DU: VESTIBULE CIRCULAIRE
théâtre de Bordeaux a une disposition qui, tout en n'étant pas absolument originale (elle est trop logique pour n’avoir pas déjà depuis longtemps été employée en principe) est certainement simple et grandiose. De sorte que voilà un architecte qui a eu le rare bonheur de créer, ou tout au moins de s’assimiler trois types de composition : une salle, un vestibule et un escalier, et d'employer un de ces trois types dans chacun des trois théâtres qu’il a édifiés! Vous pensez peut-être qu'il eüt mieux fait de les réunir tous trois dans un même monument. Îl est possible qu’au point de vue de ce monument tout seul vous ayez raison, mais au point de vue de l’art c'est beaucoup moins indispensable. Les trois choses réunies auraient pu faire un grand ensemble; mais, séparées, elles ne perdent rien de leur mérite, et sont par elles-mêmes des œuvres complètes. Il est permis de rèver une peinture de Raphaël réunissant toutes les beautés de l’École d'Athènes, de la Transfiguration et de la Dispute du Saint-Sacrement; mais si on ne possède pas cette page stupéfiante, ça n’empêche pas que la Dispute du Saint-Sacrement, la Transfiguration et l’École d'Athènes ne constituent chacune un chef-d'œuvre.
Et dire que ce Louis, ce grand architecte, ou, ce qui est plus juste, ce grand maçon-décorateur, qui, ainsi que Michel-Ange, voyait l’art par un côté plus puissant que délicat (ceci n’est pas un reproche), eh bien! ce grand architecte, rival des Gabriel, des Servandoni, des Antoine, est presque aussi inconnu du public que Mnésiclès ou qu'Erwin de Steinbach! Et pourtant, par ce temps de débaptisation des rues, au lieu de changer un nom d’opposant par un nom de partisan, qui sera rem-
placé un jour par celui d’un autre sectaire, ne vaudrait-il pas mieux prendre pour enseignes les noms des hommes qui, sans appréciations politiques, sont reconnus pour avoir contribué tout simplement à la gloire du pays? Et Louis est de ceux-là. Je ne demande pas que l’on appelle avenue [Louis la nouvelle avenue de l’Opéra, bien qu'après tout l'artiste ait bâti le monument qui est à un bout de cette avenue, et n’ait pas été sans influence sur le monument qui est à l’autre bout; mais il ne manque pas de places ou de boulevards qui pourraient être ainsi désignés. Faute de mieux, donnez au souvenir de ce robuste architecte une petite rue, une ruelle, voire même un cul-de-sac, si vous n’avez rien de mieux à lui offrir; mais, pour l'amour de Dieu, mettez sur une petite plaque bleue le nom de celui qui a lutté toute sa vie, qui à souffert toutes les misères de notre métier, y compris Îles attaques de ses confrères, et qui a accompli son œuvre avec courage, volonté et désintéressement! [1 vaut bien en somme plus d'un de ces demi-génies étrangers à la France et qui, on ne sait trop pourquoi, ont servi de patrons à nos voies publiques. Certes, l’art est universel et profite à tous, et il ne faut pas cantonner les maitres et les préceptes; mais nous ne sommes pas tellement pauvres en gloire et en souvenirs qu'il faille aller cher- Chér cheztlestautresimetenesrésime, MemoudraspDien savoir s’il y a à Londres, à Rome, à Madrid ou à Berlin, les rues Corneille, Racine, Jean-Goujon, Mansart et Géricault!
Comment! vous croyez qu’en pensant à Louis pour un nom de rue, je pense à...? Allons! allons! je ne suis pas encore aussi naïf que cela. On ne donne, ou du moins
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on ne devrait donner ces noms qu'après la mort de l'illustre, et vous savez le vers proverbial : ) B
Mieux vaut maçon debout qu’architecte enterré.
Nous laisserons donc cela de côté pendant deux ou trois cents ans; après nous verrons; mais je voudrais bien que l’on vit tout de suite pour Louis, dont le nom est peut-être un peu court, mais dont le mérite est bien long. Et puis qui empêcherait d’ajouter son prénom?
Les colonnes du vestibule circulaire sont en pierre rouge de Sampan, ayant l’apparence du granit; c’est par ces colonnes que j’ai commencé l’étude des détails ornementaux du monument; aussi elles indiquent pour moi une date, hélas! déjà bien éloignée, et, sans trouver qu’elles valent mieux que les autres éléments de l'édifice, je ne puis m'empêcher d’avoir pour ces premiers venus un sentiment tout particulier de tendresse paternelle. Tout le reste du vestibule a été aussi étudié presque en même temps que ces colonnes; mais ces études ont été modifiées en exécution par suite de certaines circonstances dont la question d’argent était la principale. Ainsi les arcs en pierre de Saint-Ylie, portant sur les colonnes, avaient dans le principe une clef ornée d’un cartouche à feuillage. Les prix qui me furent demandés pour la sculpture de ces cartouches étant trop élevés, je les remplaçai par la simple clef actuelle, et qui fait au surplus peut-être mieux que l’ancienne; la voûte d’arète annulaire, qui contourne le vestibule, devait être aussi en pierre de Saint-Ylie polie; c'était trop cher; je lai remplacée par un enduit en stuc. Les tympans, faisant le
fond de chaque arcature, étaient au commencement garnis par un grand motif de sculpture, que j'avais dessiné avec une sorte de passion; mais on me demandait 32,000 francs pour l’exécution des seize tympans; c'était encore bien trop cher, et j'ai supprimé tous les ornements, me contentant d’une simple table rentrante. Dans les trois travéeslquuiont facenaÿlentréendumcoténdemLesceAuer j'avais installé, en projet, trois grandes niches à ornements émaillés, lesquelles contenaient trois fontaines mouvernentées, statues d’enfants, bassins, rocailles, fleurs, etc. Cela eût été peut-être agréable aux yeux; mais c'était toujours trop cher, et comme cette décoration n’était pas absolument indispensable, je la supprimai complètement, en mettant à la place trois glaces de Saint-Gobain. J’avais supposé quatre petites statues de bronze dans les niches de la galerie; par mesure d’économie, je les remplaçai par quatre grands vases de Sèvres, exécutés sur mes dessins, mais fournis gratuitement par la manufacture. Enfin je comptais placer sur un socle de métal le danseur napolitain de Duret; mais cette statue avait été détruite dans l'incendie de l'Opéra; il aurait fallu faire une nouvelle épreuve en bronze; ne pouvant l'obtenir, j'installai sur le pouf central le Mercure en plâtre bronzé du même artiste, statue donnée gracieusement par sa veuve; de sorte que vous voyez que, comme dit le proverbe italien « tutti i miei progettisono andati a monte ». Du reste, cela ne me surprend guère, puisque c'était le commencement des études de détail, et qu’en art, ce qu’il y a d’abord de plus facile, c’est de rêver tout ce qui vous passe par la cervelle; ce n'est que peu à peu que les idées s’équilibrent, et que