PEUPLE
MATHUSALEM, le bourgeois, assis dans un large fauteuil de peluche rouge, fume un gros cigare et lit un journal de format excessif. Goutteux, il a un pied enveloppé dans un paquet de ouate blanche. Sa figure est écarlate, son crâne chauve. Sur le ventre s'étale une chaîne de montre en or aussi massive qu’une chaîne de prison. Il porte en breloque un véritable canif. Son épingle de cravate représente une énorme botte en or.
ÉLISE, sa femme, bonne ménagère bourgeoise, porte un tablier de cuisine sale, mais ses doigts, son cou et ses oreilles sont couverts de bijoux.
MATHUSALEM (qui somnolait, caché par son journal, sursaute au lever du rideau)
Toujours rien de nouveau de par le monde ?
ÉLISE, — Il fait froid.
MATHUSALEM. — Tu m'embèêtes.
ÉLISE. — Quelle tristesse de vivre. | MATHUSALEM. — Mmm, ma jambe. ÉLISE. — Sept francs cinquante.
MATHUSALEM. — Les nouilles ?
ÉLISE. — Le parapluie, imbécile !
MATHUSALEM. — Quelle heure ?
ÉLISE. — Moins cinq.
MATHUSALEM (tirant sa montre). — Non, il est moins six, |
ÉLISE. — Tu ne seras jamais fichu d’avoir l’heure exacte.
MATHUSALEM. — Et le rosbif ?
ÉLISE. — Le boucher m’a donné 450 grammes au lieu de la livre.
MATHUSALEM. — Quels voleurs, les hommes !
ÉLISE. — Il n’y a plus de persil dans les campagnes. MATHUSALEM. — Le monde finira mal. Ta
nouvelle bonne, est-elle blonde ?
ÉLISE. — Çà t'irait, qu’elle soit blonde! Tu n’aimes que les blondes parce que je suis brune !
MATHUSALEM. — A-t-elle au moins de la santé ?
ÉLISE. — Elle coûte dix-neuf francs par mois! C’est te dire !
MATHUSALEM (ouvre machinalement son journal et lit). — Un meurtre !
ÉLISE. — Où çà ? À Paris ? Lis vite! Ah, comme c’est intéressant !
MATHUSALEM. — Il lui a d’abord coupé les cheveux !
ÉLISE. — Le satyre ! Et c’était une actrice, assurément !
MATHUSALEM. — Puis il l’a déshabillée !
ÉLISE. — Ferme les portes ! Si les enfants...
MATHUSALEM. — On a retrouvé des os dans le fourneau.
ÉLISE. — Ah, il l’aimait au moins, celui-là! (un temps) Brulée, il l’a brulée toute nue !!
MATHUSALEM. — Alors tu veux dire par là, que moi, parce que je ne te brûle pas, je ne t’aime pas ?
ÉLISE. — Quelle vie ! A quelle époque nous vivons !
MATHUSALEM. — Et le rosbif, quand sera-t-il cuit ? Il est moins trois.
ÉLISE. — Quelle patience, quelle patience d’ange il faut avoir avec toi!
MATHUSALEM (lisant). — Un impôt sur l’eau!
ÉLISE. — On va mourir de soif !
MATHUSALEM. — Et si je le paie !
ÉLISE. — Il est fou ! Complètement fou !
MATHUSALEM. — Ah quel siècle !
ÉLISE. — Quel martyre! Le pain à vingt sous!
MATHUSALEM. — Matton est mort !
ÉLISE. — Mort! Lui, un homme si posé! Qui portait toujours une cravate de belle soie mauve ! Un homme d’une telle valeur, comment a-t-il fait pour mourir !
MATHUSALEM. — Ta ta, ses affaires n’étaient pas si brillantes.
ÉLISE. — Mais a-t-on jamais vu un enterrement en novembre ! Mourir en cette saison, quel manque de tact ! On n’a pas encore de chapeaux d’hiver. Et je ne peux pas mettre celui de païlle rouge !
MATHUSALEM. — Ah que nous sommes malheureux ! Quand viendra le rosbif !
On entend jouer du piano.
ÉLISE. — C’est Madame Angot. Hein, quel génie, notre Ide.
MATHUSALEM. — Dame, quand on paye dix francs l'heure.
ÉLISE. — Elle fera un grand parti.
MATHUSALEM. — S'il n’y avait pas ses taches de rousseur.
LS
ÉLISE. — Tu trouves toujours à redire à notre enfant. C’est toi qui l’as fait !
MATHUSALEM. — Montre-moi la marque de fabrique !
ÉLISE. — Petit cochon !
MATHUSALEM. — Mmm, ma jambe !
ÉLISE. — Tu as trop bu de Graves.
MATHUSALEM. — C'est ton avarice qui parle.
Comment, tu me reproches une bouteille de vin ?
ÉLISE. — Ah, si Félix t’'entendait !
MATHUSALEM. — Félix m'aime mieux que toi.
Ne touche pas à mon fils Félix, l’âme de notre Box- Calf Trust, le vice-roi des chaussures du monde, décoré de la médaille d’aluminium, mon Félix, mon fils. Astu vu ses nouvelles guêtres mastic? Sa cravate de soie orange ? Je puis être fier de lui . . . mmm, ma
jambe !
ÉLISE. — Le rosbif qui brûle ! ...
Elise sort précipitamment par la porte de droite.
Dès que sa femme est sortie, MATHUSALEM s’assoupit et ronfle. Son rêve se matérialise sur scène. Les objets de l’appartement bougent et prennent vie.
Du grand MIROIR au mur sort un homme assez gros, tout habillé de blanc et ressemblant à un Mathusalem spiritualisé.
LE MIROIR. — Je suis ton Toi!
MATHUSALEM (somnolent).—Mon Moi me suffit.
LE MIROIR. — Connais-toi !
MATHUSALEM. — Cela me semble superflu dans le meilleur de ces mondes, Qui est le monde des affaires.
Je n’ai qu’à bien connaître mon client,