‹ Le nouvel Opéra de Paris (volume 3)Chapitre 29 sur 55 · DES CAVES · texte numérisé non relu

DES CAVES

Il est fâcheux que les caves de l’Opéra ne soient guère visitées par le public ; car réellement elles sont fort belles, et par leur étendue, et parleur élévation, et même, si vous m’autorisez à le dire, par leur construction. Ces immenses arceaux qui se suivent, s’accompagnent ou se rencontrent; ces grandes piles en pierre, ou ces murs robustes qui soutiennent les larges voûtes, tout a un air de solidité, de puissance et de grandeur qui n’est pas sans causer une certaine impression. Cela me rappelle que, dans le commencement des travaux, alors que les caves seules étaient en train de se construire, un des ouvriers nouvellement embauché, et qui ne me connaissait pas, me voyant parcourir les fondations, et me prenant pour un visiteur, m’adressa la parole et me dit : « Ah! monsieur, hein, que c’est beau! on dirait d’une prison! » Je crois que le brave homme avait été plus souvent au cabaret qu’à Mazas ; sans cela je ne pense pas qu’une maison de détention eût été pour lui le critérium de la beauté. Je fus néanmoins sensible à cette aimable comparaison, et chaque fois que je passe devant Sainte-Pélagie, je me mets à penser à l’Opéra.

-DIVERS

Au surplus, il ne faut pas se dissimuler que dans ces sortes de substructions, où la construction joue le principal rôle, l’effet de grandeur est presque immanquable. La simplicité des dispositions générales, la qualité des matériaux, l’absence de toute ornementation et surtout le manque de lumière qui donne à toute chose un aspect étrange, contribuent à impressionner l’esprit et à étonner les regards. Mais ce qui, à l’Opéra, contribue surtout à cette impression, c’est que, en dehors de la construction proprement dite, les caves contiennent une grande quantité d’appareils divers, qui, par leurs formes assez fantastiques et leur persistance au développement longitudinal, semblent vous transporter dans un autre monde. Ainsi les longues suites de tuyaux de canalisation du gaz, les compteurs, les immenses conduites d’eau, les gargouilles, les égouts, les calorifères et leurs nombreuses ramifications, tout cela rampant sur le sol ou s’accrochant aux voûtes, côtoyant les murs ou traversant les espaces, tout cela fait, pour ainsi dire, vivre les souterrains de l’Opéra, et ressemble à des artères, des veines et des vaisseaux serpentant dans un immense organe dans lequel on se trouverait par hasard tel qu’un ver dans l’intestin, ou une trichine dans les muscles d’un colosse. Que de fois j’ai parcouru ces caves, tout seul, sans la moindre lumière, éclairé seulement par la lumière lointaine de quelques soupiraux, afin de ressentir cette espèce d’influence de terreur et de grandeur, et de défendre mon esprit contre les mesquineries et l’entraînement aux petites préoccupations artistiques! Cela valait presque pour moi un voyage en Italie !

Et quand je pense que plus d’un négociant m’avait

demandé à louer les caves de l’Opéra, afin d’y déposer leurs futailles! Faire de l’Opéra une succursale de l’entrepôt de Bercy ! Quel vandalisme! Certes, je ne veux pas médire du vin ; mais laissez donc les canalisations souterraines à ces nobles caves comme vous devez laisser les roses aux rosiers, et ne mettez pas vos tonneaux sous mes grandes voûtes! Et dire que ces bons commerçants ne voulaient pas entendre raison, et ne comprenaient pas que l’État se refusât à mettre à leur disposition ces emplacements qui, parait-il, conserveraient à merveille et le champagne et le chambertin!

Hélas ! ces pauvres caves en ont vu bien d’autres pendant le siège, où elles ont servi de dépôt à l’intendance militaire. Remplies jusqu’au faite de denrées et de liquides, elles avaient perdu leur aspect de mâle grandeur, pour ne plus avoir que celui de bâtiments utilitaires. Mais il y avait là cas de force majeure, et, le cœur atteint par de cruels événements, je ne songeais plus guère à défendre le monument contre les envahissements, profanes en d’autres circonstances, mais sacrés à l’époque douloureuse que nous traversions. Ce n’étaient plus de grands arceaux pollués par des dépôts mercantiles; c’était le temple qui renfermait en lui comme les dernières armes de la défense, le pain de ses vaillants soldats, la subsistance divine, qui pouvait prolonger l’espérance de quelques jours encore, avant qu’elle ne fût envolée avec les rêves dont on se berçait alors

MH

DIVERS

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