais, il fallait que le coup d’œil fût sûr et la main ferme pour surveiller ceux qui auraient pris le mors aux dents, et stimuler ceux qui allaient être dépassés. Quelle agitation! quelle effervescence journalière et continue! quel entraînement irrésistible ! quelle volupté! en un mot, que cette vie de science, d’art, de direction, d’excitation, de lutte, de déboires et d’espérances!
Aujourd’hui tout est calmé! il ne reste plus de ces jours mouvementés qu’un bon et durable souvenir et le regret de les voir déjà si éloignés! Mais, hélas! il me reste encore l’obligation imprudemment consentie de donner en ces pages le pâle reflet des travaux de jadis, et de descendre du rang d’étoile pour devenir simple astronome, indiquant la constitution du soleil ainsi que le nombre de ses taches!. S/c transit gloria mundiH
Heureusement que si l’étoile principale diminue de grandeur, les nébuleuses qui l’entouraient se sont à leur tour condensées en soleils ; de sorte que si les lumières du firmament artistique ne partent plus des mêmes
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foyers, elles n’en sont ni moins vives ni moins scintillantes.
Donc, si je regarde ce que sont devenus mes collaborateurs du temps passé, je constate que presque tous sont maintenant à la tête du bataillon dans lequel ils n’étaient jadis que de modestes soldats.
Ambroise Baudry, le frère du peintre, est depuis cinq ou six ans architecte en chef du khédive, au Caire. Jean Girette est architecte du baron de Rothschild à Vienne; Boudoy, architecte de la ville d’Avignon; Stettler, de la ville de Berne. Quant aux autres, dont la position artistique est également des plus honorables, ils ont obtenu, pendant ou après leur passage à l’agence de l’Opéra, le succès le plus envié par les élèves de l’école des Beaux-Arts; Bénard, Batigny, Scellier et Bernard ont remporté chacun le second prix de Rome, et Guadet, Pascal, Noguet et Nénot ont obtenu le premier grand-prix, qui leur a ouvert les portes de la villa Médicis.
Il me semble que mon agence n’était pas trop mal constituée et que j’ai eu la main heureuse en choisissant mes inspecteurs. Si je ne craignais de montrer une pointe de vanité, je dirais que les études faites à l’Opéra ont peut-être été pour quelque chose dans ces grands succès. Je ne demanderais pas mieux que de le croire et j’aimerais à me persuader que ces victoires successives, que remportaient mes jeunes collaborateurs, n’auraient pas été si fréquentes sans l’influence de l’espèce d’école que j’avais formée. Je sais bien qu’en agissant ainsi, je dépouillerais arbitrairement les professeurs en titre de tous ces lauréats et que je me parerais sans doute des jtlumes
du paon; mais, que voulez-vous? il m’est si doux de penser que j’ai pu être de quelque utilité à ces jeunes artistes, que j’ai grand’peine à me défaire de mes prétentions.
Mais en tout cas, si je n’ai été que la mouche du coche, avouons au moins que je m’étais fort bien entouré et que j’avais deviné dans les premiers succès scolaires de mes inspecteurs, les germes de talent qui ne demandaient qu’à s’étendre et à s’épanouir. Louis XIV a eu autant de gloire par le choix de ses ministres que par sa valeur personnelle.
Faut-il après tout, mes amis, que je sois bien fier de vos succès? Votre grand-prix de Rome, qui vous assigne un rang prépondérant dans notre art (pardonnez-moi si ie dis cela, et oubliez que j’ai eu jadis aussi ce prix) ; votre grand-prix de Rome, qui vous a permis d’étudier d’après les sources mêmes de l’architecture, votre grand-prix de Rome, qui vous a, pendant quelques jours au moins, comblés de joie, comme étant la plus haute de vos jeunes espérances, ce prix de Rome, hélas! deviendra plus tard un obstacle à votre carrière, non votre carrière d’artiste rêveur et passionné, mais votre carrière d’architecte exécutant. Ce titre-là, voyez-vous, s’il est encore bien venu des administrations qui depuis longtemps comptent avec lui, est bien souvent un épouvantail pour la clientèle bourgeoise ou princière. On s’imagine dans le public que l’architecte qui n’est pas le premier venu dans son art, est incapable de faire autre chose que des palais, et qu’il ne peut élever une cloison sans qu’il la construise toute en”or! Le moindre maçon, ayant par hasard placé deux pierres l’une sur l’autre, sera
toujours choisi de préférence à vous, par M. Jourdain ou M. Prudhomme, ou même par MM. Turcaret ou de la Sapinière. Vous avez piassé dix ans à l’école des Beaux- Arts, cinq ans dans un chantier de constructions de l’Etat, puis quatre ans à Rome, puis au retour quatre ou cinq ans encore à diriger en second les travaux du ministère ou delà ville ; vos cheveux commencent à grisonner, et malgré cela, et surtout à cause de cela, à cause de vos titres et de votre talent, vous serez fui comme un chien galeux et délaissé pour un soi-disant constructeur, qui n’a d’autre mérite que l’aplomb et la vanité que donnent l’absence d’étude et l’ignorance de la profession.
Et dire que cette injuste et stupide croyance est enracinée de toute part, et que les gens sont assez bétes pour y tenir opiniàtrément! Si encore il y avait apparence de raison ! si la question de gros sous était là pour appuyer cette inconcevable folie, on pourrait à la rigueur la comprendre ; mais non ; plus on est habile dans son art, moins on fait de choses inutiles, et plus on recherche les moyens pratiques de le rendre grand et beau à peu de frais (ne souriez pas, je vous montrerai cela pour l’Opéra). Est-ce donc la question d’honoraires? mais c’est encore plus incompréhensible! puisque naïvement, dans notre profession, nous sommes tous égaux au point de vue de ces honoraires, et l’on payerait maintenant le même prix à Ictinus ou à Palladio que l’on paye au troisième sous-commis d’un entrepreneur à qui il prend la fantaisie de s’intituler architecte !...
Vraiment, il y a là une anomalie étrange et qui n’atteint que les architectes! 11 ferait beau voir que les peintres, les artistes dramatiques et les littérateurs
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fussent tous payés également sur le même pied! 11 ferait beau voir que Baudry, Got ou Dumas ne reçussent potii leurs œuvres pas plus qu’un peintre d’enseigne, un pitre de foire, ou un faiseur d’almanachs! Eh bien, c’est pourtant ce qui arrive chez nous, et, voyez ce que c’est, personne de nous ne s’en plaint! nous acceptons la tradition, malgré son manque de justice ; nous ne voulons pas faire de catégorie; mais pour l’amour de Dieu au moins ! puisque nous ne vous prenons pas plus cher que d’autres, adressez-vous donc à ceux qui, au lieu de vous faire une maison de pacotille, vous feraient, sans plus vous occasionner de dépenses; une construction plus ou moins typique, mais au moins de bonne apparence et de bon goût!
Vous concevez bien queje ne parle pas pour moi en ce moment; j’ai fait mon deuil de cette ineptie continue. D’ailleurs, il semble que maintenant on ait moins peur de moi, et, de plus, j’ai eu le rare et grand bonheur de construire de toutes pièces un important monument. Je n’ai donc pas à me plaindre; mais j’ai à plaindre les autres, qui, moins heureux sans doute du côté des créations artistiques, se trouveront en butte à la routine insensée qui semble s’être implantée en France. Ils auront le talent, mais ne pourront le montrer ni dans un bâtiment de l’État ni dans une simple maison, et, plus ils auront de mérite, plus ils seront exposés à crever de faim! Si vous croyez après cela que le prix de Rome soit chose bien enviable!
Peut-être, après tout, sommes-nous des nigauds de nous confiner tous ainsi dans un règlement arbitraire. Si nous nous décidions à graduer les demandes d’hono-
raires d’après le temps que nous avons passé à étudier et à apprendre notre métier, petit-être bien des gens viendraient-ils à ceux qui leur prendraient plus cher en se disant que s’ils payent plus ils seront mieux servis. Les appointements de Faure et de la Patti sont plus grands que ceux d’une chanteuse de café concert, et ça n’empêche pas que ces deux artistes né soient ardemment recherchés. Nous ne demandons pas qu’on nous paye autant que ces brillants virtuoses ; mais, que diable, payeznous plus que les comparses ! Voilà ce que nous pourrions dire, mais ce que nous ne dirons certainement pas, parce que les artistes de valeur ont la manie du désintéressement et un sentiment exagéré de leur dignité professionnelle. N’importe! si les artistes acceptent les faits établis, que vous au moins, messieurs Tout le Monde, vous profitiez de cette égalité des salaires pour vous adresser de préférence à de Jeunes artistes, pleins de talent et de zèle, au lieu de vous confier, comme cela vous arrive trop souvent, à des fruits-secs de l’école et à des ignorants fieffés. 11 va sans dire que par gens de talent, je ne parle pas seulement des prix de Rome; loin de là, car il y a à Paris bien d’autres éminents artistes qui n’ont pas cette qualité ; mais ceux-ci, comme les premiers, souffrent de la sottise des gens, et souffrent surtout quand ils voient de la pierre gâchée, du terrain perdu, et l’art compromis dans tant de constructions nouvelles.
Cependant, comme Je suis honnête, n’en doutez pas; il faut bien que je confesse que ma boutade d’à présent aurait été plus à sa place il y a une vingtaine d’années ; de jour en jour, l’art de la disposition et de la décoration
;io LE NOUVEL OPERA DE PARIS.
se montre de plus en plus dans les maisons particulières, et peut-être que si cela continue ainsi, tous les gens de valeur trouveront leur place au soleil!
Je viens de parler en passant du désintéressement des architectes : il est réel, je vous l’assure, en bien des occasions; mais ils ne sont pas les seuls parmi les artistes qui préfèrent travailler pour rien plutôt que de ne pas travailler du tout; et je sais bon nombre de peintres et de statuaires qui se trouvent heureux... Je sens que je vais dire une sottise si je donne aux artistes le monopole du désintéressement ; car, en somme, je ne vois que cela autour de moi dans les professions libérales : le médecin soigne bien souvent pour rien ; l’avocat plaide d’office ; l’écrivain donne parfois sa prose gratis aux journaux, et le soldat se fait tuer à la bataille sans demander une augmentation de solde. Est-ce que la nature humaine serait vraiment bonne et généreuse ? Est-ce que l’égoïsme n’existerait pas? Est-ce que l’envie, la jalousie, l’ambition et l’avarice ne forment que des exceptions parmi les sentiments et les passions que Dieu nous a dévolus! Je serais vraiment tenté de le croire quand je vois tant de gens donner leur temps, leur talent et même leur argent pour remplir un devoir social et humanitaire. Ne faisons donc pas de catégorie de dévouement et de générosité; mais laissezmoi seulement le droit de mettre les artistes dans la phalange des désintéressés.
Je viens d’ailleurs d’en avoir une preuve nouvelle au sujet de la galerie du glacier de l’Opéra. La décoration de cette galerie avait été ajournée faute d’argent; on a mis dernièrement un petit crédit à ma disposition ; mais comme il ne me permettait pas de mettre à exécution
mon projet primitif, j’ai dû modifier et simplifier le parti et supprimer les peintures qui devaient entrer dans la décoration. Mais c’est là que les peintres se sont montrés; car plusieurs m’ont offert spontanément d’exécuter gratuitement les peintures décoratives. Comme, après tout, je suis d’avis que les artistes vivent plus de gloire que de pain, je n’ai eu garde de refuser cette proposition qui leur permettra de placer leurs œuvres bien en vue. J’ai cherché pourtant à ne pas leur faire un trop grand tort pécuniaire, et je leur ai offert de leur faire payer leurs figures au prix de simple décoration. Cela se pouvait en effet; car dans le parti que j’ai adopté alors, de grands panneaux se composent d’ornements et de figures entremêlés. J’ai offert aux artistes de leur donner ce qui aurait été payé aux peintres décorateurs qui enlèvent ordinairement les figures à bout de brosse. Ce n’était pas grand’chose ; mais enfin c’était toujours plus que rien, et cela soldait au moins les déboursés que les artistes devaient faire. C’est donc ainsi que la convention a été faite entre nous, et c’est ainsi que les gens de talent vont, pour le simple plaisir de faire de l’art à leur gré, passer plusieurs mois sur un travail qui ne leur rapportera rien autre que la satisfaction de montrer sous une nouvelle forme leur mérite de compositeurs et d’exécutants.
Ces artistes sont : Clairin, qui a pour lui seul près de la moitié de la besogne ; E. Thirion ; Escalier, qui, bien qu’architecte de valeur, est aussi un peintre fort distingué; puis Duez, puis mesdames Abéma et L. Doux.
Et voyez-vous, ce n’est pas un exemple isolé que ce désintéressement des artistes que je viens de citer; car depuis qu’ils ont eu la bonne pensée de collaborer gratis
pvo Deo à la décoration de l’Opéra, il n’est pas de jour où d’autres artistes, aussi fort éminents, ne me fassent semblable proposition... je crois. Dieu me pardonne ! que tous ces braves gens-là payeraient eux-mêmes pour que l’on acceptât leur œuvre et que tous les artistes de la création aimeraient mieux se passer de boire et de manger que de ne pas faire de la peinture, de la scidpture ou de l’architecture! Ce ne serait peut-être pas trop délicat à l’État de consentir à ce marché, où il a le plus clair des bénéfices ; mais j’ai fait pour ainsi dire le contrat en dehors de l’administration, afin de ne pas la faire accuser de parcimonie, et c’est moi l’obligé de mes collaborateurs. Mais je porte bien ce fardeau de la reconnaissance et je me promets encore à l’avenir, si l’occasion s’en présente et si cela peut être utile à l’Opéra, d’abuser des bons sentiments et de la générosité des artistes. Je n’ai pas la moindre vergogne à cet égard; ce n’est pas eux qui me blâmeront !
Ce serait sans doute ici l’occasion de vous parler de cette galerie du glacier, et de vous dire ce qu’elle sera après son achèvement; mais comme je n’en sais rien encore, il est plus prudent que je m’abstienne. D’ailleurs, sauf les peintures artistiques ou décoratives, cette galerie offrira assez peu d’intérêt, et il est bien inutile pour peindie une forêt de compter toutes les feuilles des arbres.
Il se peut, au surplus, qu’avant que je n’aie terminé mon second volume 1 administration m ait mis a meme de compléter la décoration entière du glacier, du restaurant et du fumoir, ainsi que l’installatio n des archives et l’appropriation des ancienslocaux jadis destines au chef de 1 État. Comme alors, il y aura sans nul doute, dans ces nouvelles
salles quelques œuvres artistiques importantes ; je pourrai leur consacrer un ou deux chapitres et cela vaudra mieux que d’étudier maintenant des dispositions provisoires, ou des décorations seulement projetées, et je termine donc, pour le moment, l’examen architectural des diverses parties composant le nouvel Opéra.