AIGLES, LYRES, LETTRES ET BUSTES
avant tout fixés sur leur destination. C’est donc faire acte de prévoyance archéologique que d'introduire dans Ja composition de nos édifices des éléments qui, en dehors des textes perdus ou détruits, puissent servir à faire reconnaitre leur usage primitif; et non-seulement il est du devoir de l’architecte de marquer ces jalons dans les parties pour ainsi dire immuables de l'édifice, tels les murs ; mais encore de mettre ces indications typiques dans les parties sujettes à des déplacements, telles que les ouvrages en métal, les candélabres, les panneaux d’accroche, etc. Au moins si ces parties décoratives de l’œuvre viennent à être distraites du corps de l'édifice, les attributs qui y sont indiqués aideront plus tard à les rapprocher de l’ensemble dont ils faisaient partie. Vous marquez bien toutes les pièces de votre argenterie de votre chiffre ou de vos armes ; vous marquez bien tous les morceaux de votre linge afin qu’ils ne s’égarent pas au blanchissage ; vous marquez les voitures, les bateaux, les bestiaux et les billets de banque afin de retrouver plus facilement ce qui se perd, et lorsqu'il s’agit de conserver à l’avenir des choses importantes et dont le temps doit favoriser la perte, vous hésiteriez à les mettre sous la sauve-garde d’un signe connu du monde entier, et qui, vraisemblablement, devra subsister encore pendant de bien longues années !.…
Jadis cette précaution était moins utile que de nos jours ; les monuments avaient par eux-mêmes un type consacré, et les temples, comme les forums, étaient le plus souvent élevés suivant une formule architecturale, qui se déduisait du moindre fragment de construction qui restait encore; mais maintenant où les édifices,
ayant un caractère plus personnel, ne sont plus construits sur des données inflexibles, les ruines de ces édifices ne sufliront pas à l’avenir pour dire avec certitude leurs destinations passées. Je parle surtout des édifices civils. Si donc l’architecte n'avait déjà en vue que cette seule question archéologique, il agirait avec conscience en inscrivant sur Son monument Îles caractères souvent répétés de cette écriture conventionnelle, qui devra plus tard être lue comme le texte immuable d’un document historique.
Mais si l’on ne pense pas à l’avenir, si l’on veut laisser à nos successeurs la besogne de se retrouver dans les ruines futures des constructions, on peut tout au moins penser à ceux qui sont présents, et mettre sous leurs yeux les symboles acceptés qui concentrent leurs idées vers le point principal. Certes on n’oublie pas, lorsque l’on est à l'Opéra, que le monument est destiné à la musique, non plus qu’on n'oublie dans une église qu’elle est consacrée à Dieu; mais, cependant, cette idée de concentration est plus forte et plus intense lorsque les regards rencontrent, presque fatalement, les attributs qui disent la destination du lieu. On se sent alors, pour ainsi dire, environné par une atmosphère rationnelle; on se sent dans un milieu homogène, qui influe inconsciemment sur l'esprit, et les croix sur les autels, comme les lyres et les masques dans les théâtres, ramènent incessamment, par les yeux, la pensée vers le sujet initial.
Puis, que l’on songe bien que les éléments de la décoration architecturale, infinis dans leur combinaison, sont très-limités dans leur principe. Des moulures, des feuillages, des cartouches, c’est à peu près tout le point de
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départ de ces ornementations qui, si elles varient de caractère, sont impuissantes par elles-mêmes et malgré ces transformations, à caractériser nettement la destination de l’édifice dans lequel elles sont mises en œuvre. Que ce soit un palais, un musée ou un théâtre, si l’on emploie dans ces divers édifices des colonnes, des arcades, des entablements, des chapiteaux ou des panneaux, le caractère particulier des éléments de décoration ne change guère, et le chapiteau corinthien, je suppose, d'une salle de bal, s’il se compose seulement de feuillages, ne sera guère plus typique que le chapiteau .corinthien d’une salle du trône. Ils pourraient être tous fort dissemblables de composition, d’étude et de caractère; mais si aucun attribut spécial ne s’y montre, il serait absolument impossible, lorsque l’on verrait ces chapiteaux isolés, de dire à quels monuments ils sont fatalement destinés. — Une corniche peut convenir à tous les édifices, un rinceau n’a pas qu'une seule destination et, je le répète, malgré la diversité des arrangements que l’on peut donner aux quelques éléments décoratifs mis à la disposition des architectes, aucun de ces éléments n’a un caractère assez particulier pour que, d’après son examen, on puisse dire à quel type d’édifice il doit appartenir. Ce sont les attributs seuls, absolument seuls, qui peuvent servir à faire reconnaitre l’usage de l'édifice dans léquel ils sont placés : tel un chapeau banal n'indique pas la qualité absolue de celui qui le porte, tandis que la casquette d’un employé de chemin de fer, avec les attributs qui y sont placés, indiquent nettement
la situation de cet employé.
Si donc en architecture, on veut, dans les détails,
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montrer bien clairement la destination de l’édifice, on ne peut arriver à ce résultat qu’en employant les attributs ou les monogrammes qui, à eux seuls, disent, et sans erreur possible, cette distinction particulière.
Maintenant à ces raisons logiques, que je viens d’exposer, s’ajoute la raison d'imagination, c’est-à-dire le désir de combiner un élément nouveau, ou du moins qui n’a pas été pressuré de toutes parts, avec des ornementations plus usitées sans doute, mais qui, grâce à des arrangements rendus plus imprévus par un emploi moins banal, peuvent conduire à des motifs ayant une certaine originalité. Lors même qu'il n’y aurait que cette raison : artistique, lors même qu'il n’y aurait dans tous ces motifs cherchés, sinon trouvés, qu’un seul d’entre eux qui constituât une tendance marquée à une invention ornementale, cela suffirait amplement pour que l'architecte füt approuvé dans sa tentative. Or, trouve-t-on dans les motifs de lyre que j'ai employés à l'Opéra cette exception originale qui doit mériter l’approbation?
Je n’hésite pas à dire, avec toute la sincérité que je cherche à mettre dans ces pages, que les trois quarts au moins des motifs qui comprennent l’agencement des lyres ornementales, se recommandent à l’examen attentif des gens de goût. Certes je ne suis pas comme Mercure; je n'ai pas inventé la Îyre; mais, du moins, je lui ai donné cent formes diverses et de bon aloi, et, aidé dans ces compositions multiples par le talent d'exécution des excellents sculpteurs, Corboz et Darvant, j’ai plus que la prétention, j’ai la conviction profonde que ces choses cornues et biscornues (comme l’a dit un de mes bons amis, critique sévère, mais injuste) serviront pendant
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assez longtemps de modèles à ceux qui auront à exécuter semblables ornementations. Au surplus, je puis le certifier déjà; car depuis l’époque où lOpéra à été livré au public, je reconnais à chaque instant dans une foule de productions plus ou moins similaires, non-seulement des imitations lointaines de mes compositions; mais encore des copies absolument exactes. Je suis loin de m'en plaindre, et j’ai au contraire grande reconnaissance pour ceux qui veulent bien m’emprunter ainsi; c’est pour moi une douce récompense et je désire vivement qu’elle me soit encore bien longtemps et bien souvent donnée!
En résumé, je crois avoir dit les principales raisons qui expliquent l'emploi fréquent des lyres décoratives à l'Opéra; je dirai cependant en plus, que cette fréquence vient de la grandeur de l'édifice. Il a fallu, en eflet, pour éclairer les spacieux vaisseaux, que les motifs d'appareils en bronze fussent très-nombreux dans une même pièce. Dans l'escalier, par exemple, il y a douze fois le même candélabre et par conséquent douze fois le motif de lyres accouplées, sculptées sur l’un d’eux.
Je termine ces longues explications; mais j’ai tenu à ne pas trop les écourter, afin que l’on vit bien que si je suis coupable, je le suis avec préméditation. En attendant le nouveau jugement qui pourra être porté après lecture de cette plaidoirie pro domo meä, je persiste à dire que les attributs ornementaux doivent avoir grande place dans l’architecture des monuments que l’on veut caractériser, et que, dans un temple à la musique, il faut mettre avec abondance l’instrument allégorique, comme on met abondance d’amours dans les boudoirs, et abondance de fleurs dans les jardins.
es LE NOUVEL OPÉRA DE PARIS.
Passons aux aigles et aux monogrammes qui ont horripilé, et horripilent peut-être encore, bien des braves gens, qui s’imaginent que le seul gouvernement qu'ils préconisent a seul le droit d’être représenté allégoriquement sur les édifices. À vrai dire cette prétention est tellement extravagante, qu’on devrait la laisser passer sans la réfuter; néanmoins il est bon de constater que si les passions politiques ou autres font parfois faire de grandes choses, elles vous amènent souvent aussi à dire quelques sottises. Je ne parle pas tant de la mauvaise humeur que les emblèmes détestés peuvent inspirer à quelques fanatiques ignorants que de la coupable et ridicule idée que d’autres, plus fanatiques encore, ont de vouloir détruire des attributs qui appartiennent à l’histoire, quelle que soit la valeur artistique de ces attributs.
Voyons, dites-vous bien, vous à qui je m'adresse spécialement en ce moment, que si je défends actuellement les aigles de l’Opéra, je défendrais dans les mêmes circonstances le coq gaulois, la fleur de lys ou le bonnet phrygien : ce n’est pas affaire de préférence, c’est affaire de logique.
S'il est bien, ainsi que je viens de le dire, de mettre dans les monuments des attributs, qui plus tard aideront à en déterminer la destination exacte, il est au moins tout aussi bien que l’on puisse trouver dans ces monuments d’autres attributs ou emblèmes qui indiquent l’époque à laquelle ils ont été construits. Ce sont alors des espèces d'inscriptions parsemées dans l'édifice, et dont quelquesunes resteront sans doute lorsque le temps aura détruit les autres.
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Au point de vue archéologique, il y a deux avantages à mettre dans les constructions soit les chiffres du souverain régnant, soit les armes du pays adoptées pendant ce règne. Je n’ai pas à m’étendre sur ce point ; ce que j'ai dit précédemment à propos des lyres explique assez ma pensée et mon raisonnement.
Il en est de même en ce qui touche la question artistique ; ces armes et emblèmes fournissent également des motifs de décorations typiques et parfois originaux et on ne saurait retirer aux architectes une ressource précieuse, et dont ils ont le devoir d’user. Je dirai donc que cet emploi des aigles impériales m’a fourni divers motifs caractérisés et que je suis loin de regretter d’avoir composés; tels les grands aigles qui couronnent les piliers d'angle des murs de la scène, tels ceux qui sont supportés par les deux colonnes de granit placées à l’entrée de la rampe douce.
Maintenant, tout esprit de parti mis de côté, il faut bien reconnaitre que les aigles, arrangés d’une façon un peu conventionnelle, fournissent une ornementation puissante et de grande allure, et je sais bien des cas où l'aigle, n’ayant même pas une raison historique d’être employé, a été néanmoins placé comme motif absolument décoratif.
Laissez donc de côté les mesquines attaques faites en passant à un ornement, pour aller plus haut et plus loin ; respectez les emblèmes, les étendards et les attributs de la France à quelque époque qu'ils aient été employés, et respectez assez l’art et l'artiste, pour ne voir dans les productions de celui-ci, faites en l’honneur de
celui-là, qu’un acte de raison, de logique, d'imagination
et de devoir professionnel, et non une basse et ridicule flagornerie à l’adresse d’un pouvoir quelconque. Tout règne, quel qu'il soit, a existé ; il forme une page de notre histoire, et pour juger plus tard cette page, il faut la conserver intacte avec tous les documents politiques et artistiques qui ont aidé à l'écrire.
Mais songez donc un peu : si, maintenant que les passions sont calmées sur ce qui s’est passé il y a quelques siècles , chacun voulait supprimer du monument les emblèmes qui rappellent les régimes qu’il déplore, il ne resterait plus rien de typique dans une grande partie de la décoration des édifices. Il faudrait détruire les hiéroglyphes de l'Égypte, les statues des anciens dieux des Grecs, les aigles des monuments de l’empire romain, les fleurs de lys de la Sainte-Chapelle, les salamandres du palais de Fontainebleau, les monogrammes de la cour du Louvre, ceux du château de Versailles, les faisceaux de l’Académie de médecine, les cogs gaulois de la colonne de la Bastille, et raser une grande partie des monuments nouveaux. Qui songe à cela maintenant? La passion est moins rétroactive que présente, et si quelqu'un s’avisait aujourd’hui de demander la suppression de ces emblèmes du passé, il serait traité comme un énergumène. C’est pourtant ce qui s’est produit il n’y a pas six ans, et cette espèce d’iconoclastie venait moins encore de la classe populaire que de gens haut placés, mais plus rancuniers que raisonnables. L'Opéra en est une preuve. Le lendemain du 4 Septembre, j’ai reçu deux lettres officielles, du maire de Paris et du directeur des travaux de la Ville, qui, en m'appelant « citoyen », m'intimèrent d’avoir à enlever immédiatement les emblèmes rappelant le régime ren-
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versé. Je refusai non moins immédiatement par devoir artistique, puis parce que, dépendant du ministère des travaux publics, je n'avais d’ordre à recevoir que de mon nouveau ministre, lequel me laissa fort tranquille sur cette question. Je fus, je l’avoue, assez outré de cette façon sommaire de décider l’enlèvement d'œuvres d’art dues. à des sculpteurs de talent, et je ne pus m'empêcher de protester contre les instructions reçues. Comme en résumé ces instructions avaient été données plutôt pour suivre la routine des dernières révolutions que par conviction bien arrêtée, on voulut bien me répondre, qu'après tout, c'était pour sauvegarder le monument que l’on m’avait averti; mais que l’on était autant que moi partisan du respect des choses artistiques.
La hberté que je réclamais m'était donc laissée; je ne fis que le seul sacrifice d’un emblème plus personnellement affecté à l’empereur déchu : c’est-à-dire les deux aigles placés sur ce qui devait être son entrée particulière ; mais encore je ne fis cet enlèvement que parce que cela ne causait aucun dommage à l’œuvre elle-même; il s'agissait seulement de couper un scellement, toujours facile à refaire, si l’on voulait plus tard replacer les deux aigles de Rouillard; ces aigles de grande beauté, étant à la portée des mains, et surtout des pierres, ce fut principalement pour les garantir contre une attaque irréfléchie de quelques polissons, que je les mis en lieu sûr.
De plus je fis mettre deux toiles sur les deux aigles héraldiques modelés par Jacquemard, et cela suflit pour que le monument ne reçüût aucun projectile. — Aujourd’hui tout cela est passé ; les ornements emblématiques sont conservés et restent comme œuvre artistique et
historique, et je m’applaudis chaque jour d’avoir su résister à l’ordre de destruction de ces bronzes et de ces sculptures, qui sont dus à des hommes de grand mérite. — Je regrette seulement encore que les deux aigles de Rouillard ne soient pas replacés ; d’abord parce qu'ils manquent aux couronnements des deux portes d’entrée de la rampe douce, qui font ainsi triste figure; puis, parce que l’on prive le public de la vue d’un travail important, exécuté avec talent par un de nos meilleurs sculpteurs d'animaux. — Il faut espérer que toutes les petites niaiseries qui accompagnent trop souvent les grands faits seront bientôt réprouvées, et que l’on m’autorisera à remettre en place ces œuvres artistiques, par la même raison que l’on a autorisé à remettre en place la statue de Napoléon [* sur la colonne de la grande armée. Ce sont des dates dont je réclame le juste rétablissement.
Au milieu de cette effervescence de passions politiques déchainées, j'ai trouvé cependant un prétexte pour procéder moi-même à l’enlèvement de chiffres impériaux qui, au point de vue artistique, produisaient le plus mauvais effet, et comme il restait encore après cet enlèvement assez d’attributs pour bien marquer la date de construction de lOpéra, j'ai pensé que j'avais bien le droit de supprimer une chose certainement fort peu réussie : Ce sont les N et les E placés sur l’attique de la façade.
Je désirais avoir aux endroits où étaient inscrites ces lettres quelque point de rappel d’or, devant relier les chéneaux aux parties inférieures du monument, et J'avais étudié quelques monogrammes simples ou doubles qui, peut-être, eussent été d’un bon aspect; mais au moment de la découverte de la façade, qui devait être
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faite à jour fixe, le 1$ août 1867, les modèles de ces monogrammes n'étaient pas terminés, et le temps manquait, non pas tant pour les achever que pour les faire couler en bronze, et les placer dans le médaillon de marbre. Comme, à tort ou à raison, je tenais à avoir dans ces médaillons ces petits points dorés, je pris le parti de choisir dans les lettres du commerce les caractères que je n'avais pas le loisir de faire exécuter, et je me décidai, faute de mieux, pour deux grosses lettres ressemblant fort à des caractères d’enseignes. Cela passait encore lorsque, mis en place, je les vis sans reculée; mais une fois que la cloison de planches qui couvrait la façade fut démolie, je reconnus bien vite que ces N et ces E étaient lourds, d’une mauvaise forme, et presque ridicules. Le public ne fit guère attention à ces formes défectueuses, et ce fut seulement sur leur opportunité que les chiffres furent attaqués. — Je ne pouvais guère alors les supprimer immédiatement et surtout je ne le voulais pas; car il est dans l'esprit humain, même le plus conciliant, de ne pas suivre les conseils qui ne sont pas demandés, et il me semblait que donner ainsi raison à la critique contre moi, c'était non pas faire acte de sagesse, mais bien de faiblesse. C’était assez sot, j'en conviens; mais si vous retirez aux artistes l’amour-propre : qui les soutient, ils ne seront plus bons à rien. — Je laissai donc ces vilaines lettres, en me promettant de les changer lorsque, ainsi que je le supposais alors, on ferait une visite générale de la façade, avant d'ouvrir le monument au public.
Je n’eus pas besoin d’attendre cette occasion; le
4 Septembre vint me la fournir, et je retirai enfin ces
malencontreux monogrammes, si déplaisants et si communs. S'il est utile de marquer les dates historiques du monument, il n’est pas indispensable que les architectes, lorsqu'ils peuvent l’éviter, marquent les dates de leurs défaillances artistiques!
Puisque je” parle” de lettres, Melvéux@dire aussi quelques mots sur celles qui forment les deux inscriptions de la façade, CHORÉGRAPHIE et POÉSIE LYRIQUE. Ces inscriptions ont été assez vivement attaquées, et comme texte et comme effet; et j'avoue que l’on n'avait pas tout à fait tort, du moins au point de vue de l'effet. Je tenais encore à avoir dans les frises des deux pavillons des rappels de points dorés, et c’est cela surtout qui m’a conduit à mettre ces inscriptions; mais, bien que cette fois les caractères eussent été modelés sur mes dessins, je n’en reconnais pas moins que ces deux inscriptions retirent à la façade un peu de comme il faut; ça ressemble à l’enseigne d’un magasin et conviendrait mieux peut-être à une boutique qu'à un monument; et pourtant les points dorés font bien là! En tout cas sur cette question je comprends les critiques formulées, et si mes successeurs architectes ont un jour le désir de faire enlever ces deux mots, 1ls peuvent procéder à cette exécution, sans craindre que mon ombre vengeresse vienne leur reprocher leur vandalisme. Quant à ce qui touche au texte même, j'en suis naturellement et moralement responsable; mais je ne me suis décidé à inscrire les deux mots incriminés qu'après de nombreuses consultations, prises, comme on dit, aux sources des plus autorisées : littérateurs, musiciens, professeurs, savants, membres de l’Institut, etc. Tout cela fut consulté, et il fallut plus de réunions et de
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discussions pour être fixé sur ces mots techniques que pour préparer un projet de loi à la Chambre, et ma foi, en cette occasion jai grande envie de me mettre en dehors de la décision prise, et d’en retourner l’honneur ou le blâme à la docte association de lettrés qui a conclu Hicorquetial exécute.
S1 je laisse aux commissions bénévoles la responsabilité des inscriptions de la façade, je les décharge complétement de celle qui pourrait peut-être leur incomber au sujet des bustes de compositeurs, installés au pourtour du monument.
Le choix de ces bustes a soulevé bien des récriminations, oubliées sans doute en ce moment, et je devrais n’en plus parler si je ne croyais devoir donner encore un nouvel exemple de la dificulté qu’il y a à contenter tout le monde.
Lorsque j'ai pris le parti de donner une espèce d’immortalité plastique aux illustres compositeurs de tous les pays, je me suis adressé à ceux qui, par leurs études, leur science et leur talent musicaux, pouvaient plus que tous autres me guider dans le choix que je devais faire parmi tant de gens de génie. Je savais bien cependant que le génie est souvent conventionnel, et que, sauf quelques exceptions indiscutées, tout ce qui touche aux appréciations humaines est rempli de contradictions et de solécismes artistiques. Néanmoins, en consultantles chefs autorisés de la critique, de l’érudition ou du savoir, je pensais que si des nuances se produisaient dans la confection de la liste que je demandais, au moins je trouverais dans l’ensemble un accord assez complet pour me permettre de le prendre comme point de départ.
Mais, hélas! il n’en fut pas ainsi! Chacun, et malgré lui, jugeait suivant son sentiment, et comme le sentiment artistique est chose bien variable, il en résulta que j’eus une quinzaine de désignations différentes! Sur les trentetrois bustes qui faisaient l’objet de la discussion, c’est à peine si quatre ou cinq furent acceptés par tous, et encore ils furent placés dans des ordres dissemblables!
Cela dura près de deux ans! Après ce laps de temps écoulé, je n'étais guère plus avancé qu’au commencement et mes œils-de-bœuf menaçaient de rester vides, faute d’occupants déclarés absolument méritants!
Du reste, cette diversité d’opinion, qui se manifesta avant que le choix en füt fait, se manifesta de nouveau une fois que les bustes furent en place, et l’on ferait de bien gros volumes, non-seulement des articles publiés alors à ce sujet, mais surtout des lettres innombrables que je reçus à cette occasion. Or, en comparant toutes ces lettres et tous ces articles je vis bien que chacun préchait pour un saint quelconque, mais que tous les autres élus étaient vertement discutés. Cela me rappelait l’épisode de ce peintre antique qui exposa son tableau en priant les visiteurs de marquer d’un trait blanc toutes les parties approuvées, et qui le lendemain l’exposa encore en priant les mêmes visiteurs de marquer également d’un trait blanc toutes les parties qui paraitraient défectueuses, et il arriva que le jour comme le lendemain, le tableau fut entièrement couvert de traits.
Devant cette diversité d'opinion, je me consolai bien vite des reproches faits à mon choix en me disant que, quel qu'il püt être, il n’aurait pas satisfait davantage ceux qui devaient le juger.
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Il fallait cependant bien que je prisse un parti, et faute de conseilleurs pouvant s'entendre, je me décidai à m’entendre tout seul, ce qui fut bien plus tôt fait! Je me donnai pour programme d’exclure ceux qui étaient encore vivants; car le choix devenait alors très-délicat et en mettant celui-ci je froissais naturellement celui-là. Je ne fis exception que pour trois maîtres : d’abord Auber et Rossini, qui étaient encore de ce monde, mais dont la gloire était déjà de l’autre : c’étaient deux chefs illustres qui, depuis longtemps, n'étaient plus discutés, et leur place était toute marquée dans le petit Panthéon que je me plaisais à édifier moi-même aux artistes qui me semblaient devoir l’honorer. Quant à la troisième exception, elle fut moins bien acceptée que les deux premières, parce que le grand musicien, qui a ses fanatiques, a encore des détracteurs : il s’agit de Verdi; mais, comme je l’ai dit, ne trouvant pas dans ma consultation un guide suffisant pour me faire aller droit et sans hésitation, je me guidai parfois sur mon sentiment absolument personnel. Or, comme j'ai pour Verdi une sincère admiration, que je trouve son œuvre humaine, vivante, colorée et qu’elle m'émeut, malgré les défauts qu’on lui reproche, plus que d’autres œuvres dans lesquelles on ne trouve que des qualités, je me suis décidé à installer le maitre présent, qui me remue violemment, au milieu des maitres passés, qui ont su toucher aussi mon âme et mes sens. D'ailleurs Verdi était Italien; cela pouvait me servir d’excuse. Cette introduction d’un vivant, bien vivant, c’est-à-dire discuté, parmi les morts bien morts, c’est-àdire consacrés, pouvait passer à quelques yeux pour un acte de courtoisie internationale ; mais pour moi le choix
fut dicté, non par la politesse, mais bien par la conviction ; et maintenant, lorsque je regarde par hasard ce buste, placé par ordre’ chronologique, je me surprends à croire que c’est moi qui ai découvert et inventé Verdi! Avouez que cette pensée n’est pas sans charme, et qu’elle me dédommage amplement des injures qui m'ont été adressées à cause de ce choix par quelques pseudo -musiciens qui, faute d'idées, s’imaginent que le but d’un repas n’est pas de faire manger les convives, mais bien de leur offrir une serviette bien pliée et des assiettes bien lavées!
Du reste, pour avoir la conscience en repos, une fois que ma liste fut bien arrêtée dans mon esprit, j’allai la soumettre d’abord à Auber, qui, avec la bienveillance courtoise qui lui était habituelle, me déclara que, sauf lui, indigne (il n’en croyait rien, j'espère), ma liste était parfaite, et qu’il n’y avait rien à changer. Puis j’allai chez Rossini, qui me reçut en me lançant une gaudriole, et m'assura, avec toutes les plus grandes protestations, que j'avais fait un chef-d'œuvre d’impartialité et de vérité. En voyant seulement le nom de Meyerbeer et celui de Beethoven sur les bustes de la façade, il me dit (c'était sans conséquence, à cette époque) : « Vous aimez bien les Allemands, vous autres Français?
— Dame, il me semble qu’ils font de la bonne musique!
— Oui, mais ils font de la fichue cuisine!
Ce fut mon exeat définitif. Je n’élevais pas de statues aux inventeurs du miroton, et en somme, fortifié par l’approbation de ces deux illustres compositeurs, je pus me croire infaillible dans mon choix... J’ai vu ensuite