‹ Le nouvel OrphéeChapitre 21 sur 56 · CO W · texte numérisé non relu

CO W

Réception chez les Mathusalem.

Trois couples d'amis arrivent, presque en même temps, introduits par des laquais en livrée. Ils font beaucoup d’embarras et emplissent instantanément la maison de leurs bavardages.

Les hommes portent des masques comme les mannequins des magasins de confection, des pardessus de gabardine beige et des chapeaux de différentes couleurs criardes.

Les femmes portent au lieu de chapeaux : l’une un pot de géranium, l’autre un véritable coq empaillé, la troisième une copie du Panthéon en carton. Elles aussi ont des masques. Fourrures bizarres : peaux de buffles, de zèbre et de serpents.

Ce sont les époux CAMPHRE, JÉSUFILS et ASSIETTE.

MONSIEUR CAMPHRE. — Bonjour !

MONSIEUR JÉSUFILS. — Bonjour !

MONSIEUR ASSIETTE. — Bonjour !

MADAME CAMPHRE. — Comme c’est bas ici!

MADAME JÉSUFILS. — Comme il fait sombre !

MADAME ASSIETTE. — Il n’y a pas d'air !

M. CAMPHRE. — Quelle température, ah quelle température !

M. JÉSUFILS. — Si encore il pleuvait !

M. ASSIETTE. — Vous êtes fou ! Et mes souliers qui prennent l’eau !

Mne ASSIETTE. — Assiette ! Assieds-toi ! Et taistoi! As-tu besoin de raconter sur les toits que tes souliers prennent l’eau ? Et d’abord, ce n’est pas vrai ! T'es souliers ont été raccommodés l’année dernière.

M. ASSIETTE. — Le cordonnier a dit ...

Mrne ASSIETTE. — Non ! Les semelles vont encore! Tant que les trous ne seront pas comme des pièces de deux sous.

M. ASSIETTE. — Mais je t’assure qu’ils sont comme un sou!

Mme ASSIETTE. — Assiette, assieds-toi ! Je les ai mesurés moi-même ! Tu ne me feras rien acroire !

M. CAMPHRE (à M. Jésufls). — Écoutez-moi bien : d’abord vous achetez un cataplasme . ..

Mme CAMPHRE (à côté). — Vous chauffez de l’eau. M. CAMPHRE. — Vous prenez de la guimauve.

Mme CAMPHRE. — Vous faites venir le plombier, si le gaz ne marche pas.

M. CAMPHRE. — Vous vous lavez les pieds,

Me CAMPHRE. — Si l’on vous demande un pourboire, répondez : Et moi, pour manger ?

M. CAMPHRE. — Vous parlez gentiment à votre concierge. 6

M. JÉSUFILS. — Mais enfin, enfin ! Et mon clou! C’est mon clou qui me fait mal ! Mon clou, mon dieu, mon clou !

Mre JÉSUFILS. — Ne demande donc pas à ces gens-là ! Ils ne te le diront pas exprès ! Ils voudraient te voir mourir, ça les changerait un peu !

M. JÉSUFILS. — Madame Jésufils, j'en ai assez de vos méchancetés. Vous savez que notre dossier de divorce est encore chez l’avocat. Voici dix-sept fois que je l’ai retiré. Mon clou, c’est vous qui me faites ce mauvais sang . ..

M. CAMPHRE. — Nous sommes de si bons amis de pêche à la ligne !

Mne CAMPHRE. — Achetez alors de la farine de lin.

M. CAMPHRE. — Ou bien de la moutarde de Cambrai. C’est la meilleure.

Mre ASSIETTE. — Prenez de la macreuse, ça fait les meilleurs pots-au-feu.

M. CAMPHRE. — Il n’y a que les journaux du matin qui soient sains. Ceux du soir vous font mal dormir.

Me TÉSUFILS. — Ah, ce gentil petit meurtre de la rue Racine. Avez-vous Ju comme il lui a enfoncé

(1 5 — une fourchette en ruolz dans le cœur ? C’est plus beau que du Shakespeare !

MATHUSALEM (entre par la porte à droite). — Ah, mes chers convives, que la vie est donc chère !

M. CAMPHRE. — La vie est chère !

M. JÉSUFILS. — Chère est la vie!

Mme ASSIETTE. — La vie est plus que chère !

Mne CAMPHRE. — Nous mourons de faim.

Mne ASSIETTE. — Nos oïes n’ont plus de foie.

M. JÉSUFILS. — Quel gouvernement !

M. CAMPHRE. — Bravo, voilà un homme qui s’y connait en politique.

M. ASSIETTE. — Les radicaux-royalistes ont dit

que . .. ont dit que . .. (regardant sa femme) faut-il dire ce qu’ils ont dit?

Mne ASSIETTE. — Assiette, assieds-toi !

Mme CAMPHRE. — Quelle discussion intéressante ! M. JÉSUFILS (à sa femme). — Écoute, Marie,

nous allons entendre ce que les journaux ne diront jamais !

Mme JÉSUFILS. — J'écoute, mon Jésufils !

Mne CAMPHRE. — Quelle après-midi charmante !

M. ASSIETTE. — Ils ont dit ... que ...que ... je ne sais plus

LNR "TUE

MATHUSALEM. — Bravo! Voici un patriote qui ne se gène pas!

Mre CAMPHRE. — C’est sublime ! Vous êtes roya-

liste, Monsieur ? Alors vous êtes une canaiïlle !

MATHUSALEM. — Comment savez-vous que je suis royaliste !

Mme CAMPHRE. — Vous venez d’applaudir aux déclarations de M. Assiette !

MATHUSALEM. — Mais c’est parcequ’il n’a rien dit ! C’est toujours ce qu’on peut dire de plus sage !

Mme CAMPHRE. — Mais dans ce cas, pourquoi ne

marierions-nous pas nos enfants ? Comment s’appelle votre fils ?

MATHUSALEM. — Félix !

Mme CAMPHRE. — Quel nom sublime ! Génial !

M. CAMPHRE. — Notre fille brode admirablement les serviettes. Et elle les ourle elle-même !

Mme CAMPHRE. — Notre fille, monsieur, n'est pas comme les autres filles !

MATHUSALEM. — Mon fils porte toujours une cravate rayée bleu.

Mme CAMPHRE. — Notre Germaine est abonnée à la Bibliothèque Catholique.

MATHUSALEM. — Mon fils a fait hier une manille.

Mme CAMPHRE. — Notre fille prend tous les jours le tramway 28.

MATHUSALEM. — Quand mon fils sort, il n’oublie jamais ses cigarettes.

Mme CAMPHRE. — Mais ce sera un couple merveilleux ! Merveilleux ! À quand les fiançailles ?

Entre Madame ÉLISE MATHUSALEM. Elle porte une longue robe en soie brochée vert d’eau, à queue, un énorme collier de perles et un diadème de diamants dans les cheveux ; mais pardessus un sale tablier de cuisine. Elle sert le thé.

ÉLISE. — Excusez-moi, mes chers amis. Je fais le service moi-même. Notre bonne nous casse toute notre vaisselle. Hier encore, elle a fait tomber une assiette de Limoges.

Mme JÉSUFILS. — Pauvre Madame Mathusalem !

ÉLISE. — Quel martyre ! Quel martyre! Oui, ce service. Un héritage de mon grand’père, qui, avant de devenir sergent aux cuirassiers — il m’a encore donné sa photographie, figurez-vous, il ne fumait que du tabac blond, je ne sais plus du tout qui c’est qui astiquait son casque, et puis il avait fait un voyage à Lille où il avait une pauvre cousine qui avait un petit nez plat, à l’ordinaire ce n’est pas dans notre famille, quand il est mort c'était précisément un jour de lessive, et je ne sais pas encore aujourd’hui comment on a fait pour perdre un drap en belle toile de lin, oh une toile comme vous n’en trouverez plus dans toute la Hrances ts

Élise continue à parler, personne n’écoute.

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MATHUSALEM (à Mre Camphre). — Mais je ne donnerai mon consentement au mariage de nos enfants, qu'à condition qu’on imprime les faire-part sur papier velin crême.

M. CAMPHRE.— Du velin ? Pourquoi cette dépense extraordinaire ! Du papier glacé ne suffirait-il pas ?

MATHUSALEM. — Vous ne voulez pas du velin ?

M. CAMPHRE. — Je ne dis pas que je n’ai pas dit ! Mais enfin, ça me semble être une dépense fort coûteuse !

MATHUSALEM. — Donc, vous êtes avare dans votre famille. Votre fille est avare? Jamais Félix n'épousera une Camphre !

M. CAMPHRE. — C’est comme ça ! Vous êtes un flou, vous ! N’avez-vous pas fait faillite il y a 23 ans ? Je le sais, moi! Jamais nous ne tolérerons que notre pauvre petite s'expose à être saluée par votre Félisque !

Mme CAMPHRE. — Viens, Camphre. Jamais on ne nous comprendra. Nous n’avons plus rien à faire dans cette maison. J'aimerais mieux donner ma fille à un bolchevik!

M. et Mme Camphre sortent avec fracas.

ÉLISE. — C’est-à-dire que vous ne savez pas ce que c’est que d’avoir une bonne, et encore une bonne qui s’appelle Julie, elle porte un soutien-gorge rose, ma chère, à deux francs vingt-cinq ma chère, c’est pour rien, celui de notre boulangère coûte deux soixante quinze, enfin c’est honteux, il n’y a de la chance que

pour la canaille. Son ami qui est frisé comme un Italien, j'en ai peur, ils dansent le dimanche à Tivoli, on dit que c’est un endroit où la bière n’est pas chère, il est dans le bâtiment, je vous dis j’en ai peur ...

M. ASSIETTE (poussant sa femme, très bas). — Mais attaque donc maintenant !

Mme ASSIETTE (à son mari). — Muñfle! (à Mme Mathusalem) Votre thé est succulent.

ÉLISE. — Oh oui, nous achetons toujours le meilleur, à vingt-deux sous.

Mme ASSIETTE. — J'ai aperçu votre fille dans la rue, l’autre jour.

ÉLISE. — Comme c’est gentil de votre part! (à Mathusalem) Mamatutu, Madame Assiette a aperçu notre Ida dans la rue ...

Mme ASSIETTE. — Et savez-vous que notre Max a une canne à poignée d'argent ?

ÉLISE. — Notre Ida se fait laver les cheveux toutes les quinzaines.

Mme ASSIETTE. — Notre fils prend son café à l’'Excelsior.

ÉLISE. — Notre Ida sait couper le pain en tranches si fines, si fines.

Mne ASSIETTE. — Quand Max nous lit le journal, le soir, c’est beau comme du Paul Bourget Î

ÉLISE. — Connaissez-vous Bergson ?

Mne ASSIETTE. — Le célèbre dentiste ?

ÉLISE. — Est-il dentiste ? Il a fait une conférence en Sorbonne sur le nez des Parisiennes. Eh bien, ma fille y était. On a commencé avec dix minutes de retard, c'était ultra-chic. Quel éclairage des corridors ! I] paraît que c’est un homme parfait, avec une moustache. L'étudiant qui était assis à côté d’Ida lui a prêté son canif, et puis alors, qu'est-ce que je voulais doncidires

Mne ASSIETTE. — Comme nos deux enfants s’accorderont bien !

ÉLISE. — A condition qu’ils prennent une nourrice de Normandie.

Mne ASSIETTE. — Mais je pense bien, c'était notre condition . ..

M. ASSIETTE (monte sur la table et annonce d’un air troublé). — Mesdames Messieurs, j'ai l’honneur de vous annoncer les fiançailles de nos deux enfants, d’une part (il se penche vers sa femme) comment s’appelle-t-elle, leur poule . . . ah oui, d’une part, Mademoiselle Ida Mathusa ...

L'éclairage s'éteint. Fin de cette scène. Les invités disparaissent ainsi que tout l’attirail de réception.

Même décor. Eclairage un peu plus rose MATHUSALEM et ÉLISE restés seuls.

MATHUSALEM (se frottant les mains). — Encore une affaire de faite !

ÉLISE. — Assiette est dans son beurre.

MATHUSALEM. — Mariage inespéré. Ils font les tripes. 200 % de bénef.

ÉLISE. — Comme le père a bien parlé !

MATHUSALEM. — J'ai mon idée à moi. Nous fusionnerons nos deux affaires. On fera le trust des bœuîfs. Nous les peaux, eux les tripes, et la viande on la bazardera à côté.

ÉLISE. — Mais Max comment est-il ?

MATHUSALEM. — Il a une raie sur le côté.

ÉLISE. — On m'a dit qu’il était roux, et assez grand.

MATHUSALEM. — Mais non, tout petit tout petit. Enfin on verra ça. C’est secondaire. L’essentiel c’est que le type ne nous tape pas trop . ..

ÉLISE (ouvre la porte à droite et appelle). — Ida! Ida! Ma chatte ma dinde truffée mon cerisier mon petit canari !

IDA (accourt, les cheveux défaits). — Les arbres sont prêts à s'envoler L'automne va couper les cordes Qui retenaient les troncs captifs Toutes les feuilles Tous les oiseaux Vont voyager En dining-car du Sud-express Jusqu'au Caire

MATHUSALEM. — Sais-tu la bonne nouvelle ?

IDA. — J'avais une étoile bleue dans mon ventre Les loups ont hurlé dans le vent Des anges aux ailes de ouate Sont venus me dire :

Ce sera un enfant aux yeux de jade

ÉLISE. — Cette fois, elle est maboule !

MATHUSALEM. — Elle ne fait que lire Zola, ce n’est pas étonnant.

IDA. — Un enfant tout rose Chair de corail Et dans les yeux des lacs d'âme

MATHUSALEM. — Elle joue à Mademoiselle la sainte Vierge.

ÉLISE. — N’as-tu pas honte devant tes vieux parents !

IDA. — Qu’ai-je donc d’inconvenant ?

ÉLISE. — Maboule ! elle est maboule !

IDA. — J'ai déjà vu au musée les embryons Vieillards en miniature Dans l'alcool! vert Sourires des naissances et des morts Et leurs fronts déjà hauts, déjà plissés Douleur d’être et de devenir Ou d’avoir trop été déjà

MATHUSALEM (se dressant). — Putain!

ÉLISE. — Écoute, ma fille, à partir d’aujourd’hui Tu ne t’appartiens plus car tu es fiancée.

ID A. — Mais oui j'attends le prince d'Orient Cette nuit il m'a demandé ma main !

MATHUSALEM. — Attends toujours, ma petite, quand Assiette te tiendra.

IDA. — Cette nuit les chars de feu Du Lunapark Sont montés jusqu’à l’Orion Et nous avons touché du doigt Aldéraban incandescent Le monde nous a appartenu

ÉLISE. — Il faut prendre un peu de tisane !

ID A. — Il étudie la médecine En été il retournera à Bakou Où il n’y a rien que des allées d’acacias

ÉLISE. — Ou bien un peu de sirop d’orange ?

IDA. — Il a pris ma main et m'a dit:

Ne cueille jamais Le lys de ton cœur

Élise sort précipitamment pour chercher une boisson. Au même moment, FÉLIX apparait dans son ascenseur, en criant de nombreux : AIG allô.

FÉLIX. — ANS all, il se passe quelquechose ici !

MATHUSALEM. — La maison Mathusalem et Co s'effondre. Nous sommes perdus !

FÉLIX. — AN, quoi, krach de la Banque pour

le Cuir ?

Naufrage de quel navire ?

Baisse sur les bas de soie ?

Un caissier évadé ?

Impôt sur les clous de souliers ?

MATHUSALEM. — Pire! Pire!

FÉLIX. — Élection de notre concurrent à la chambre ?

Grève des ramoneurs d'Hongkong ?

Notre contre-maître a-t-il le rhume ?

A1lô allo allo?

MATHUSALEM. — Ta sœur a un amant !

FÉLIX (portant la main à la poitrine). — Est-ce possible !

(Dessin George Grosz)

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k #4! Mar

IDA. — Oui mon frère, j'ai choisi l’homme entre les hommes Il me portera sur ses bras comme une oiselle Son cœur est doux comme une pomme de grenade Mais écoute mon sang Toi qui sais par cœur les cours du Consolidé Et qui connais le Casino à Ostende

MATHUSALEM. — Voilà qu’elle se fout de nous ?

FÉLIX. — Notre famille, notre nom, notre firme déshonorés !

La clientèle de la ville va en faire des risées !

MATHUSALEM. — On aura vu fiirter une Mathusalem !

FÉLIX. — Pour cacher ça, il nous faut immédiatement Annoncer une vente au rabais !

20 ou 25 % ?

MATHUSALEM. — Ma fille perdue! Mmm ma jambe !

FÉLIX. — Notre sang trahi!

Le bel arbre généalogique rongé par les vers ! AIl allô ! Ce gredin aura mes témoins !

ÉLISE (revenant avec un verre de sirop). — Mais enfin, mes enfants, après tous ces cris et cette poésie Je n’y comprends pas grand’chose !

Qu'est-il arrivé ? Il y a donc un jeune homme Et ce jeune homme . .. eh bien parle donc!

IDA (radieuse, montrant sur son ventre). — Ici, mère, dans mon ventre Un tout petit enfant rose !

Élise, interdite, chancelle, dépose soigneusement sur le buffet le verre qu’elle tient à la main, après en avoir essuyé le pied

pour ne pas mouiller le meuble, — puis ensuite s’affaisse en criant :

ÉLISE. — Mon dieu, que je suis malheureuse !

(RIDEAU

Pré dans la banlieue. Petit matin. FÉLIX et L’'ÉTUDIANT.

FÉLIX. — Monsieur, vous avez séduit ma sœur ! L'ÉTUDIANT. — Et après ?

FÉLIX. — Monsieur, ma famille se trouve offensée. L'ÉTUDIANT. — Vraiment ?

FÉLIX. — Celà ne se passera pas ainsi !

L'ÉTUDIANT. — Alors quoi ?

FÉLIX. — Chien!

L'ÉTUDIANT. — Ce n’est pas aimable pour votre

sœur.

FÉLIX (lui donne une gifle). —

L'ÉTUDIANT,. — Enfin vous agissez !

C’est un peu plus sensé que vos phrases.

Aussi, redevenons logiques :

Que s'est-il passé ?

Votre sœur m'aime ?

Que vous importe le nez de celui qui l’a séduite ? Toute Marie trouve son mari, Les familles s’agrègent au hasard des bacilles, Il ne faut pas en vouloir à Dieu.

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