MINISTRE DE LA MAISON DE L’EMPEREUR ET DES BEAUX-ARTS
« Monsieur le Ministre,
« Votre Excellence a de nouveau appelé mon attention sur les dépenses du nouvel Opéra; elle m’a en outre demandé de lui faire connaître la répartition, par nature d’ouvrages, des crédits votés pour cette année, et l’époque de l’achèvement probable des travaux.
« J’ai l’honneur, Monsieur le Ministre, de répondre à ces diverses communications.
DEVIS ET DE PENSES
« Cette importante question des dépenses s’est déjà souvent présentée, et souvent aussi j’ai dû informer Votre Excellence des efforts constants que je faisais pour me conformer à ses instructions. Depuis quatre ans, je cherche à prouver par des faits et par des chiffres que, si j’ai le désir de faire bien, j’ai le désir non moins grand de faire économiquement. Il me paraîtrait donc inutile de revenir encore sur cette question, qui doit forcément amener des redites, si je ne croyais devoir dissiper tous les doutes que l’on peut émettre à ce sujet. J’espère
DES DEVIS ET DES DÉPENSES
arriver facilement à ce résultat; il me suffit pour cela d’être sincère et véridique.
« Les causes .principales qui influent sur les dépenses affectées à la construction des édifices sont : i° la grandeur et la masse du monument; 2° le choix et l’emploi des matériaux , et 3° le plus ou moins de richesse décorative apportée à l’ornementation. Je vais examiner chacune de ces causes, et indiquer la part qui peut incomber à chacune d’elles dans les dépenses du nouvel Opéra.
z° Dimensions des e'dijices.
« Si un monument occupe par ses constructions une surface de 10,000 mètres, et qu’un autre monument de même nature et de construction analogue n’occupe qu’une superficie de i,ooo mètres, à coup sûr, le premier coûtera plus cher que le second.
« Si, de deux monuments de même surface, l’un atteint une hauteur double ou triple de l’autre, ce dernier coûtera plus cher que le premier.
« Voilà une vérité assez naïve, mais certainement indiscutable et qui mène à ce principe, si simple qu’on hésite à l’exprimer : Les dépenses occasionnées par la construction d’un édifice sont en raison directe du cube total enveloppé par la construction.
« Si donc un terrain est déterminé, si les grandes dimensions sont imposées, et si un architecte est parvenu à rendre le prix de revient du mètre superficiel ou du mètre cube moins élevé que les prix de revient de constructions identiques ou analogues, cet architecte a fait
tout ce qui était en son pouvoir pour diminuer les dépenses. Si cependant dans ce cas ces dépenses présentent encore un chiffre important, on ne peut en accuser que les exigences du programme, les dimensions de l’édifice, mais non pas l’imprévoyance de l’architecte.
« Qu’est-il arrivé pour l’Opéra? Un terrain a été donné, puis on a rédigé un programme officiel qui fixait le nombre et la dimension des pièces ; la contenance de la salle a été indiquée; puis une commission spéciale, nommée par Votre Excellence, a adopté et contrôlé les dimensions du vaisseau de la scène.
o II fallait donc tenir compte d’un programme rédigé, et agencer tous les services en leur donnant à chacun l’espace requis. C’est ce qui a été fait; pas un seul des articles du programme n’a été évincé et ses mille et une prescriptions ont été rigoureusement suivies. Mais ce n’était pas tout cependant que de disposer tout cet ensemble d’une manière convenable; il fallait surtout le faire sans perdre de place et en employant utilement tout le terrain; or je puis affirmer que sur les 60,000 mètres environ occupés par tous les étages de l’édifice, c’est à peine si l’on trouverait 100 mètres de surface inutile. Tout a un but, une destination ; tout sert, soit aux pièces soit aux communications soit à la construction soit à la décoration. — C’est cette condensation des services, c’est cette utilisation complète de l'espace, qui m’a permis de ne pas employer tout le terrain mis à ma disposition. Au lieu de 15,200 mètres dont il m’était loisible de disposer, je n’ai employé qu’environ 11,000 mètres. Cette grande économie de terrain a amené une grande économie de dépenses. Si le terrain avait servi en entier,
DES DEVIS ET DES DEPENSES
le cube des constructions aurait été augmenté de près de moitié et les dépenses eussent naturellement été bien plus élevées qu'elles ne le seront réellement.
« Cette économie considérable que l’on ne soupçonne pas, qui passe inaperçue, que l’on n’a jamais signalée, n’en est pas moins réelle. Elle atteste que dès l’origine du concours, et pour faciliter la réalisation de l’œuvre projetée, je cherchais déjà les moyens de réduire les dépenses. Quant au prix de revient du mètre de construction, il résulte, d’après les documents qu’il y a deux ans environ j’ai soumis à Votre Excellence et que l’on peut encore consulter, que de tous les monuments construits à Paris depuis le commencement du siècle, l’Opéra est celui dont le mètre cube coûte le moins cher1.
« De cela il découle que le nouvel Opéra emploie le moins de surface possible; que, malgré la condensation des services et les exigences d’art qui se rencontrent dans un tel monument, il coûtera moins cher proportionnellement que tous les édifices dignes de ce nom, élevés à Paris ; et que si, malgré ces réductions d’espace
I. Je donne seulement ici le résultat de ce tableau en supprimant les monuments construits en même temps, à peu près, que l’Opéra ; on comprendra cette réserve.
Les prix des monuments sont ceux qu’il aurait fallu payer en 1866; la plus-value est exactement comptée sur les diverses séries de prix.
Le mètre cube du nouvel Opéra, tout compris , revient à. . . 83 fr. <5o
— du Palais du Conseil d’État 84. 10
— la Madeleine. 150 »
— la Bourse 83 80
— le Panthéon 115 60
— l’Hôtel de Ville (agrandissement) m 20
Dans les prix de revient de ces monuments le mobilier n’est pas compris; il est compris à l’Opéra.
f 9WJF3M
et de prix, il faut encore dépenser une grosse somme pour le terminer, cela tient seulement à ses dimensions énormes en profondeur, en hauteur et en surface. C’est la conséquence du principe cité plus haut; et si, comme j’en suis convaincu, je démontre par des faits que l’emploi des matériaux et la richesse décorative ne dépassent pas la limite des convenances architecturales, il ne restera comme cause unique et indiscutable que la grandeur du monument, grandeur qui découle du programme et de la destination, qui ne peut être diminuée et qui dégage complètement, sur ce point, la responsabilité de 1 architecte.
Emploi des matériaux .
« Cette seconde question est tout à fait du ressort de l’architecte; c’est lui qui choisit et dispose les matériaux et qui, par ce choix et cet emploi, peut modifier beaucoup les dépenses affectées aux constructions. 11 importe, quant à ce qui regarde l’Opéra, que Votre Excellence soit complètement renseignée à ce sujet. Quelques allégations pouvant laisser supposer que j’ai cédé à un certain entraînement dans la mise en œuvre des matériaux, il est de mon devoir, tout autant que de mon droit, de donner à l’administration non-seulement des explications précises, mais encore de lui donner les moyens, si elle le juge à propos, de réfuter, par des faits indiscutables, toutes les opinions erronées qui pourraient s’égarer sur ce point.
« Les matériaux principaux employés dans la construction sont : les pierres, les moellons et les briques,
<i;} J.-., .Ü'î.iJElrf.; i.. ' ■■
DES DEVIS ET DES DEPENSES
le fer, le bois, le zinc, le plomb, puis les marbres, les bronzes et autres matières de choix.
« Avant d’examiner chacune de ces parties et de montrer l’emploi qui en a été fait au Nouvel Opéra, je dois inscrire ce principe, qu’il est inutile de prouver :
« Tous les matériaux de construction proprement dits doivent avoir les qualités nécessaires pour leur emploi : c’està-dire la solidité et la durée.
« (La beauté des matériaux est une condition artistique que j’examinerai plus tard.) Ainsi, il faut qu’un mur puisse se porter lui-même, et puisse porter aussi les planchers, les voûtes ou les combles qu’il soutient, 11 faut que les planchers ou les combles soient assez forts pour se supporter eux-mêmes et pour supporter le poids des habitants, des meubles ou de la couverture. Supporter et résister, c’est le but des points d’appui et des surfaces de liaison. Quant à la durée, toutes les fois qu’un édifice est élevé de manière à n’ètre pas provisoire, il ne doit pas être permis de lui assigner une durée limitée, il faut le construire comme s’il ne devait jamais être détruit.
Emploi de la pierre et des matériaux de petit appareil.
« J’ai employé à l’Opéra des moellons, de la brique, de la meulière, de la pierre tendre et de la pierre dure. La meulière, la brique ou le moellon ont été employés toutes les fois que les voûtes ou les murs ne devaient pas rester apparents ; comme ces matériaux sont ceux qui coûtent le moins cher, il n’y a pas à en défendre
l’emploi, car il est évident que là où ils sont, là est aussi économie la plus grande.
« La pierre a été employée toutes les fois que les murs ou votâtes devaient rester apparents. Lorsque, dans ce cas, c’est la pierre tendre de Vergelé qui a servi, il est également évident que cette pierre étant la moins coûteuse de toutes, la plus grande économie a di'i résulter de son emploi, à moins toutefois que, tout en n’abusant pas de la qualité des matériaux, il n’y eût abus sur la quantité.
« Mais il n’en a pas été ainsi. Je n’ai donné aux murs et aux points d’appui que les dimensions strictement nécessaires pour leur office, et chacun d’eux a été rigou-
TABLEAU COMPARATIF DES EPi
Nota. — Le rapport des murs avec les cubes de construction est surtout celui qu’il est important de consi
bien qu’intéressante ,
TA