DE QUELQUES CHIFFRES STATISTIQUES
Ce chapitre devait être placé tout à fait à la fin du deuxième volume ; mais je puis en placer ici le titre, puis-
qu’il y arrive par son ordre d’inscription et qu’en somme je supprime tout ce que je pensais devoir donner à ce sujet.
Ce qui me conduit à cette décision, c’est que vers la fin des travaux, alors que la fièvre du travail nous saisissait tous, le temps manquait pour continuer à dresser les tableaux hebdomadaires marquant les sommes d’emploi de toutes les catégories de fournitures, ainsi que ce qui se rapportait au nombre des ouvriers et à mille petits détails des opérations journalières. Il faudrait donc, ou bien que je donnasse des chiffres incomplets, ou bien que je recherchasse dans tous les mémoires les quantités de matériaux fournis, ce qui serait beaucoup trop long, ou que je continuasse à demander ces renseignements aux divers entrepreneurs qui continueraient, sans nul doute, comme ils ont commencé, à ne pas me les donner. Je sais bien que plusieurs sont morts, ce qui est une excuse valable ; mais la plupart des vivants ne m’ayant pas encore donné ces chiffres requis par moi depuis cinq ans, je crois qu’il faudrait attendre jusqu’à ma caducité pour en être en possession.
D’ailleurs, tout cela n’a maintenant qu’un médiocre intérêt ; on ne lit guère ces tableaux, encombrés de chiffres, et on sait bien, en somme, que l’Opéra est plus grand que la fontaine Gaillon et moins vaste que le palais de l’Exposition du Champ de Mars ; mais si j’ai l’air de triompher de la première en supputant les cubes de matériaux employés, je serai battu par le second, si je compare le poids des fers et des fontes; et, tout bien pesé, je m’en tiens au titre du chapitre pour montrer que, si je ne fais pas la chose qu’il indique, au moins j’y avais pensé! Que
DIVERS
de rues l’on pourrait paver avec les bonnes intentions! Avec les miennes, je crois que l’on pourrait bien faire la chaussée d’un grand boulevard.
DU SERVICE d’incendie.
11 n’y a rien à dire de particulier sur le service d’incendie à l’Opéra, sinon que, s’il ne diffère guère comme principe des moyens employés ordinairement, il est au moins établi avec un grand développement. Les réservoirs placés au haut de l’édifice sont vastes et comprennent des cylindres à air comprimé à la pression de trois atmosphères; les établissements garnis de tous les appareils sont aussi nombreux que possible, et disposés de façon que toutes les parties de l’édifice, et surtout la scène et ses dépendances, puissent être facilement soumises à leur action. Le service des rondes est organisé dans tous les locaux; des sonneries électriques spéciales partent de tous les points de l’édifice et indiquent au poste central l’endroit où les secours immédiats doivent se porter. De plus, une surveillance active est toujours exercée et les engins visités chaque jour et manœuvrés de façon à s’assurer de leur parfait fonctionnement. En résumé, je ne pense pas qu’il y ait au monde un monument quelconque où les précautions aient été prises avec plus de soin et plus largement.
Ce rfest pas pourtant que j’aie satisfait à tous les désirs des sapeurs-pompiers qui voulaient encore plus qu’il n’y a, et qui considéraient l’Opéra comme le récipient d une immense pompe, n’ayant d’autre destination que de recevoir des appareils de toute sorte. Néanmoins
ce que j’ai mis est plus que suffisant et maintement les sapeurs-pompiers ne réclament plus rien au delà de ce qui est.
Si, en somme, tout est aménagé avec sagacité et suivant les meilleures conditions, il faut que je rende justice à l’administration des pompiers, qui a, pour ainsi dire, composé le projet suivant les besoins et demandé les appareils qui présentaient le plus de sécurité; je n’ai guère eu qu’à faire exécuter les instructions qui m’avaient été données en cherchant à les satisfaire de mon mieux, sans nuire aux autres services du théâtre. D’ailleurs, ainsi que cela se pratique chaque fois, l’ouverture de l’Opéra n’a été autorisée qu’après la visite de la commission spéciale de la préfecture de police, instituée à cet effet. Si donc un sinistre éclatait, et que l’on vint à regretter alors quelques omissions dans l’installation des appareils, je ne saurais réellement en être responsable ; de même que si l’on reconnaissait le bien agencé des établissements, je ne saurais me prévaloir de cette bonne installation. Ce sontles sapeurs-pompiers qui combinent, aménagent et choisissent les engins de secours et fixent leur emplacement; l’architecte n’a qu’à se conformer à ce programme, imposé par l’administration compétente, et à se borner au rôle de simple exécutant. Ainsi ai-je fait.
Ce n’est pas pourtant que je n’aie reçu à ce sujet d’innombrables propositions, émanant d’inventeurs préconisant leurs systèmes ; mais, dans tout ce qui m’a été proposé, je n’ai rien trouvé dont je pusse faire mon profit; d’ailleurs je soumettais les moins déraisonnables de ces projets àl’appréciation du commandant des sapeurspompiers, et c’est lui qui jugeait de la valeur des inven-
DIVERS
tions. Je dois dire que tous ont été repoussés, le sens pratique et la connaissance des besoins de la scène faisant toujours défaut à ces découvreurs de panacées. Tenez, un exemple entre cent : un certain notaire de province m’a envoyé un rapport long- de deux cents pages avec dessins, avec gribouillis plutôt à l’appui, pour proposer un système devant éteindre tout incendie immédiatement : il construisait un réservoir tenant toute la surface de la scène, et qui devait contenir plus de 10,000 mètres cubes. Ce réservoir, percé de trous bouchés avec une bonde ainsi que cela se pratique pour les baignoires, devait, en cas de sinistre, déverser toute son eau sur la scène. Quelle douche! Il n’y avait qu’un malheur, c’est que le notaire oubliait le moyen qu’il faudrait prendre pour soutenir cette cuve de 1800 mètres de surface au-dessus de la tête des acteurs! Et puis, voyez-vous les trous mal bouchés, et une pluie torrentielle éclatant au milieu d’une représentation? Quant à la manœuvre des décors, quant aux grils, cela ne comptait pour rien ; le réservoir seul, et c’est assez! C’était même beaucoup trop, et le rapport du notaire a subi un sort malheureux. Un autre : celui-là, s’intitulant instituteur primaire, proposait de remettre un extincteur (nouveau système) à chaque spectateur, et d’en munir aussi les chanteurs, les musiciens, les choristes et les comparses, qui pourraient fort bien cacher cet instrument sous leurs vêtements; et d’ailleurs, disait-il, on pourrait décorer artistiquement ces extincteurs, qui deviendraient ainsi des ornements agréables à la vue. L’incendie éclate (il faut qu’il choisisse son moment, quand tout le monde est réuni), et chacun ; comparses, choristes, chanteurs. musiciens, spectateurs et même spectatrices, tient
son instrument et seringue à qui mieux mieux sur le foyer incandescent; même, n’est-ce pas, si l’incendie commençait dans les grils. Ce serait là, il est vrai, un beau spectacle, dit l’inventeur ; devant cette foule armée pour le combattre, l’incendie n’aurait plus qu’à battre en retraite! Et dire que ces gens-là sont électeurs! Si c’est dans ce goût-là que mon instituteur professait à ses élèves, il a dû en faire de fameux savants!
Mais passons sur ces lubies, qui attristent plutôt qu’elles ne réjouissent quand on pense que ce ne sont pas des faits isolés, mais que chacun s’imagine être expert dans l’art des autres, quand il n’en sait pas môme l’A B C ! Les architectes le savent bien ; il n’y a pas de petit bourgeois qui ne s’imagine être un Ictinus, et qui ne se trouve l’égal de Philibert Delorme, parce qu’il a fait coller tout seul du papier dans son salon! Il n’y a guère que les paysans et les ouvriers qui soient un peu exempts de cette douce manie.