‹ Le nouvel OrphéeChapitre 20 sur 56 · LE PORTRAIT DE LA GRAND'MÈRE · texte numérisé non relu

LE PORTRAIT DE LA GRAND'MÈRE

C’est bien ainsi que j'ai chanté

Quand ton grand’père m’a vue sur la porte de l’auberge fleurie

Le lendemain il m’apporta des pralinés dans une boîte brodée

Elle doit être dans l’armoire d’Estelle

Et puis nous allâmes au ciné

Et j'ai crié dans mon mouchoir tout déchiré

(même mélodie qu’Ida)

Je l’aime l’aime l’aime l’aime l'aime !

2) SO ie

LE MIROIR. — C’est bien ainsi que j'ai chanté Lorsque Madame Mathusalem revint de son voyage de noce Et colla ce camélia de Monte-Carlo Sur ma poitrine qui fut son tombeau.

TANTE ESTELLE (d’une voix émue et enrouée).— C’est bien ainsi que moi aussi j'ai chanté !

Le lieutenant de Vermeil tournait sous nos fenêtres, Habillé tout en zinnobre, Et ses bottes à tige coûtaient cent cinquante francs. Notre mère en cachette dans la cuisine Préparait déjà des gâteaux aux pommes, (sanglotant) Qu'il ne mangea jamais !

ID A. — Pauvres femmes, fontaines taries, Tant de lèvres qui ne tremblent plus.

Que mon sang s’épanche par le monde, Qu'en vos cœurs qui sont des herbiers T1 fasse fleurir un jardin de lilas !

TANTE ESTELLE (essuyant ses larmes). —

Comment, méchante garce, tu ne respectes plus ta vieille tante !

Ah, c’est trop fort, nous verrons, ce que dira le curé.

Quand donc étudieras-tu ton solfège ?

Tu ne sais rien ! Tu ne sauras jamais jouer Carmen !

Et ton père qui adore l’art !

La mayonnaise qui n’est pas prête !

Quel malheur ! malheur ! Nous ne déjeunerons pas !

Elle frappe Ida.

Changement d’éclairage. C’est de nouveau l'atmosphère de Mathusalem assis dans son fauteuil.

La porte s’ouvre à présent sur la cage d’un ascenseur. FÉLIX, le fils de Mathusalem, en sort. Il personnifie, d’une manière caricaturale, l’homme d’affaires moderne. Il porte sur la tête un appareil téléphonique en métal, avec des antennes, une petite lampe qui s’ailume, tantôt rouge, tantôt verte, et une sonnerie intermittente.

Il porte également un masque, où les yeux sont figurés par deux pièces de 5 francs, le nez par un signe de %, la bouche est remplacée par un pavillon de phonographe.

Tous les trois mots il crie automatiquement : « AÏI6 ! AIG ! » FÉLIX. — Allô ! Allô ! Salut papa !

MATHUSALEM (voix pâteuse). — Ça va!

FÉLIX (sort un calepin de sa poche et lit sur le ton d’un homme d’affaires). — Cuirs de Russie 334

MATHUSALEM. — Ça va!

FÉLIX. — Les chaussures Toréador 62 cinquante

allô allô MATHUSALEM. — Ça va!

FÉLIX. — Révolution aux Iles Haway allô succursale atteinte

MATHUSALEM. — Zut!

FÉLIX. — Une vendeuse à Toulon a volé la caisse.

Pincée. Allô MATHUSALEM. — Racaïille !

FÉLIX. — Hausse sur les boutons de corne. 2 cen-

times et demi allô MATHUSALEM. —— Merde.

FÉLIX. — Le directeur de Barcelone a mal au

ventre allô allô MATHUSALEM. — Et sa femme !

FÉLIX. — Cinq millions de talons Richelieu allô allô

MATHUSALEM. — Tu as vendu tout ça! Mon fils ! Mon génie ! Bonaparte du Box-Calf !

FÉLIX (continuant sans prêter attention). — Allô a1l6. Grève dans la banlieue. Fabrique envahie par les manifestants. Vingt enfants morts de faim. Ils exigent le travail de cinq heures à douze francs.

MATHUSALEM (saute de son fauteuil et court à travers la chambre en traînant derrière lui les linges qui enveloppaient son pied). — Mon Dieu! Papa! Maman! La grève! Nous sommes perdus. A quel saint se vouer ! Police ! Au vol ! Maman ! Ils viennent ! Ils vont me faire mal, mmm ma jambe! Et le rosbif qui refroidira ! Quel malheur de vivre en ces temps-ci. Quelle misère d’avoir des fabriques. S'ils me tuent, les lettres d'Anna qu’on trouvera à la banque. Toute

(Dessin George Grosz)

ma réputation de bon mari. Ah, si on avait écouté mon arrière-grand’père. Il a toujours dit : Donne deux sous à l’aveugle, ça t’épargnera deux cierges. La grève, mon dieu, le pire des fléaux ! Si encore c’étaient les rats comme l’année dernière, ou la grippe, ou les Américains! Mais la grève! (reniflant) Je sens quelque chose, est-ce que la maison brûle déjà ?

Pendant ce temps, Félix, sans dire mot, a regagné l'ascenseur, qui silencieusement a démarré.

Mathusalem, dans sa frayeur, et se voyant seul, se précipite à

la fenêtre et l’ouvre à grands battants.

Nous apercevons la rue, remplie d’une foule d’ouvriers et de femmes qui crient, se bousculent et se dirigent vers la demeure de Mathusalem. On pousse un autobus tout près de la fenêtre, sur lequel se trouve l’'ÉTUDIANT, haranguant la foule.

L'ÉTUDIANT. — Camarades ! Regardez! Le voici, votre bourgeois

Qui mange un rosbif en or, pendant que vous tirez la langue !

LA FOULE. — Hou! Hou! Canaille ! Capitaliste !

L'ÉTUDIANT. — Camarades, regardez ce ventre gonflé d’ananas, Cette cravate en soie de Lyon, ces boutons de nacre ! Et vous mangez du poisson pourri, Et vos enfants sont à moitié nus !

LAUFOULE.-—" Hou! Hou! A bas! Voleur!

Cannibale ! Capital !

L'ÉTUDIANT. — Il fume des cigares de trente centimètres,

Et sa femme est couverte de trois-cent taupes !

Il se fiche de vous!

Il joue au bézigue,

Il entretient le Bar de Vénus,

Et il mange, il mange du rosbif ! du rosbif tout doré !

LA FOULE. — A la lanterne !

Paye-nous des pommes de terre !

Attrappe nos poux !

Voyou! Canaille! Grosse ganache! Tyran! Bourgeois !

Déculottez-le !

MATHUSALEM, pris de peur, va et vient sur la scène, tantôt se cachant le visage, tantôt se tenant le ventre. Soudain, :il s'approche de la fenêtre, où se trouve un bouton électrique, il sonne . .. et immédiatement apparaissent au fond six sergents de ville, révolver au poing, qui se postent devant lui pour le protéger. Deux laquais apportent une chaise percée, lui déboutonnent les pantalons et l’assoient sur le siège.

Alors, la foule, au lieu de se fâcher, éclate en un rire énorme. L’autobus démarre. Vacarme formidable. Les agents ferment la fenêtre. Le rideau tombe vite.

Square au printemps. Un chemin. Un mur. Des bosquets. Un banc.

Rendez-vous de IDA et de l'ÉTUDIANT.

La scène est partagée en deux par des effets de lumière différents :

à gauche, où se trouve Ida, l’Amoureuse, tout est rose : les nuages, les bancs, les buissons fleuris,

à droite, un mur formant coin de rue. L’atmosphère autour de l’Étudiant est grise. Une lanterne.

Au milieu, deux grandes affiches, l’une représentant le Bébé Cadum, l’autre un détective masqué, haut-de-forme, cape de velours et une grosse clef à la main.

IDA très simple, petite robe de linon rose.

L'ÉTUDIANT existe sur scène en trois exemplaires, et doit être joué par trois acteurs qui se ressemblent, représentant le MOI, le TOI et le LUI, qui composent un individu. Ils portent, pour se distinguer les uns des autres, une pancarte sur le chapeau, où est inscrit en grosses lettres: MOI, TOI, LUI.

LE MOI. — C'était assez malin de la faire venir ici. Je puis être fier que cette belle fille de famille Consente à se montrer publiquement avec moi.

Si seulement le petit Marcadier passait par ici,

I1 le raconterait à tous les types de la gym!

On la connaît, Ida Mathusalem,

Et les petites modistes ne se moqueront plus de moi. La fille du concierge voudrait bien maintenant

Que je l’emmène au dancing.

LE LUI (furetant un peu partout, sur la pointe des pieds). — Derrière ce mur, peut-être | I1 y aura de quoi se cacher.

Mais nom de Dieu, le buisson est trop transparent. Nous sommes en automne. Il fera nuit assez tôt. Pourvu qu’on n’allume pas la lanterne ici Je l’éteindrai avec des pierres.

Haha, nous sommes en automne, Les petits fruits et les petites filles tombent tout seuls !

IDA (arrive en courant, cachée dans un grand manteau). — Me voici: J’ai dansé Le long des maisons, Le chant des oiseaux m'a portée, Les rues étaient pavées de rubis, Tous les passants étaient heureux.

LE TOI (pathétiquement). — Ah Mademoiselle Que vous êtes belle !

Je vous ai apporté les forêts de mon enfance Avec des biches blanches dedans.

LE MOI. — C’est moins cher qu’un bouquet du fleuriste !

LE TOI. — J'ai dans ma bouche des poèmes inouis. LE MOI. — Et ton ratelier !

LE TOI. — Car j'attends depuis cinq mille nuits Ton arrivée Bien-aimée !

Ton cou

Tes pieds Tes aisselles Je t’aime !

Il l’embrasse.

LE MOI. — Ah comme nous savons mentir poétiquement !

Est-il crime pire que de tromper cette heure de Dieu. Pauvre humanité abreuvée de rêves, Nous ne savons sourire qu’à travers des toiles de rides, Et les princes ne sont que fantômes.

Sait-elle, la bien-aimée, que je louche ?

Que j'ai deux boutons de manchette différents ? Et qui sait si ma vérole est guérie !

IDA. — Je ne connais plus d’autre jour que celui-ci Où des narcisses remplacent l’herbe des gazons. Le soleil est un chrysanthème que tu m'offres, Ton front pâle est une tour d'ivoire Sur laquelle je monte pour voir le monde.

C’est toi qui bâtis les villes apocalyptiques, Les temples d'Asie et les docks d'Amérique, Les places portent toutes ton nom,

Les horloges sonnent à chaque heure ton nom, Et les navires en mer Ne sont partis que pour te voir.

LE LUI. — Maintenant, maintenant, I1 faudrait saisir l’occasion !

C’est l’heure du dîner: les bonnes d'enfants sont rentrées.

Et les bourgeois ne viennent pas encore digérer !

Elle a la bouche toute brûlante —

Peste ! la terre est mouillée,

Sa robe de linon est trop fragile,

J'aurais dû apporter mon manteau de caoutchouc !

LE TOI. — Votre tante est charmante! Vous aimez la géographie ?

Notre chatte a jeté six petits ce matin, On dirait les fils du diable Avec du souffre dans les prunelles.

Notre ménagère a dit (il rit) elle a dit, Ma foi, je ne sais plus du tout ce qu’elle a dit ! Ce soir on donnera Thaïs, Vous aimez la musique de Berlioz ?

O ma très très belle, prenons un billet pour Cythère Ou pour la Bourboule, ça m'est tout à fait égal. Car j'ai bon caractère, savez-vous !

Seconde classe, aller et retour ?

LE MOI. — Ouf, quelle folie de proposer ces choses, Quand on a deux francs vingt-cinq en poche.

I1 faudra déjà payer la location des chaises du parc, Et puis encore le tramway pour rentrer !

Imbécile ! de lui donner des idées de voyage Au lieu de faire de cet endroit banal Une terre de chimère !

IDA. — Qu'importent les arbres fiers qui portent seuls leur bonheur Et leurs chants d’oiseaux sans penser à moi ! Qu’importent les eaux et leurs poissons si froids Qui fuient mes pieds et mon image !

Il n’est que l’amant en qui je me dédouble, En qui je respire.

Tu es tous mes hommes et tous mes destins, Tu es le torero qui dans le journal illustré jeta son chapeau à la dame, Tu es le jeune ingénieur du film au front plissé et tyrannique, Tu es ce noble guerrier peint par Goya, Tu es le père de mon amie Henriette qui me prenait sur ses genoux :

Toi! Tout! Toi! Tout!

LE LUI. — Tonnerre de malchance ! Cré nom de Jésus ! Voici quelqu'un qui vient, Une petite vieille pour faire pisser son chien ! Ca devrait être défendu après sept heures Dans les parcs fraîchement peints, Ah, que les gens sont mauvais !

Et je n'avais qu’à la prendre par la taille !

Le réverbère s'allume.

LE MOI. — Ça vaut peut-être mieux ainsi, Elle aurait vu les trous de ma chemise Que ma patronne oublia de raccomoder !

J'aurais été ridicule sous cette maudite lanterne.

LE LUI. — Lâche! Idiot! Vas-y! Regarde ses nichons qui bombent !

LE MOI. — Et puis mes dents carriées me font une mauvaise haleine . ..

Nid

LUI s'approche de MOI et lui donne de forts coups de pied et de poing. LUI hurle et se roule de dépit dans le gazon, MOI se frotte les membres meurtris et sautille autour d’'IDA, tout en rajustant sa cravate.

LE TOI. — Ah Mademoiselle, nous irons ensemble au concert.

Ne trouvez-vous point que la Cinquième Symphonie est plus excitante que la Neuvième ?

J'ai beaucoup d’amis artistes avec de longues boucles blondes,

Nous irons à leur atelier et boirons du thé russe.

Et la belle vue qu’on a de ma mansarde !

Les bâteaux qui passent avec des noms hollandais . ..

ID A. — Nous irons à Cythère, Nous partirons pour le Mexique, Capitaine des voiliers de nuages Sur toutes les mers bleues de la mappemonde Aviateur de mes soirées envolées !

LE MOI. —- Elle m'embête avec ses mitaines qui sentent la moiteur Cette petite bouche niaise!

Quel ennui ! quel ennui d’être aimé !

Surtout, mon enfant, pas de sentimentalité !

Ah, si c'était Fernande qui trouve de gros mots rouges Où tout le sang se cabre et la nuit s’épaissit ! Ou la cocotte du bar Buffalo Dont on sent les jarretières sous la jupe . ..

LE LUI. — Et dire qu’elle va nous échapper, Bourgeoiïise des pâles cafés au lait !

Ole

Mouchoirs trempés éperdument et puis perdus dans l’escalier, Fleur qui sèchera dans un album de photographies ... Quel sera l’heureux possesseur aux moustaches arrondies

Qui se piquera en ouvrant son corset ?

LE MOI. — Mais elle héritera au moins de sept millions Sans compter l’automobile-torpédo !

LE TOI. — En cette nuit d'avril, laissez-moi mourir pour vous !

LE LUI. — Arrache-lui sa ceinture !

LE MOI. — S'il y a un enfant, il faudra pourtant qu’elle m’'épouse Et que Saint-Mathusalem casque !

LE TOI. — Surtout ne vous refroidissez-pas !

Je voudrais poser le fichu de laine de ma tendresse

Autour de vos épaules fragiles.

Prenez une tisane bien chaude en rentrant !

IDA. — Oh toi, mon Lohengrin, mon Abélard, mon Pape !

Elle se dégage et disparait dans la nuit.

LE TOI. — Adieu, Calliope, étoile du soir !

LE MOI. — Ça y est! Je l'aurai!

LE LUI. — Quelle vache !

(RIDEAU

Page 1