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LE CHAT. — C'est une sale bête! Il sert son maître !
L'OURS. — Il s’agit toujours de savoir quel maître ! Quand je le serai, il me servira, moi!
LE CHIEN. — A moi! A toi! J’aboie quand je te vois !
LE SINGE. — Citoyens ! Méfiez-vous tant du chien que du général !
Mais prenez-moi comme chef !
Je suis le cousin germain de Mathusalem, Je connais son esprit que vous ne connaissez pas, Et vous ne tuerez l’esprit qu'avec l’esprit ! Ni crocs ni ruse ne vous serviront contre l’homme : T1 faut le prendre par le sentiment !
LE CHAT. — Bravo! C’est çà! Avec l’amour !
L'amour !
LE SINGE (monte sur la tête de Mathusalem, qui ronfle profondément). — Mes chers frères, croyez à mon éloquence !
Je suis né avocat et j'aurai toujours raison ! De quoi s’agit-il très exactement ?
Dé notre retour à la nature, c’est à dire Dieu. Mathusalem son prophète dort: usurpons son pouvoir !
LE COUCOU. — Et s’il se réveille et appelle la police ?
LE SINGE. — Ne sonne plus l’heure, il ne se réveillera plus.
L'OURS (criant très fort). — À bas Mathusalem !
A mort!
LE CHIEN. — Je mords la mort.
LES PAPILLONS. —— L’amour Vaincra toujours Rouge fanal Des Pyrénées jusqu’au Bengale Et même jusqu’à Singapour !
L'OURS. — Silence! Gare à vous! Je serai le Général !
LE SINGE. — Moi votre maréchal !
L'OURS (se lève). — Arrêtez le traître !
LE CHAT. — C’est mon amant! Je le jure! Son cœur est révolutionnaire !
L'OURS. — À l’échafaud !
LE CHAT. — Militaristes ! Impérialistes ! Hommistes !
Je vous maudis ! Miaudis ! Miaudis !
PAC CUCOUR-—'Réveil !
L'OURS. — À mort!
LE CHIEN. — À moi!
Grand tumulte comme dans une volière. Cris sauvages, où l’on ne distingue presque plus les voix. Chaque bête pousse son cri. Soudain :
MATHUSALEM 5e réveille.
Il fait un léger mouvement de la tête et cligne des yeux. Toutes les bêtes reprennent leur ancienne position, et ne bougent plus. ;
Alors, Mathusalem, se réveillant complètement, poursuit avec la main gauche une mouche sur sa manche, qu’on entend faire : sssssss, puis il murmure d’une voix pâteuse :
MATHUSALEM. — C’est toi, sale bête, qui fais ce bruit et me réveilles ?
AL
MATHUSALEM se rendort.
Changement d'éclairage. Les meubles qui semblaient vétustes et sales, sont maintenant blancs et bleu-pâle. Un soleil rajeuni dans les vitres, derrière lesquelles se balancent des arbres.
IDA, la fille de Mathusalem, avec sa tante ESTELLE.
IDA. — Il m'a dit dans la nuit mouillée :
Vous avez des cheveux de réséda, I1 m'a même appelée gazelle, Et je ne m'appelle qu’'Ida!
TANTE ESTELLE.— En voilà une façon de parler! Petite sotte, petite idiote, As-tu appris ta grammaire anglaise ?
ID A. — Dans les tramways d’aurore, Semblant escalader le ciel Nous sommes partis sans rien nous dire.
TANTE ESTELLE. — Ah çà! Ta mère a dit de faire la mayonnaise !
Nous aurons du colin au déjeuner.
ID A. — La rose avait cent mille bouches, Et nous n’en avions qu’une !
Alors j'ai pleuré De ne pouvoir embrasser davantage !
TANTE ESTELLE. — Veux-tu obéir, quand ta
tante te parle, Petite mal élevée, mal tournée !
ID A. — Tous mes soupirs, tous mes oiseaux Sur des ailes de velours rose, Le vent voudra bien vous conduire, Et lui vous saluera de son chapeau !
TANTE ESTELLE. — Que nous racontes-tu toute la journée ?
Je ne t’emmènerai plus jamais au théâtre.
C’est dangereux pour les jeunes filles !
IDA. — Nous sommes revenus par une forêt très noire Les arbres étaient de gros assassins, Alors il est venu et nous a tous sauvés.
TANTE ESTELLE. — Qui, il? Tu as la fièvre,
petite !
Ah, mais c’est vrai, hier soir, dans l’escalier, L'étudiant du cinquième, Cette espèce de Russe, Qu'est-ce qu'il lui a pris de nous saluer ?
ID A. — Il avait des cheveux vieil or.
TANTE ESTELLE. — Comment, ce petit rouquinlà
Tu en as du goût!
Eh bien, si tu le rencontrais le jour, Avec son paletot tout luisant :
Je suis bien tranquille.
IDA. — Il a des yeux d’acajou, Tristesse limpide d’étoiles.
TANTE ESTELLE. — Des yeux rouges qui coulent Comme ceux des petits vieux qui boivent trop.
IDA. — Il est beau comme un arbre Profil d'ivoire Sur les sombres soirs Sa voix est du miel Ou du soleil mordoré.
TANTE ESTELLE (riant d’une voix stridente). — Corbeau ! Le beau corbeau !
IDA. — Je l’aime!
Je l’aime l’aime l’aime l’aime l’aime l’aime ! (chantant le mot sur divers tons) TANTE ESTELLE. — Ah, quel malheur !
IDA. — Ah, quel bonheur !