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FÉLIX. — Monsieur, vous m'irritez !
L'ÉTUDIANT. — Et vous, ne vouliez-vous pas un peu me tuer ?
Au fond de la scène on voit passer — et celà peut être présenté soit par un jeu de scène, soit par projection d’un film sur un écran placé adroitement dans le paysage — un enterrement pittoresque : grande pompe, corbillard très allongé, enfants de cœur habillés somptueusement, évêques, et derrière, une foule plutôt comique.
Le Frère et la Sœur du défunt suivent le corbillard de près, et l’on entend leur dialogue.
FRÈRE. — Elle était quand-même bien avare !
SŒUR. — Tais-toi ! L’évêque nous entend.
FRÈRE. — La dernière fois que nous étions chez
elle, elle a dit que j'avais dit qu’on avait dit qu’elle mangeait des saucisses de cheval.
SŒUR. — Elle n’en mangera plus.
FRÈRE. — Tu sais, son sautoir en or, c’est moi qui l’hérite !
SŒUR. — C’est à moi qu’il revient. Elle l’a dit.
FRÈRE. — Tu mens!
SŒUR. — Tu es un voleur !
FRÈRE. — Ma femme m'a épousé dans cet espoir.
SŒUR. — De la belle trempe, ta femme . ..
Ils se battent à coups de parapluies. Le cortège s'arrête. Seul l’évêque continue à marmonner.
—— IOI — L'ÉVÊQUE. — Do-mi-nus vo-bis-cu-um . ..
La vision s’efface.
FÉLIX. — Ida était encore vierge !
L'ÉTUDIANT. — D'où le savez-vous ?
Pourtant je le concède :
Pourquoi donc ne pas m'offrir ce luxe ?
Moi aussi je méritais un amour original !
FÉLIX. — Mais c'était ma sœur !
L'ÉTUDIANT. — Qu'y puis-je ?
FELIX. — Et puis vous louchez !
L'ÉTUDIANT. — J'ai aussi quatre dents plombées. FÉLIX. — Vous portez des semelles usées !
L'ÉTUDIANT. -—— J'ai même des trous dans mon calecon.
FELIX. — Vous n’avez pas honte ?
L'ÉTUDIANT. — Au contraire !
FÉLIX. — Vous n’avez pas d’honneur !
L'ÉTUDIANT. — Où l’achète-t-on ?
FELIX. — Enfin s’il n’y avait pas cet enfant ! L'ÉTUDIANT. — O quel charmant oncle !
FÉLIX. — Suicidez-vous !
CE LI Trees
Nouvelle projection de film: une noce à pied. Les deux mariés, puis les familles avec des rubans, des bouquets, précédés par trois musiciens qui jouent un air très triste.
LE MARIE. — Quel drôle de cadeau de ta tante:
une lessiveuse !
I] rit à pleine gorge.
LA MARIÉE. — Tu trouves à redire à toute ma famille !
LE MARIE (se tordant). — Une lessiveuse !
LA MARIÉE. — Tu as bu trop de champagne.
LE MARIÉ. — Déjà tu me le reproches ?
LA MARIÉE. — Quelle vie avec un homme pareil. LE MARIÉ. — On prend l’express de minuit ?
LA MARIÉE. — Ah non, j'ai promis une danse à mon cousin.
LE MARIÉ. — Moi je veux partir à minuit pour Anvers.
LA MARIÉE. — Je veux aller à Venise.
LE MARIÉ. — Ça couterait trop cher. LA MARIÉE. — Tu comptes ?
LE MARIÉ. — Tu gaspilles !
LA MARIÉE. — Chameau! (Elle pleure très fort, quitte son bras et crie à tue-tête:) Maman! Maman!
Grand émoi dans le cortège. Cris. Pleurs. Bataille. La musique s'arrête.
La projection cesse.
FÉLIX. — Ou bien, dites-moi, vous m'avez l’air
assez roublard,
Commerçant de valeur, me semble !
Si le bébé insiste,
Accepteriez-vous de gérer notre grande succursale de la Jamaïque ?
C’est plus profitable que de couper des appendices.
Là-bas poussent les plus gros cigares du monde,
Et la ville ne s’occuperait pas de vos spermatozoïdes.
L'ÉTUDIANT, — Pourquoi fuir à la Jamaïque ?
Nulle part vous ne vous fuirez vous-même !
Sous l’Équateur ma femme resterait Ida Mathusalem Et vous enverrait des cartes postales qui vous con-
fondraient.
Pourquoi fuir ? Au pôle Nord on s’ennuie autant qu'ici. Faisons dans la vie moins de gestes, L’unique vérité c’est ...
FÉLIX (s’oubliant). — C’est ?
L'ÉTUDIANT. — Je ne sais pas.
FÉLIX. — Alors, vous vous foutez de moi ?
L'ÉTUDIANT. — Et de moi.
FÉLIX. — De moi!
L'ÉTUDIANT. — De moi:
Moi n’est qu’une parole, Rien n’existe.
FÉLIX (lui donnant une forte gifle). — Et ça?
L’'ÉTUDIANT (répondant par un coup de poing). — Et ça ?
FÉLIX (après une âpre lutte de boxe, tirant un coup de révolver). — Et ça ?
L'étudiant tombe raide à terre. On voit son âme s’envoler sous forme de son pardessus. Après un instant, il se relève, brosse son chapeau qui avait roulé à terre et salue :
L'ÉTUDIANT. — Mon âme s’envole.
Étez-vous content maintenant ?
Saluez bien votre sœur de ma part ...
(RIDEAU
La demeure de Mathusalem, éclairage jaune doré. Entrent, presque en même temps, MONIQUE, par la porte, et L'ÉTU- DIANT, par la fenêtre.
L'ÉTUDIANT (saluant galamment). — Tiens, on se rencontre ici, belle dame ?
MONIQUE. — Mais je ne vous connais pas.
L'ÉTUDIANT. — Raison de plus pour nouer une relation ... relative ...
MONIQUE. — Mais je suis l’amie de Mathusalem ! L'ÉTUDIANT. — Pour combien de temps ?
MONIQUE. — Les calendriers sont épuisés.
L'ÉTUDIANT. — Ah qu’on est seul sur terre !
MONIQUE. — Vous allez me rendre triste !
L'ÉTUDIANT. — Pour voir l'horizon il ne faut pas
être horizontal.
MONIQUE. — Monsieur, voulez-vous m'offenser ? L'ÉTUDIANT. — Mais non puisque je m'appelle RODCELAUNT
MONIQUE. — Les hirondelles vendent le printemps au rabais.
L'ÉTUDIANT. — Alors ? (il lui tend la joue. Elle l’embrasse. Ensuite:) J'aime beaucoup . . . les sardines à l’huile.
UNE VOIX DANS LE PUBLIC. — Hahahaha
(un spectateur rit très fort)
L'ÉTUDIANT (au spectateur). — Ne riez pas.
C'était très sérieux.
LA VOIX DANS LE PUBLIC. — Vous vous
foutez de moi, Monsieur. Il n’est même pas drôle, ce type-là. Je vais me faire rembourser ma place.
Il sort avec bruit.
L’'ÉTUDIANT. — Hier, j'ai reñhcontré dans le tram un curé, qui m'a dit tout bas: « Jeune homme, vous devriez toujours prendre votre parapluie. »
MONIQUE. — Ne trouvez-vous pas ma blouse assez décolletée ?
L'ÉTUDIANT. — Vous devriez faire du ski, Madame.
MONIQUE. — Mon beau frisé, si tu venais avec moi au Gaurisankar !
L'ÉTUDIANT. — D'abord, assassinons Mathusalem. Pour faire un tel voyage, il faut avoir une raison plausible. La voilà ! Attends-moi cinq minutes, je serai à toi dans une heure. (I1 disparait.)
Entre Mathusalem, fraîchement rasé, souriant, un coquelicot à la boutonnière.
MONIQUE. — Ah mon chéri mignon, quel cours le dollar ?
MATHUSALEM (enfonçant sa main dans le corsage de Monique). — Baisse sur les peaux !
MONIQUE. — Et la mienne ?
MATHUSALEM. — Toute la nuit j'ai pensé à toi. (I1 déboutonne son corsage)
MONIQUE. — J'ai mal à la tête. Il me faut un aéroplane.
MATHUSALEM. — Combien ?
MONIQUE (le regardant dans les yeux). — Je crois d’ailleurs que tu me trompes avec ta femme !
MATHUSALEM. — Je te jure ...
MONIQUE. — Mon dieu, que je suis nerveuse.
J'ai besoin d’un million.
MATHUSALEM. — Je regrette; je ne fais jamais de cadeau au-dessous de trois millions. (11 glisse la main sous sa jupe.)
MONIQUE. — C’est bien triste. Partons ce soir pour Tokio !
MATHUSALEM. — Oui, mais mon bain de pieds !
L'ÉTUDIANT (entrant par la fenêtre). — Je m’en charge.
MATHUSALEM. — Qui va A!
L'ÉTUDIANT. — Ton gendre! (il met la main dans le veston de Mathusalem et en tire un portefeuille) C’est pour te soulager. Ne t’en fais pas.
MATHUSALEM (voulant crier). — Au vo ... (se ravisant) Vous avez du talent, mon cher ami. Voulezvous une place de comptable dans mes bureaux ?
L'ÉTUDIANT. — Ton argent !
MATHUSALEM. —— Voulez-vous devenir directeur de notre succursale à Honolulu ?
L'ÉTUDIANT. — Ton argent!
MATHUSALEM. — Ou bien sous-sécrétaire d'état au ministère de la Misère Publique ?
L'ÉTUDIANT. — Ton argent! argent! argent!
. MATHUSALEM (levant les bras au ciel). —
Mon dieu, c’est un bon commerçant !
I1 a compris le truc : il ne démordra pas !
Il est comme moi, il crie: argent, argent, argent,
argent !
Discours, amours, chansons, hotels, révolutions —
Rien ne vaut l'argent ...
(se ravisant) Ou bien, si vous épousiez Madame Monique ?
Avec une dot de...de...voyons...
L'ÉTUDIANT. — Je regrette je suis déjà fiancé
Avec votre fille légitime Ida, Tous les destins me font votre héritier !
MATHUSALEM. — N'étiez-vous pas le chef des grévistes ?
L'ÉTUDIANT. — Je suis la révolte !
Je suis l'Esprit qui dissout, Le sel qui purifie votre eau pourissante, Je brûle vos lois comme du papier de journal, Et vos morales perdent leurs dentiers, Vos bouches bourgeoises sont vides et noires, (courant à la fenêtre) J’annonce la Vie nouvelle !
MATHUSALEM (rassuré). — Ce n’est que çà ?
Je vous connais, étudiants ratés, Ivres d’une pipe, Que les crampes d’estomac Font hurler un peu plus fort que les autres, Et dont les révoltes se terminent par cette alternative: La corde au cou ou bien la serviette.
L'ÉTUDIANT près de le fenêtre, l’ouvre. On voit et entend une foule houleuse, Emblêmes rouges, drapeaux et les portraits de Jaurès et de Lénine que des enfants portent.
LA FOULE. — A bas Mathusalem !
Lanterne !
Pendez-le par sa cravate !
Vieux sapin !
Viande à saucisses !
De la houille ! J'ai faim!
L'ÉTUDIANT s'apprête à monter à la fenêtre et à haranguer
la foule. Mais à ce moment, Mathusalem le dévance, le repousse et parle à sa place.
MATHUSALEM. — Camarades !
LA FOULE (crie, trépigne et le hue sauvagement). MATHUSALEM. — Je veux votre bien !
LA FOULE. — Tu nous l’as déjà pris !
MATHUSALEM. — Ai-je l’air d’un tyran, moi ?
UNE VOIX. — Non, d’une andouille.
AUTRE VOIX. — Capitaliste ! Tuez la bête !
MATHUSALEM. — Je n’y puis rien si je suis capitaliste !
UNE VOIX. — Joue au petit Jésus, petit Juif!
MATHUSALEM. — Savez-vous ce que c’est, une | fabrique de chaussures !
UNE VOIX. — Tes chaussures sont faites pour écraser l’ouvrier !
MATHUSALEM. — Eh bien, j'y mange de l'argent ! UNE VOIX. — Et notre sang comme sauce autour. AUTRE VOIX. — C’est pour ça qu'il est si gros. AUTRE VOIX. — Crevez le boudin !
MATHUSALEM. — Mon père était un ouvrier comme vous | Moi-même j'ai traîné la charrette aux Halles, J'ai commencé petit comme ça,
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En Amérique j'ai roulé les tonnaux sur les docks, Et puis on m'a tanné la peau avant que je tanne celle des box !
Et puis j'ai connu Jaurès, moi!
I1 demeurait en face de nous et je l’ai vu souvent aller au cabinet.
Un soir d’été nous l’avons entendu réciter Hamlet, Je vous aïfirme, c'était un génie !
Et il portait notre marque Mathusalem Pendant toute sa vie il a été satisfait de notre, que disje, camarades, de votre marchandise !
UNE VOIX. — T'en fais pas, nous pensons à lui.
MATHUSALEM. — Nous allons lançer notre nouvelle marque « Jaurès »
Et nous deviendrons riches, vous deviendrez riches ! Retournez au travail, Vos tabourets seront rembourrés de velours rouge, Et vos machines peintes au ripolin.
UNE VOIX. — Quel bon cœur !
MATHUSALEM. — Je suis votre ami!
Entrez ! Prenez ! Mangez !
Voici du Vermouth, la meilleure marque Torino !
Qui veut ma cravate ? (il la dénoue)
Qui veut mes pantoufles en poil de chameau? (il les enlève)
Ceci (montrant au mur) est un véritable Goya !
Voici un Monet ! Ici un Delaunay !
Prenez ! Servez-vous ! Fauteuil Empire.
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Ce verre à rincer les dents, du pur Saxe !
Et voilà du sucre, du véritable sucre mécanique, Camarades !
LA FOULE, grondante depuis le début de cette tirade, grossit encore et s’avance en masse vers la fenêtre. Cris. Poings crispés. On chante l’Internationale.
Alors, l’Étudiant, sortant des rangs, braque un révolver à bout portant sur Mathusalem et l’abat.
Mathusalem roule à terre. Mort.
La foule se tait.
L'’automate sort de son coin, fait quelques révérences et se met, à réciter une histoire drôle.
L'ascenseur apparaît : Félix en descend, lisant dans son calepin, faisant des comptes et gesticulant, un stylo à la main :
FÉLIX. — Allô allô! Commande Bucarest. Deux mille paires Toréador (apercevant le cadavre à ses pieds) All allô, Papa, c’est toi ? Réponds. Affaire excellente !
ÉLISE (entrant avec un plat de rosbif tout chaud et fumant). — Le voilà, ton ros. Cuit à point. Tu me dégusteras ça ! Mais tu sais, je te défends la moutarde !
FÉLIX (d’un ton solennel). — Je crois qu’il a vécu ! (I1 se penche gravement sur le cadavre et lui prend le pouls.)
ÉLISE (se penchant également). — Mais écoute donc, mon chou. C’est l’heure de se mettre à table. Vas-tu encore me faire enrager ? Le rosbif va réfroidir.
(pleurant) C’est impossible, tu ne peux pas mourir maintenant !
FÉLIX (lécartant). — Maman, nous héritons !
ÉLISE. — Mais que vont dire les Jésufls, qui nous ont invités à diner demain soir !
FÉLIX. — Il faudra mettre une annonce dans l’«Europe Libre».
ÉLISE. — Alors pas de faire-part !
FÉLIX. — Si si, en lettres gothiques, sur parchemin crême.
ÉLISE. — Ça va coûter les yeux de la tête !
FÉLIX. — Enterrement de deuxième classe !
ÉLISE. — Troisième ne suffirait pas ? Quelle ruine ! FÉLIX. — C’est pour les clients !
ÉLISE. — Déjà tu veux dilapider le patrimoine ? Ab, les canaïlles d’enfants ! (elle crie) Si tu continues, je te déshériterai !
Ils se querellent très fort. La scène s’assombrit. Ils sortent en criant.
(Sur les fortifications. L'ÉTUDIANT assis dans le gazon. IDA près de lui, tenant un bébé sur les bras.)
ID A. — Le voilà qui pisse de nouveau sur ma jupe.
L'ÉTUDIANT. — Sacrée révolution, j'en ai bientôt soupé.
IDA. — Le Monsieur de la banque a dit que j'avais des formes angéliques.
L'ÉTUDIANT. — T'’a-t-il payé un acompte ?
ID A. — Ah si nous étions au Japon !
L'ÉTUDIANT. — As-tu acheté les saucisses de Francfort ?
IDA. — Elles ont tellement augmenté !
L'ÉTUDIANT. — Jai perdu mon bouton de col!
ID A. — Pas d’ordre pour un sou !
L'ÉTUDIANT. — Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !
(L'enfant crie.)
ID A. — II faudra que notre fils devienne agent d’assurances, I1 portera la raie à gauche et une cravate écossaise,