DU SERVICE D’INCENDIE
Il n’y a rien à dire de particulier sur le service d’incendie à l'Opéra, sinon que, s’il ne diffère guère comme principe des moyens employés ordinairement, il est au moins établi avec un grand développement. Les réservoirs placés au haut de l'édifice sont vastes et comprennent des cylindres à air comprimé à la pression de trois atmosphères; les établissements garnis de tous les appareils sont aussi nombreux que possible, et disposés de façon que toutes les parties de l'édifice, et surtout la scène et ses dépendances, puissent être facilement soumises à leur action. Le service des rondes est organisé dans tous les locaux; des sonneries électriques spéciales partent de tous les points de l’édifice et indiquent au poste central l’endroit où les secours immédiats doivent se porter. De plus, une surveillance active est toujours exercée et les engins visités chaque jour et manœuvrés de façon à s’assurer de leur parfait fonctionnement. En résumé, je ne pense pas qu’il y ait au monde un monument quelconque où les précautions aient été prises avec plus de soin et plus largement.
Ce n’est pas pourtant que j'aie satisfait à tous les désirs des sapeurs-pompiers qui voulaient encore plus qu'il n’y a, et qui considéraient l'Opéra comme le récipient d’une immense pompe, n'ayant d’autre destination que de recevoir des appareils de toute sorte. Néanmoins
ce que j'ai mis est plus que sufisant et maintement les
sapeurs-pompiers ne réclament plus rien au delà de ce qui est.
Si, en somme, tout est aménagé avec sagacité et suivant les meilleures conditions, il faut que je rende justice à l’administration des pompiers, qui a, pour ainsi dire, composé le projet suivant les besoins et demandé les appareils qui présentaient le plus de sécurité ; je n’ai guère eu qu'à faire exécuter les instructions qui m’avaient été données en cherchant à les satisfaire de mon mieux, sans nuire aux autres services du théâtre.D’ailleurs, ainsi que cela se pratique chaque fois, l'ouverture de l'Opéra n’a été autorisée qu'après la visite de la commission spéciale de la préfecture de police, instituée à cet effet. Si donc un sinistre éclatait, et que l’on vint à regretter alors quelques omissions dans l'installation des appareils, je ne saurais réellement en être responsable; de même que si l’on reconnaissait le bien agencé des établissements, je ne saurais me prévaloir de cette bonne installation. Ce sontles sapeurs-pompiers qui combinent, aménagent et choisissent les engins de secours et fixent leur emplacement; l’architecte n’a qu'à se conformer à ce programme, imposé par l'administration compétente, et à se borner au rôle de simple exécutant. Ainsi ai-je fait.
Ce n’est pas pourtant que je n’aie reçu à ce sujet d'innombrables propositions, émanant d’inventeurs préconisant leurs systèmes ; mais, dans tout ce qui m'a été proposé, je n'ai rien trouvé dont je pusse faire mon profit; d’ailleurs je soumettais les moins déraisonnables de ces projets à l’appréciation du commandant des sapeurspompiers, et c’est lui qui jugeait de la valeur des inven-
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tions. Je dois dire que tous ont été repoussés, le sens pratique et la connaissance des besoins de la scène faisant toujours défaut à ces découvreurs de panacées. Tenez, un exemple entre cent : un certain notaire de province m'a envoyé un rapport long de deux cents pages avec dessins, avec gribouillis plutôt à l'appui, pour proposer un système devant éteindre tout incendie immédiatement : il construisait un réservoir tenant toute la surface de la scène, et qui devait contenir plus de 10,000 mètres cubes. Ce réservoir, percé de trous bouchés avec une bonde ainsi que cela se pratique pour les baignoires, devait, en cas de sinistre, déverser toute son eau sur la scène. Quelle douche! Il n’y avait qu’un malheur, c’est que le notaire oubliait le moyen qu'il faudrait prendre pour soutenir cette cuve de 1800 mètres de surface au-dessus de la tête des acteurs! Et puis, voyez-vous les trous mal bouchés, et une pluie torrentielle éclatant au milieu d’une représentation? Quant à la manœuvre des décors, quant aux grils, cela ne comptait pour rien; le réservoir seul, et c’est assez! C'était même beaucoup trop, et le rapport du notaire a subi un sort malheureux. Un autre : celui-là, s'intitulant instituteur primaire, proposait de remettre un extincteur (nouveau système) à chaque spectateur, et d’en munir aussi les chanteurs, les musiciens, les choristes et les comparses, qui pourraient fort bien cacher cet instrument sous leurs vêtements; et d’ailleurs, disait-il, on pourrait décorer artistiquement ces extincteurs, qui deviendraient ainsi des ornements agréables à la vue. L’incendie éclate (il faut qu’il choisisse son moment, quand tout Île monde est réuni), et chacun : comparses, choristes, chanteurs, musiciens, spectateurs et même spectatrices, tient
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son instrument et seringue à qui mieux mieux sur le foyer incandescent; même, n'est-ce pas, si l'incendie commençait dans les grils. Ce serait là, il est vrai, un beau spectacle, dit l’inventeur ; devant cette foule armée pour le combattre, l’incendie n’aurait plus qu’à battre en retraite. Et, dire: quer ces gens-làlsonthélecteursi"Sitcest dans ce goût-là que mon instituteur professait à ses élèves, 1l a dû en faire de fameux savants!
Mais passons sur ces lubies, qui attristent plutôt qu'elles ne réjouissent quand on pense que ce ne sont pas des faits isolés, mais que chacun s’imagine être expert dans l’art des autres, quand il n'en sait pas même l’A B C ! Les architectes le savent bien ; il n’y a pas de petit bourgeois qui ne s’imagine être un Ictinus, et qui ne se trouve légal de Philibert Delorme, parce qu’il a fait coller tout seul du papier dans son salon! Il n’y a guère que les paysans et les ouvriers qui soient un peu exempts
de cette douce manie.