FUMOIR, BIBLIOTHÈQUE ET SERVICE DU CHEF DE L’ETAT
bien logés qu’un empereur, lorsqu’ils vont au théâtre, et si j’étais un jour président, je vous jure bien que je ne trouverais rien de trop beau pour recevoir dignement celui qui a la mission de représenter la France; je ne sais plus trop ce que j’ai dit, mais j ai lait sonner tous les petits grelots dont je pouvais saisir les ficelles. Ça n’a servi de rien! l’Opéra était condamne, bien que, commencé sous un régime déchu, il ait ete achevé par un régime triomphant. 11 y avait dans ce pavillon, qui n était pourtant qu’une succursale de l’Élysée ou du Palais- Bourbon, comme une odeur de réprouvé qu’il fallait à toute force détruire
C’est alors que Nuitter, désirant me venir en aide et me faire terminer ces locaux mis à l’index, alla trouver ses amis de tous bords et obtint qu on ne laissât plus en suspens les travaux nécessaires à l’achèvement des parties ajournées. Seulement, le traître, au lieu de plaider pour la gloire et le tabac, a plaidé pour ses livres et si bien, a ce qu’il paraît, que grâce à cette odieuse machination, il a détrôné le chef de l’État et l’administration de la régie ! Voyez où mène l’amour des collections et du rangement ! un ami de vingt ans n’a pas eu pitié de mes angoisses et il m’a sacrifié à son ardeur d’étiquetage et à sa passion de cataloguage !
Je compte bien que l’administration des Bâtiments civils ne lira pas ces quelques pages ! elle pourrait m’accuser d’avoir mauvais caractère et de ne pas me taire sans murmurer. Elle aurait tort; la preuve d’un bon caractère est justement de faire à contre-cœur ce que l’on vous impose! c’est là qu’est le mérite! car si j’installais avec entrain les livres de Nuitter, je serais bien
mal venu à me plaindre. Après tout, c’est peut-être moi qui me trompe : en leur faisant de belles reliures les livres sont assez décoratifs, et si la commission du colportage n’est pas trop chicanière sur le choix, on pourra trouver peut-être là un agréable passe-temps pendant les entr’actes. Tenez, il y a dans la collection un petit opéra comique de Grétry, la Rosine républicaine ou le Curé sansculotte, que je recommande aux amis de la douce gaieté...
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Jusqu’à ce jour l’Opéra a coûté environ trente-cinq millions et demi ; lorsque j’aurai terminé les quelques travaux qui restent encore à faire : salle circulaire du restaurant avec son entrée, bibliothèque nouvelle et aménagement de diverses pièces jadis destinées au service du chef de l’Etat, la dépense totale, en nombre rond, sera de trente-six millions.
Trente-six millions ! Voilà une grosse somme, n’est-ce pas? Mais j’espère que vous verrez tout à l’heure qu’elle aurait pu être bien plus forte sans que, pour cela, je méritasse d’être accusé de gaspillage. De fait, dans le public, ce n’est pas cette somme que l’on donne habituellement comme prix de revient : c’est toujours au moins cinquante ou soixante millions que l’on se plaît à annoncer, et de temps en temps on va jusqu’au double ! Il y a dans cette exagération d’appréciation comme une sorte de compliment tacite qui m’est adressé ; car l’espèce de blâme que l’on semble m’infliger équivaut à un éloge, le monument paraissant ainsi représenter une valeur pécuniaire bien plus grande que celle qu’il a réellement.
Je sais bien que si l’on suivait le raisonnement de quelques critiques se croyant experts en A + B, on
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arriverait à une somme bien plus forte encore que celle qui se promène dans le monde, en comptant, ainsi que ces calculateurs étonnants, les intérêts accumulés depuis le commencement des travaux ; mais, avec ces ystème-là, tous les monuments construits depuis un siècle seulement représenteraient une bien jolie somme ! Une simple borne, qui aurait coûté vingt sous au temps des Pharaons, reviendrait maintenant à quelques millions de milliards, et l’on ne trouverait pas au fond des mers assez de grains de sable pour égaler l’accumulation des intérêts du premier caillou que notre premier père a dû payer au premier vendeur de son premier pantalon ! C’est égal, c’était là une jolie idée ; et dire qu’un brave journal a fait ce calcul-là, pendant un mois de suite !
On a encore ajouté aux dépenses du nouvel Opéra toutes celles qui se rapportaient aux travaux des abords ; on a supputé tout ce que coûtait le nouveau quartier et l’on a mis cette somme à mon passif ; l’avenue de l’Opéra même a été enveloppée dans ce calcul fantaisiste, et je ne vois pas pourquoi, pendant qu’on était en train de si /■ bien faire les choses, on ne pensait pas à me faire payer Paris tout entier, ce à quoi du reste je n’aurais eu garde de m’opposer; mais en laissant de côté ces petites joyeusetés assez perfides, il est positif que les neuf dixièmes des gens veulent à toute force ajouter au prix de la construction le prix du terrain sur lequel elle est bâtie. A première vue cela paraît assez raisonnable, et pourtant ce n’est que spécieux : le terrain du nouvel Opéra n’a en somme rien coûté du tout à l’Etat et les onze millions dont on l’a chargé ne sont en réalité que fictifs. Le domaine n’a pas, à proprement parler, acheté
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et payé ce terrain ; il l’a échangé avec la ville contre d’autres terrains : Trocadéro, Luxembourg, etc., sans compter la revente des terrains de l’ancien Opéra. L’État a changé ses valeurs de titre ; mais il n’a rien déboursé pour cela; au lieu d’ètre propriétaire d’un côté, il l’est devenu d’un autre ; au lieu d’avoir du 3 o/o il a des actions de la Banque et je ne trouve pas qu’il ait fait une si mauvaise affaire.
Il me semble vraiment puéril de discuter une telle question et je ne comprends guère comment les soidisants économistes ou même les gens simplement raisonnables se sont laissés aller à partager cette grosse erreur qu’un changement d’emplacement devenait une charge pour l’État. Parce qu’on change ses gros sous en louis d’or, ce n’est pas une raison pour que cette opération vous appauvrisse, et c’est la base de tout commerce que de vendre ou de céder une valeur pour en acquérir une autre : l’échange est la loi fondamentale de toute transaction et, quand elle est équitable, personne n’a à s’en plaindre.
Oh ! je sais bien que vous allez me dire que l’Etat aurait bien pu vendre les terrains qui ne lui servaient plus et garder ensuite l’argent dans sa caisse. Parfaitement, et je ne sais ce qui s’oppose à ce que la ville de Paris ne vende pas toutes ses places, toutes ses rues et tous ses jardins, et à ce que l’État fasse monnaie avec ses monuments. Après tout il ne faut pas trop rire de cette idée, puisqu’au conseil municipal un de nos édiles s’est déjà avisé de demander que l’on mît en vente toutes les églises parisiennes ou tout au moins qu’on les mît en location, afin de les affermer contre bon argent comptant
à quelque maraîcher ou à quelque entrepreneur de sltating-ring !
Mais pourquoi s’arrêter là pendant que l’on y est ? Je vendrais tout, et musée et bibliothèque, et forêts et rivières et même tous les habitants par-dessus le marché ! Quelle belle rentrée on ferait là !
En tout cas, je demande qu’on ne me fasse pas un crime de la valeur du terrain sur lequel j’ai construit, sinon j’aurais demandé que le monument fût bâti dans les steppes de l’Amérique, là où, je suppose, le terrain est moins cher qu’au boulevard des Capucines.
Si je n’ai encore convaincu personne, çe qui est possible, car mes raisonnements ne portent pas de cravate blanche, au moins laissez-moi vous affirmer que l’échange du terrain s’est fait en dehors de moi et que je n’en ai pas mis l’argent dans ma poche.
Maintenant, comme, après tout, les trafics de terrains se sont faits entre le domaine de l’Etat et la ville, si vous trouvez que l’échange a été mal fait, prenez-vous-en au Ministre, au Préfet et à la Chambre, qui a ratifié les opérations ; mais, pour l’amour de Dieu! ne grossissez pas les dépenses de l’Opéra avec ces onze millions qui n’ont pas été payés et qui vaudraient déjà le double à présent, si l’on démolissait l’Opéra pour en faire des cafés et des hôtels garnis! Ne dites donc plus que l’Opéra a coûté soixante millions, ni même quarante-sept, puisque cela est faux, et dites seulement qu’il n’en a coûté que trente-six, c’est-à-dire vingt sous par chaque habitant, soit à peu près un gros sou par an et par personne. Oui, monsieur, un gros sou, ni plu's ni moins, par année, et il n’y a vraiment pas tant de quoi se récrier si votre
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contingent atteint à peine la valeur du pourboire que vous donnez si souvent au garçon de café.
Néanmoins, si petite que soit la somme, je ne vous conteste pas le droit de me demander compte de la façon dont j’ai dépensé votre argent, et je pressens déjà que vous allezme poser deux questions importantes. Pourquoi a-t-on déclaré à la Chambre que l’Opéra ne devait coûter que quinze millions, et n’aurait-on pas pu faire l’Opéra en dépensant moitié moins? Ces petites questions-là, je vous assure, ne sont pas toutes nouvelles, et quant à ce qui touche la seconde, elle m’a bien été posée une vingtaine de fois par l’administration, à laquelle j’ai dû répondre presque continuellement pendant tout le temps de l’exécution de l’Opéra. Si je vous montre que je ne suis pour rien dans la déclaration de la première somme, et si je vous prouve que l’Opéra a été construit avec une économie continue, il me semble que j’aurai répondu à vos deux questions, et qu’enfin la légende qui s’est faite sur ma prodigalité devra prendre fin : mais de cela je ne suis pas sûr, pourtant! J’aurai beau démontrer que l’Opéra ne coûte pas trop cher, au contraire; je sens que je lutterai en vain contre la tradition qui s’est déjà formée d’une façon si injuste et pourtant si persistante ! Du reste, cela n’a plus grande importance maintenant, et j’ai même dans l’idée qu’à l’avenir on augmentera encore le chiffre de la dépense, non pas cette fois en marque de blâme, mais au contraire par amour-propre. Songez donc ! s’il venait à se construire n’importe où un autre théâtre qui coûterait cinquante millions ! quelle humiliation pour la France ! Le nouveau théâtre revenant plus cher que l’Opéra, ne serait-ce pas à dire qu’il est bien supérieur?
Pour les trois quarts des gens on n’estime guère que ce qui coûte cher, et si les pommes de terre étaient cotées à plus haut prix que les truffes, celles-ci seraient abandonnées à leurs chasseurs naturels. Donc, dans cent ans, on cachera le chiffre de trente-six millions comme on cache de son mieux un habit râpé et l’on renchérira sur la dépense de l’Opéra, afin de faire croire aux étrangers que c’est un chef-d’œuvre. Puissent-ils le croire, sans cela! mais, pour l’instant, je suis devant mes juges, jurant de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, et il faut me pardonner si je démontre, si je prouve que, loin d’avoir gaspillé l’argent, j’ai toujours tenu fort serrés les cordons de la bourse de l’État. Ne m’en veuillez donc pas si je découvre quelques misères, et gardez-vous bien de dire à tous que je ne dépasse pas mes devis; je perdrais à cela la plus grande partie de ma réputation.
Il est bien délicat de toucher à la première question, maintenant que ceux-là sont tous morts qui ont engagé l’affaire devant les Chambres ; ce serait comme une petite lâcheté que je commettrais en laissant à ces hommes, qui m’ont toujours aidé et soutenu, la responsabilité totale de l’engagement. Ils se sont trompes de bonne foi et n’ont rien affirmé dont ils ne se crussent certains.
Je puis dire néanmoins que le concours de l’Opéra (le second concours, j’entends) a été fait sans demande de devis, l’administration sachant fort bien que, dans un monument de cette importance, un devis sérieux ne peut se faire en quelques semaines. De plus, comme le programme était le même pour tous les concurrents, que le terrain était aussi naturellement le même, et que le prix du mètre superficiel de l’un des projets devait
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sensiblement égaler le prix du mètre superficiel des autres, ce n’est pas sur le devis que l’on aurait pu juger, puisque ces devis auraient été quasi fictifs, et il devenait plus loyal et plus pratique de se préoccuper pour le jugement de la seule valeur relative des projets du concours. Je n’ai pas à dire le bonheur que j’éprouvai d’être choisi à l’unanimité parmi mes concurrents! Cela va de soi, et je serais bien sot de le cacher; mais je puis dire seulement que mon projet était celui qui occupait le moins de surface, et que dès lors il était à présumer qu’il serait le moins cher à construire. Je ne pense pas pourtant que ce soit cette condition qui ait influé sur le jugement, et je préfère croire que le jury avait reconnu au projet d’autres qualités que celle d’une surface relativement restreinte.
Le jugement était donc terminé; on voulait faire commencer rapidement les travaux et demander aux Chambres les crédits nécessaires ; mais, pour cela, il fallait un devis; cela ne pouvait se rédiger du jour au lendemain. On prit donc comme base un projet dressé jadis par mon prédécesseur à l’Opéra, M. Rohaut de Fleury, et on s’empara des chiffres de son ancien devis comme point de départ pour celui de l’Opéra nouveau ; mais il n’y avait pourtant aucune parité entre les deux projets, je parle comme dimensions; la surface de celui-ci était double de celle de celui-là, le cube était presque quadruple. Pourtant il fallait arriver à la Chambre. On (je dis on et non pas je), on fit un devis sommaire s’élevant à 15 millions, et le lendemain il fut présenté aux bureaux comme pouvant servir de base aux nouvelles opérations.
Ce chiffre fut donc déclaré aux Chambres ; celles-ci
le trouvèrent déjà élevé ; les rares opposants de l’époque l'attaquèrent en insinuant qu’il ne suffirait pas; de sorte que, pour rassurer l’assemblée, et entraîné lui-même dans son discours, le haut personnage qui représentait le gouvernement déclara formellement que la dépense ne dépasserait pas les 15 millions demandés. La Chambre vota, et je restai avec ce chiffre illusoire, contre lequel il a fallu me débattre pendant quinze ans !
Je répète encore que l’administration des bâtiments civils croyait, à peu de chose près, à l’exactitude de la somme demandée par elle, et que, lorsque le devis réel fut rédigé, elle fut aussi effrayée que moi de la différence de la somme déclarée avec celle qu’il faudrait avouer plus tard. Quoi qu’il en soit, les 15 millions restèrent paroles d’Evangile, et on ne se fit pas faute de me les rappeler souvent !
Lorsque tout cela fut entamé, lorsque les projets furent assez étudiés pour permettre l’établissement d’un devis réel et exact, je me mis à l’œuvre, et, avec le concours de deux vérificateurs expérimentés’, dont l’un faisait partie de l’Administration et remplissait ainsi quasi l’office de contrôleur, je rédigeai ce devis. 11 fallut près de trois mois pour mener ce travail à bonne fin ; mais au moins on pouvait être certain que la besogne avait été faite en conscience, et que l’on ne serait pas trompé sur les prévisions. Or le chiffre de ce devis s’élevait à 29 millions, non compris l’ameublement et la machinerie théâtrale, que l’on pouvait estimer alors à environ 4 millions, et qui, de fait, en ont atteint 3. Cela mettait donc la somme totale à 33 millions. 33 millions! Voilà donc le chiffre exact de mes prévisions, le chiffre
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îéel qu il aurait fallu accepter et qui, en résumé, a été celui de la somme dépensée. Je dis : celui de la somme dépensée, parce que, depuis la rédaction du devis, de nouvelles demandes ont été formulées et de nouyeauxincidents sont survenus, qui, à eux seuls, ont exigé plus de 4 millions. D’abord, la lenteur première des travaux, qui a augmenté les frais généraux; puis, après l’incendie de l’ancien Opéra, la rapidité excessive de ces mêmes travaux, qui, se faisant jour et nuit, ont amené des plusvalues importantes; puis l’agrandissement du terrain primitivement donné du côté du boulevard Haussmann et qui a augmenté de 200 mètres la surface à construire ; puis la rampe douce devant servir à l’empereur et qui a été réclamée par la suite, de même que l’exhaussement de l’attique, ainsi que je l’ai dit en parlant de la façade; puis l’occupation du monument pendant la guerre et la Commune, ce qui n’a pas été une cause minime de dégradation ; puis l’établissement de la balustrade extérieure ; puis enfin mille autres modifications ou augmentations de diverses natures, demandées par les uns ou par lés autres, sans compter les suppléments imprévus qui se sont manifestés par suite de la difficulté d’asseoir les fondations sur un sol baigné par les eaux, et qui ont exigé sept mois consécutifs d’épuisement de jour et de nuit. Tout cela ne pouvait faire partie du devis, puisque ce n’est venu quapiès coup; de sorte que le chiffre présenté de 13 millions était parfaitement exact et qu’il s’élevait naturellement à 37 millions, en y comprenant les nouveaux travaux que je viens d’énumérer. Il est donc arrivé ceci : c’est que, quoi qu’on en dise, quoiqu’on en pense, je suis resté au-dessous de mes premières prévisions,
puisque je n’ai dépensé que 36 millions, là ou il devait en être dépensé 37 !
Je n’ai donc pas dépassé mes devis, au contraire, et je tenais assez à faire cette petite déclaration ; mais, hélas ! ce devis présenté a jeté l’épouvante dans les bureaux du ministère, et, au milieu de cet effarement, j’ai été sommé de modifier mes prévisions et de ïamenei les dépenses à un chiffre moins eleve.
On n’avait guère d’autres bonnes raisons a me donner que celle-ci : « La Chambre n’approuvera pas une telle dépense » (elle en a pourtant approuvé bien d’autres!) et chacun se mit la tête sous l’aile afin de ne pas voir l’épouvantail, et de ci comme de là ce fut à qui prendrait les ciseaux pour tailler dans ce malheureux devis, si honnête pourtant, si véridique, mais si effra)'ant !
Épouvanté moi-même de ma sincérité, je fis comme tout le monde, et, espérant que je me trompais, je prêtai les mains au sacrifice et tranchai dans les millions, sinon avec entrain, au moins avec résignation. Je coupai, le conseil des bâtiments civils coupa, le directeur, les chefs de bureau, les vérificateurs coupèrent; mais cela ne satisfit pas l’administration ; je proposai de faire un nouveau projet, plus petit, plus modeste ; cela fut rejeté avec horreur; je n’avais pas le droit, non plus que le ministre, de rien modifier au projet adopté par le jury ; il fallait ce projet tel quel ; mais il fallait seulement qu il coûtât moins cher, et nous voilà de nouveau rognant a droite, rognant à gauche, et arrivant à un devis de 23 millions, tout compris, qui n’avait plus guère le sens commun, mais que l’on s’évertuait pourtant encore à diminuer. Dame! je refusai, on se fâcha; je refis des chiffres,
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augmentant un jour, diminuant le lendemain et me lamentant sur tous les tons de l’impossibilité dans laquelle on me mettait; je fis ainsi sept devis différents! mais les demandes augmentaient peu à peu, et, par toutes les bonnes raisons possibles (elles ne manquaient pas), je montrais qu’il fallait bien en revenir au premier chiffre. On m’écouta davantage ; on vit qu’en somme je ne pouvais pas faire que deux et deux fissent trois ; la Chambre adopta, graduellement les devis successifs, et, tant bien que mal, après une lutte de douze ans, je suis arrivé à mes fins, c’est-à-dire à revenir au devis primitif, le seul juste, loyal et sincère.
Ce n’est pas qu’en secret je n’aie souvent espéré de diminuer les dépenses. J’ai tellement eu ce point de mire devant les yeux, que je me figurais parfois que je triompherais des difficultés. Par des prodiges d’économie, par des conférences, des rapports, des mémoires, j’arrivais par moments à diminuer de beaucoup les dépenses prévues ; mais les travaux supplémentaires dont j’ai parlé ci-dessus venaient me prendre à la gorge, et une seule de ces opérations imposées suffisait pour mettre à néant ces économies si rudement gagnées !
Je n’étais pas seul à plaindre cependant; le ministre et le directeur des Bâtiments civils, responsables de mes opérations devant les Chambres, étaient encore plus préoccupés que moi; il leur semblait que je les menais avec moi aux abîmes ; ce n’était qu’avec des peines infinies que je pouvais arracher mes autorisations. Chaque trimestre, chaque mois, chaque jour même, il me fallait indiquer la situation pécuniaire, revoiries devis et 111e défendre de mille façons. J’ai fait passer de bien
cruels moments à mon cher ami de Cardaillac, mon directeur, qui, bien au courant de toutes les choses du bâtiment, savait fort bien que je me débattais contre l’impossible, par suite d’une entrée en matière mal emmanchée. Il ne pouvait pourtant faire autrement que de me demander des réductions ; mais il était fort heureux, quand, résistant à ces demandes officielles, je pouvais montrer, non pas à lui, qui savait la situation, mais aux autres, que je ne cherchais pas seulement à faire de l’art, mais bien encore que ma préoccupation était d’arriver à construire un monument dans les meilleures conditions de bon marché possible.
Ce fut, il faut le reconnaître, une dure besogne que ce combat de chaque jour dans lequel je devais gagner pied à pied quelques billets de mille francs ! ce fut aussi pour l’administration une immense préoccupation que de faire arriver le travail à maturité sans erreur, sans gaspillage et avec la conviction que chacun faisait son devoir. La déclaration première faite à la Chambre et que quelques-uns n’avaient garde d’oublier venait à tout instant se dresser devant nos yeux en disant : Tu n’iras pas plus loin ! comme s’il était possible en somme de nourrir les gens sans leur donner à manger !
Ce qui est vrai, c’est que, tandis que quelques clabaudeurs supputaient les millions dépensés en les quadruplant, l’administration, qui avait sur moi son contrôle quotidien, s’est rendue à toutes mes raisons, et, après avoir fait vis-à-vis de moi son devoir officiel en me demandant compte de toutes mes opérations, se constituait ensuite mon défenseur dévoué pour faire valoir à la Chambre ou à la commission du budget les motifs qui m’absolvaient;
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je dirai plus, qui témoignaient de mes préoccupations constantes à ménager les ressources que j’avais entre les mains.
Tenez, bien que ce soit un peu long et un peu fastidieux à lire, je veux vous donner connaissance de l’un de ces grands rapports que je faisais si souvent au ministre sur cette question d’économie! Ce rapport n’est pas nouveau, il est de juin 1866 ; je le choisis à cette date afin de montrer que dix ans avant l’achèvement des travaux, j’étais déjà dans cette énervante situation qui a duré si longtemps, mais qui, je le jure, ne se renouvellera plus pour moi; car je suis absolument résolu à ne plus faire de concessions sur les chiffres de mes devis actuels, quitte à rester les bras croisés si l’on trouve mes évaluations trop exagérées. L’administration et moi avons payé de quinze années d’ennuis et même de souffrances le mauvais début d’une affaire, non pas seulement parce que l’argent faisait défaut, mais encore parce que la construction du monument a pris un certain caractère politique et que la presse en a beaucoup trop parlé, sinon pour mon amour-propre, au moins pour ma tranquillité.
Quoi qu’il en soit, je transcris ce long rapport : lisez et jugez.