‹ Le nouvel Opéra de ParisChapitre 17 sur 145 · DES COUPOLES DE LA-SALLE.ET.DES PAVILLONS · texte numérisé non relu

DES COUPOLES DE LA-SALLE.ET.DES PAVILLONS

C’est la maison Monduit et Béchet qui a exécuté ce travail considérable, et, je dois le reconnaître, avec une grande perfection et une grande rapidité. Tous les modèles des sculpteurs, après avoir été séparés en plusieurs pièces, étaient moulés par une gangue de fonte, qui formait alors matrice, et dans laquelle on introduisait le cuivre, en l’enfonçant. On l’emboutissait au moyen d'outils en bois dur frappés par un maillet. C’était vraiment un spectacle fort intéressant que cette exécution, devenant alors quasi-machinale, mais qui ne laissait pas que d’exercer la sagacité de l’ouvrier, qui devait emboutir ou retreindre le cuivre de façon à lui faire prendre la forme exacte du moule, sans changer d'épaisseur. Il arrivait à merveille à ce résultat, en taillant, dans les feuilles de cuivre, des espèces de patrons, bien plus grands naturellement que le diamètre du moule, et découpés de façon assez étrange pour que le cuivre füt partout régulièrement réparti. Quant aux pièces qui étaient trop peu nombreuses pour exiger la fonte d’un moule, on les confiait à des ouvriers expérimentés qui, alors, repoussaient directement le métal au jugé et en faisaient une sorte de mise au point.

C’est dans ces pièces surtout que la main du praticien se montrait avec plus de liberté, et il faut dire que jamais la reproduction n’a fait tort aux modèles, et cependant ces modèles étaient dus à des hommes de talent. Chabaud, d’abord, qui avait modelé les masques, puis Bloche, qui avait exécuté tous les ornements avec beaucoup de volonté, de bonne grâce et de mérite, et, enfin, Cain, qui avait fait les beaux aigles du pavillon du chef de l'État d’alors. Tous ces modèles, composés pour être

reproduits par le procédé que j'avais choisi, étaient naturellement largement indiqués, et modelés de façon à ce qu'il n’y eût pas de trop grandes difficultés dans le repoussage.

Peut-être quelques-uns se souviennent-ils d’avoir vu le couronnement d’un des pavillons à l'Exposition universelle, où il fut grandement apprécié ; mais je voudrais que les personnes que la chose peut intéresser particulièrement pussent, avec l'autorisation du directeur de l'Opéra, monter au-dessus de la coupole centrale et examiner de près le travail de MM. Monduit et Béchet. Je suis convaincu que cet examen pourrait leur donner l’idée de patronner le cuivre repoussé, qui, il me semble du moins, après le dôme de l’Opéra, parait avoir été un peu abandonné; cela serait fâcheux. Il ne faut pas que Îles bons moyens s’oublient, car peu à peu les ouvriers se déshabituent d’un travail interrompu, et, lorsqu'on veut le reprendre un jour, on retombe dans certaines dificultés d'exécution.

En résumé, je crois que toutes les fois que les architectes auront l’occasion de décorer les faites de leurs édifices par quelques ornements métalliques, ils pourraient ne pas délaisser le cuivre repoussé, qui, je le répète, donne des résultats excellents comme durée, comme économie et comme charme artistique.

Il est bien inutile de décrire les motifs décoratifs que j'ai employés dans ces parties de l’édifice : au centre, la grande lanterne, servant à la ventilation de la salle comme orifice de la cheminée d’appel; au pavillon Ouest, une couronne impériale, entourée à distance par les huit aigles de Cain; cela était indiqué par la destination

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des locaux. Au pavillon Est, le même parti qu’à l’autre pavillon; seulement la couronne impériale remplacée par la couronne de la ville de Paris, et les huit aigles par huit proues de vaisseaux, portant en l’air leurs rames rassemblées en forme d’ailes, afin de rappeler les silhouettes des aigles. Puis partout des orifices ornés, pour rejeter les eaux de la pluie. C’est à peu près tout ce que l’on peut dire à ce sujet, sauf peut-être mon appréciation personnelle sur les mérites de la composition; mais comme je suis convaincu que vous pressentez mon opinion à cet égard, il est inutile de vous la faire connaître à nouveau. Mettez, si vous voulez, un ou deux points admiratifs comme ceci!! et quelques points d’interrogation comme cela???, et la question sera résolue.

Mais, si vous le permettez, je vous dirai comment j'entends, ou plutôt j’entendais la décoration générale de tous ces motifs; non pas en tant que dessin, mais en tant que coloration; car là, la question est encore pendante.

Cette décoration consistait à relier, par diverses parties dorées, l’ensemble de la coupole aux colossales figures du couronnement de la façade, aux lyres placées dans les œils-de-bœuf du mur circulaire et au point brillant de la lyre d’Apollon. Ainsi, non-seulement la grande lanterne centrale devait être dorée, telle qu’elle l’est actuellement, mais encore les grosses côtes des dômes et les couvre-joints devaient également recevoir quelques dorures, afin d’en accuser plus nettement la forme.

Je crois que les ors des chéneaux de la façade et ceux des figures de Gumery, qui ont un peu surpris les yeux lors de la découverte de la façade, auraient produit tout autre effet si, au lieu de rester un peu isolés comme ils le

sont encore, ils n’avaient, pour ainsi dire, formé que le premier plan d’une suite d’étagements compris dans la même gamme colorée. C’est surtout lorsque l’avenue de l'Opéra sera terminée que l’on pourra se rendre compte de l’aspect général, et peut-être pourra-t-on alors trouver que mon idée était bonne. Quant à moi, je n’en sais rien encore d’une façon absolue. Je pense que j'avais raison; mais lorsque l’on reste dix ans sans mettre sa pensée à exécution, 1l y a forcément une certaine hésitation qui vous saisit; de sorte que, plein de foi lorsque je marchais régulièrement vers un but, je suis maintenant bien plus timide et ne saurai au juste ce qu’il faut résoudre que lorsque je verrai l'Opéra de loin, et lorsque, dans cinq ou six ans, peut-être, la décoration que j'avais rêvée toute seule s’indiquera du côté gauche de la coupole. Voici ce qui amènera à cette indication, qui a déjà commencé et se continuera graduellement.

Lorsque, après la guerre de 1870, les travaux de Opéra reprirentun peu leur marche interrompue, je m’occupai naturellement d’achever les travaux qui étaient commencés. De ce nombre étaient précisémentceux qui se rapportaient à la dorure de la coupole. Les échafaudages volants étaient encore sur le dôme, et toutes les études étaient faites relativement à cette décoration. Comme je me souvenais de l’impression causée à quelques-uns par les ors de la façade, je ne me souciais guère de travailler a la vue de tout le monde, et j’entourai la lanterne par une grande bâche la cachant aux passants. C’est donc à l'abri des regards que je pus faire exécuter le travail; mais comme je savais fort bien que si je découvrais tout d’un coup cette grande masse dorée, je susciterais encore

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quelques réclamations, et que, d’ailleurs, je n’aimeles ors que quand ils sont déjà vieux et effacés, je fis passer sur toute la surface de ceux-ci deux couches de teinte bistrée, qui les laissaient apercevoir comme voilés, et leur donnaient plutôt la tonalité d’un bronze chaud et cuivré que celle de l'or.

Je pus donc enlever les bâches et laisser apparaître. alors la lanterne, sans que personne s’en émüût. On ne prit aucunement garde à cette dorure déguisée, que l’on supposait être seulement les reflets du métal, et tout était pour le mieux de ce côté. Peu à peu la couche de peinture se détruirait, laissant passer quelques parcelles d’or, que l’air et la pluie se chargeraient de ternir; les yeux s’habitueraient graduellement à cette transformation insensible du bistre clair à l’or maté, etj’arriverais à l’effet désiré, sans avoir choqué personne et sans avoir souffert moimême des intensités trop violentes des dorures nouvelles.

Mais il fallait faire la même opération pour les nervures de la coupole, et, ne pouvant actuellement établir sur tout le dôme un immense échafaudage qui eût coûté

cher et qui aurait intrigué les passants, je me contentai de

faire faire une espèce d’échelle courbe, s’accrochant aux nervures et fermée par une toile mobile. C’est sur cette échelle que l’on donna la couche de teinte dure sur la moitié des nervures du dôme, et, à l’abri de cette toile que l’on commença à dorer celle qui se trouvait la plus rapprochée du mur de la scène. Cela se passa bien; mais, arrivé à la seconde nervure, visible de la rue Scribe, on aperçut, lorsque les ouvriers entraient ou sortaient de leur refuge, l’or neuf qui brillait sans atténuation.

Immédiatement une sorte de clameur s’éleva, et, le

lendemain matin, plusieurs journaux s’indignèrent que, lorsqu'il fallait payer tant de milliards à la Prusse, on gàchât l’or de la France pour le répandre sur un monument! Je vous laisse à penser de quelle façon tragique la thèse fut développée. Elle manquait de justesse et de vérité quant à la dépense, puisque tout l’ensemble de la coupole ne devait pas coûter plus de trois mille francs; mais elle avait un côté respectable, et je comprenais fort bien que, dans l’état où nous nous trouvions, quelques personnes fussent choquées de cette espèce d’insolence artistique, étalée aux yeux d’une nation éprouvée et rendue nerveuse et excitable par uñe suite de désastres douloureux. Si la pensée du gaspillage de l’or qui devait être payé à l’étranger ne füt pas venue, j'aurais eu la conscience bien tranquille, sachant que je ne faisais pas plus mal en dépensant là trois mille francs qu’en dépensant la même somme en d’autres travaux; mais, une fois l’idée parisienne éveillée sur ce point, il était de mon devoir de me soumettre à la susceptibilité ombrageuse qui semanifestaiten ce moment; aussi, avant que le ministre des travaux publics, ému luimême de cette explosion d’un sentiment fort excusable, me fit donner l’ordre de cesser les travaux de dorure, j'avais déjà cessé moi-même, car le jour où la presse déclarait que je faisais impudemment sauter aux yeux l’or du pays, je congédiai les ouvriers et fis couvrir les nervures de trois couches de peinture ayant le ton exact du bronze de la coupole. Aussi, lorsque l’on vint pour supputer les millions que j’étalais sur le dôme, on ne trouva plus, le surlendemain qu’une coupole toute unie et sans aucune

trace de dorure.

C’est ainsi que la coupole est restée depuis ce temps;

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mais, cependant, peu à peu les cuivres de la couverture noircissent, et la peinture des nervures change et s’efface, en laissant déjà apparaitre au-dessous d’elle la première couche de teinte ocrée qui avait été placée pour recevoir les ors. Cet effet va certainement aller en se marquant chaque jour. C’est ce qui fait, comme je lai dit cidessus, qu’il va bientôt arriver un moment où les nervures vont se marquer avec un ton doré, et indiquer par suite le parti primitif auquel je m'étais arrêté.

Il serait facile, ilest vrai, de remédier à cela en repeignant les nervures dans le ton de la coupole; mais je crois qu'il est préférable de laisser l’effet se marquer encore davantage. On saura bien mieux alors si l’on doit toujours penser à exécuter le premier projet, ou bien s’il faut définitivement y renoncer. Dans ce cas, le mieux, serait de gratter toutes les couches de peinture, et d’oxyder seulement les cuivres remis à neuf, pour les harmoniser avec les cuivres déjà devenus vieux.

Mais, je le répète, c’est surtout quand l’avenue de l'Opéra sera achevée et que le monument pourra se voir de loin, que l’on pourra avec certitude apprécier l'utilité artistique de ma première pensée, et, à ce moment, on pourra prendre un parti plus net et plus raisonné. Je tenais seulement à faire connaitre ce qui était advenu, puisque j’ai avoué que je me sentais maintenant hésitant, et que, n'ayant plus sur ce point, la force d'imposer ma conviction aux autres, j'aimerais autant que les autres m'imposassent la leur.

J'avais aussi, en commençant l'Opéra, l’idée de dorer en partie les couronnements des dômes des pavillons latéraux; mais j'avais renoncé provisoirement à cette idée,

malgré les injonctions d’un poëte regretté de tous, mon ami Théophile Gautier. Lorsque je lui parlai de l’intention que j'avais de réchauffer un peu les toitures . du monument par quelques parcelles d’or répandu de ci de là, il s'indigna presque contre moi, non pas de ma hardiesse, mais bien de ma timidité. Il revenait alors de Moscou, et avait encore les yeux pleins des dômes dorés du Kremlin et des églises byzantines, et il aurait voulu voir resplendir, comme des soleils, tous les faites de nos monuments, Ce n'étaient pas desbribes d’orqu’il demandait à l'Opéra, c'était la coupole qu’il voulait brillante de la base au sommet, et lui qui, d'ordinaire, était fort calme dans ses discussions, s’emportait avec les mots étranges et typiques qu'il savait si bien trouver; et avec des paroles de poëte et un esprit d'artiste, il célébrait la gloire, les eclats, les reflets des ors aux tons fauves et somptueux. Et je le quittai en me disant que les jeunes de mon temps, encore qu'ils eussent le cœur chaud, étaient loin des jeunes du temps d'avant, qui avaient non-seulement la passion du beau, du grand, de la couleur, de la vie artistique, enfin; mais qui savaient encore dire et chanter leurs sentiments avec tant de feu, de vigueur et d’entrainement.

Ils passent peu à peu, ces poëtes inspirés, et laissent à leur place des discoureurs mesquins, qui, voulant faire de notre monde une ruche égalitaire, cherchent à supprimer l’imprévu et le mouvement, et, en somme, arrivent à glacer toutes les passions, sauf celle de l'intérêt particulier, qui guide seul ces philanthropes improvisés. Ce n’est pas cela qu'il faut aux artistes, aux cœurs ardents, aux

amoureux, aux têtes folles, si vous voulez; ce n’est pas le

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