C’EST LA RÉVOLUTION DU CŒUR HUMAIN
Charlot, sur le toit du tramway, prend des airs de tribun. La foule se masse autour de lui. On attend qu’il parle, on écoute, on se pousse.
Mais Charlot n’ouvre pas la bouche. Il ne fait que sourire. Puis il salue à petits coups de chapeau. Il sourit. Il rit. Il enlève un grain de poussière de son col. Puis il sourit.
La foule est enthousiasmée. Elle ne veut rien de plus. Des paroles seraient impuissantes contre ce sourire éternel. On le porte en triomphe. Drapeaux. Musique. On couche des arbres devant lui. En guise de symbole, un troupeau de moutons le suit.
Soudain ce cortège rencontre l’autre foule menée par le camelot et les gendarmes. Attaque. Combat de rue. Le peuple veut s'enfuir à la vue des baïonnettes. Alors Charlot sourit. C’est comme une aurore. Un seul soldat tire un coup de révolver : la foule s’évanouit et entre comme de l’eau dans les portes des maisons, dans les couloirs, les stations de métro, les kiosques, les trous d’égout.
Charlot reste seul !
Il rayonne. Il sort une brosse de sa poche et époussette son melon. Puis il s’assied au bord du trottoir, et joue de l’ocarina.
Son front s’éclaircit comme un ciel.
La rue est déserte. Au fond : un réverbère et un sergent de ville. Charlot passe et entre dans les horizons.
Charlot se promène dans un bois sombre. Chênes millénaires. Des müûriers. Des violettes grandes comme des tournesols. Les oiseaux se posent sur son melon. Il porte une boite de botaniste en bandoulière.
La Biche broute derrière lui, agitant une clochette dorée à son cou. Çà et là, Charlot s'arrête et admire la nature. Il ouvre fièvreusement sa boîte, en retire plusieurs stylos, crayons et plumes d’oie, puis écrit sur l’écorce d’un bouleau.
LA BICHE, s’avance vers luiet lui parle doucement. — Sans doute, je t’ai suivi : je t’aime !
Mais songe à ma fatigue !
Du bout du monde jusqu’à Fontainebleau!
Je voudrais boire une limonade !
CHARLOT. — Comment, tu as des goûts de cuisinière Qu'on emmène le dimanche à la campagne ?
LA BICHE. — Et toi, tu n’as aucun tact !
Ah, quand je sortais avec mon sous-off Il avait de si belles médailles en bronze !
Nous allions danser à Tivoli!
Il était galant celui-là !
CHARLOT. — Mais tu as des rides, Bichette !
LA BICHE — Ta poudre de riz était de mauvaise qualité !
CHARLOT (tournant autour d’elle) — Tu es bossue !
LA BICHE. — Autrefois j'avais de beaux châles de soie Personne ne remarquait ma bosse !
Mais avec toi, on est si pauvre !
CHARLOT. — O illusions !
LA BICHE. — Je t'en prie, pas de scène ici!
C’est trop fort (elle pleure). Tout ça parce qu’on vieillit! Tout ça pour une limonade !
CHARLOT. — O poète !
Il s’assied sur un vieux tronc d'arbre et pleure. Pour Ia première fois, le film montre son vrai visage sans moustache : tristement triste. Il est né pour pleurer et non pour sourire.
Dans le taillis on aperçoit un sanglier qu’un chasseur avec une belle barbe blonde poursuit. La biche s’élance vers celui-ci, l’embrasse et s’en va avec lui vers le fond de la forêt.
Charlot, désespéré, ramasse le ruban bleu de sa biche et fait des préparatifs pour se pendre. Mais au moment psychologique, un écureuil descend sur la branche et ronge le ruban. Il sauve Charlot. Celui-ci se dirige vers un étang, enlève ses souliers, puis les remet. Jeu répété. Il va se noyer, prend plusieurs élans, glisse sur une pierre et se mouille seulement le bout des pieds. Celà l’effraie : l’eau est trop froide.
La biche cependant a déjà abandonné le chasseur et revient vers Charlot. Mais le chasseur tire un coup de fusil : elle s’affaisse et meurt dans les bras de Charlot.
CHARLOT. — En ce moment je souris dans les cinémas du monde entier Chaque village se tord de me voir sourire Et pourtant comme je suis triste !
Mille fenêtres pensent à moi, Mais il y en a une d’éclairée, Ma mère derrière le rideau attend le facteur Depuis vingt ans elle attend qu’une lettre sonne à la porte Il y a une femme en Europe Qui n’est jamais allée au cinéma Qui ne me vit jamais, qui ne me connaît pas Et pourtant, elle seule sait ce que vaut mon sourire — Je souris je pleure. . ..
Musique. Du fond d’une rue, les affiches du premier tableau s’avancent et saluent profondément le vrai Charlot. Celui-ci remercie d’un petit coup de chapeau.
Le COLLEUR D’AFFICHES réapparaît derrière lui, l’empoigne au collet et le colle au mur.
Charlot obéit à sa destinée et sourit.
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