DU VESTIBULE CIRCULAIRE
l’on peut être certain que si l’on donne cours à son imagination, c'est que celle-ci est raisonnable et raisonnée.
De ce qui reste maintenant du vestibule circulaire, je n’ai guère plus à dire’ que ce que j’ai dit au commencement; que les mosaïques du sol sont bien arrangées, je le crois; que l'éclairage est insufhisant, j’en suis sûr; que les motifs sculptés sur les piliers sont élégants, je le parierais; et qu’en somme, l’ensemble en parait harmonieux. Tout cela ne donne lieu à aucune discussion inté-ressante, et je crois que le mieux est maintenant de prendre ce vestibule tel qu'il est, c’est-à-dire bien disposé, mais sombre ; bien étudié, mais un peu pauvre d’invention; bien coloré, mais un peu monotone. Je voudrais néanmoins signaler la rosace qui forme le milieu de la voûte et qui est ornée de seize têtes très-ingénieuses, modelées par Chabaud, toujours Chabaud! et d’une inscription entrelacée à la turque, et que l’on ne lit guère que lorsque l’on sait ce qu’elle veut dire.
Les seize têtes représentent les douze Signes du zodiaque, et les quatre Saisons ou plutôt les quatre Points cardinaux. Si vous me demandez quel rapport ces allégories peuvent avoir avec l’Opéra, je vous répondrai que c’est sans doute que, pendant toute l’année, l’Opéra est ouvert, et qu'on y chante par toutes les températures. Ce sera une explication, si vous voulez; mais je reconnais bien qu’en Somme ça ne signifie pas grand’chose; à moins que les quatre points cardinaux n’indiquant les diverses directions du vent, cela ne veuille dire que lorsque pendant le va-et-vient des spectateurs et des domestiques en quête de leurs voitures, toutes les portes restant alors ouvertes, il se produit dans ce vesti-
bule, malgré tous les tambours installés, quelques courants d'air désagréables. Je veux bienque ce”soit là explication des têtes de la voûte; mais je vous avouerai franchement que j'ai choisi ces signes zodiacaux pour choisir quelque chose, et donner surtout à Chabaud l’occasion de faire encore quelques-uns de ces motifs qu'il arrange si bien et si prestement.
Quant à l’inscription, elle contient mes nom, prénoms, profession, ainsi que la date ducommencement des travaux de l'Opéra et celle de la fin de ces mêmes travaux. Ainsi, voici, pour ceux qui ne savent pas lire ces lettres amalgamées, la traduction de la légende :
Jean-Louis-Charles Garnier, architecte, 1861-1875.
C’est la première fois peut-être qu’un architecte a l’outrecuidance de signer de son nom le monument qu'il a édifié; je parle des monuments publics; et je ne sais vraiment quelle est la cause de cette espèce de discrétion. Si c’est par vanité, et que l'artiste suppose que son nom sera assez connu sans qu'il l’inscrive, cette vanité est bien mal placée, et l’oubli se fait vite sur certaines œuvres; si c’est par modestie, pourquoi alors ne pas être aussi modeste lorsqu'il s’agit d’une lettre de change? Je ne vois guère pourquoi l'architecte responsable de son œuvre a l'air de se désintéresser d'elle lorsqu'il s’agit de lui donner une paternité. Je sais bien que dans notre profession 1l y a comme une convention tacite qui nous porte à ne point inscrire notre nom sur nos ouvrages, parce que, prétend-on, cela ressemble à un commerçant qui met le sien sur son enseigne; et lorsque nous voyons quelques maisons, quelques hôtels où l'architecte s’est
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désigné, nous avons tout de suite l’envie de prendre ce confrère pour un faiseur. C’est absurde; le nom c’est la garantie de la besogne livrée, et, sauf les architectes, tous les artistes ne reculent pas devant cette marque de garantie; les auteurs signent leurs pièces, les peintres leurs tableaux, les sculpteurs leurs statues; les noms des musiciens sont mis sur les affiches ; les ministres signent leurs arrêtés et les médecins leurs ordonnances. Pourquoi donc Cette exception introduite à l’égard des architectes, qui sont aussi responsables de leurs monuments que les journalistes de leurs articles? C’est en somme une question de bonne foi, et cet anonymat auquel nous nous condamnons par respect humain est non-seulement ridicule, mais encore presque malhonnète. J’ai fait l'Opéra, bon ou mauvais, je le signe; je fais ce volume, mauvais ou bon, je le signe, comme je suis prêt à signer toutes les actions que jai faites dans ma vie; ce n’est pas de l’amour-propre, c’est de la loyauté.
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