BALLET DES COLONNES AUTOUR DE L’AFFICHE
La musique cesse. LA CAISSIÈRE sort de sa loge, en comptant les billets de banque :
VÉRONIQUE (caissière). — Treize francs cinquante. Pas mal. Voilà qui fait les frais d’installation. Cette blouse de soie rouge, achetée chez Dufayel dix vingt-cinq. Pas mal. Je suis contente de toi, Paix Universelle.
CAMEMBERT (journaliste, arrivant en hâte). — Déjà commencé ? (Il regarde l’affiche) : Ah diable, mais je connais çà. La libération de l’homme, doit-elle absolument avoir lieu dans les 24 heures ? On aurait bien
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pu me laisser à mon poker.
VÉRONIQUE. — Une loge réservée, Monsieur ?
CAMEMBERT. — Rien du tout.
VÉRONIQUE. — Vous connaissez déjà la thèse du docteur Billard ? (Jeu très significatif des yeux et gestes).
CAMEMBERT. — Et vous ?
VÉRONIQUE. — Moi, je suis entièrement libérée. Je suis sa femme.
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CAMEMBERT (s'approchant d'elle). — Ça, c’est autre chose !
VEÉRONIQUE. — Pourquoi ?
CAMEMBERT. — Vous vous ennuyez !
VÉRONIQUE. — Oh, comme vous me connaissez !
CAMEMBERT. — je vous aime.
VÉRONIQUE (glaciale). — Monsieur, vous vous trompez, je crois. (L’affiche se promène autour d’eux).
CAMEMBERT (tire un revolver de sa poche, vise d’abord l’homme-affiche, puis applique l'arme à sa tempe). — Lui ou moi?
L’homme-affiche s’affaisse comme une feuille de papier. Véronique assiste impassible à la scène.
CAMEMBERT. — Je crois que l’hiver va bientôt venir.
VÉRONIQUE. — Les fourrures de chinchilla sont à la mode.
CAMEMBERT. — Et la Rio-Tinto, ma chère !
VÉRONIQUE. — Aimez-vous les framboises ?
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CAMEMBERT. — Je préfère Rembrandt.
VÉRONIQUE. — Barbe!
CAMEMBERT (tombe à genoux). — Ma bienaimée, je t’enlève !
VÉRONIQUE. — Mais où ?
CAMEMBERT. — Libération sans discours. Vers l'Hôtel Splendid !
La porte du fond s’ouvre. Le public sort comme il est entré, au pas de course. C’est l’entr’acte.
Les colonnes Moriss recommencent à tourner.
Le public s'ennuie. Les uns bâillent. Les autres déballent de la mangeaille : des poissons frits, des gigots entiers, des miches de pain.
Quelques conversations particulières :
MADEMOISELLE FIVE O’CLOCK. — C'est sublime ! Quel génie, Billard !
L'ÉTUDIANT. — Mais qu’a-t-il dit, au fond ?
MADEMOISELLE FIVE O’CLOCK. — Je n'ai pas bien compris, mais c'était génial ! Avez-vous vu sa cravate blanche ; impeccable ! La belle coupe de sa barbe, faite par un coiffeur royal, sûrement ! C’est toutà-fait génial !
L'ÉTUDIANT.— Mais au fond, qu’a-t-il voulu dire : que les hommes sont des anges ou des singes, que la guerre est instinctive ou machiavélique ?
MARPEMOISELCEÉRMEIVE FO'CLOCK FT n’a pensé qu’à moi, car il me fixa tout le temps. J’ai vu ses lunettes trembler.
L'ÉTUDIANT. — Vous voulez dire, son âme ? Mais moi je suis encore sceptique. Il parle, il parle, mais il n’agit point. Pour tuer la guerre, il faut tuer les hommes, n’est-ce pas ?
MADEMOISELLE FIVE O’CLOCK. — Ah, s’il me donnait son autographe !
L'ÉTUDIANT. — Viendrez-vous dans ma petite chambre ?
MADEMOISELLE FIVE O’CLOCK. — Si vous me promettez de vous faire pousser la barbe comme lui, peut-être . .. sûrement.
L’ÉTUDIANT. — Quelle putain !
La porte du fond s'ouvre toute grande. À l'arrière-plan, sur une estrade, on voit BILLARD), levant les bras, dans une pose de martyre, ayant terminé son discours. Il s'approche de l’avantscène, Il a un habit de couleur extravagante, des lunettes en or, une barbe patriarcale et un très gros ventre. En apercevant Camembert, il se dirige vers lui et lui donne une poignée de mains :
LE DOCTEUR BILLARD. — Je reçois les journalistes. Veuillez écrire, Messieurs. Je suis le rédempteur de ce siècle. J’apporte à l’humanité de nouvelles lois d’amour, la libération du sexe, qui est la cause de toutes
les guerres futures. Je dis que ... (à Camembert) Pourquoi n’écrivez-vous pas ?
CAMEMBERT. — Je voulais vous demander en passant — car votre théorie, je la connais, je viens d’en faire l’expérience avec votre femme — je voulais vous demander, si vous êtes assuré contre le suicide ?
LE DOCTEUR BILLARD. — Monsieur, je suis immortel, Monsieur !
CAMEMBERT. — Voilà précisément la question.
Cela dépend de moi. Écrirai-je l’article dans mon journal sur vous ou ne l’écrirai-je jamais ? C’est de moi que dépend votre mortalité. Qu'est-ce que l’œuvre,même d’un génie, sans la critique, qui lui donne le souffle de vie, l’écho de gloire, le sel de l’œuf à la coque, la moutarde du bœuf nature et l’atmosphère des couches au-delà de dix-mille mètres de hauteur ! Votre génialité dépend de moi, votre immortalité dépend de mon article de tête, ou en seconde page, votre nom ne sera qu’un courant d’air, aussi longtemps que l’encre d'imprimerie ne l’aura thésaurisé dans les éditions du matin.
LE DOCTEUR BILLARD. — Comment, Monsieur, mes idées bouleversent la face du monde ! La vérité qui tombe de mes lèvres sèches, rend l’espoir aux jeunes filles non mariées et aux veuves qui n’ont pas assez de rentes, aux commis de magasins qui se croient des ministres, et aux marchands de fleurs qui voient venir l’hiver. Je les soulage de leurs serrements de cœur et
de leurs serments de bouche. Le monde revit par ma parole, parole, parole !
CAMEMBERT. — Nous ne jouons pourtant pas au poker !
LE DOCTEUR BILLARD. — Alors comment voulez-vous me rendre célèbre ?
CAMEMBERT. — Suicidez-vous !
LE DOCTEUR BILLARD. —— Étant immortel ?
CAMEMBERT. — Précisément. Votre immortalité dépend de votre mort. Avant d’être mort, vous ne serez jamais immortel. Or comment mourrez-vous ? Tout est là.
LE DOCTEUR BILLARD. — Pour l’humanité !
CAMEMBERT. — C’est bien ça. Nous nous comprenons. Donc, je vous conseille de mourir ce soir, en pleine conférence, pendant que vous proclamerez la nouvelle paix éternelle, de mourir en martyre pour les pauvres vivants, pour cette humanité que vous aimez. Or moi, qui ne suis qu’un petit journaliste et ne gagne pas suffisamment, je suis obligé d’être en plus agent d'assurance contre le suicide. Vous allez vous assurer, mon cher génie, pour deux millions de dollars, contre votre propre suicide. Quel avantage vous y aurez ? Voici.
PÉMRONERPOREBTERARD "Mais, mais . ..
CAMEMBERT. — Vous avez une femme ?
LE DOCTEUR BILLARD. — Et quelle femme !
Avez-vous vu sa blouse rouge ? De Dufayel ? Un chef d'œuvre.
CAMEMBERT. — Certainement. Votre femme a droit à être plus riche. Son rôle de caissière déshonore l’humanité. Donc, en vous suicidant, d’une part, elle ... (en montrant vers elle) d’autre part, cette chère humanité, vous la délivrerez, et je m'engage à vous écrire un article de trois colonnes qui vous consacrera le plus grand philosophe de cette semaine anglaise. Vous serez, dites-vous, immortel ?
LE DOCTEUR BILLARD. — Ce n’est pas une mauvaise idée. Car, au fond, l’humanité, je m’en fiche. Le public est bête comme chou. Savez-vous pourquoi ils viennent m’entendre ? C’est pour me chiper mes idées. En me suicidant, personne ne me les volera plus.
CAMEMBERT. — On vous élèvera une statue.
LE DOCTEUR BILLARD. — Vous croyez ?
CAMEMBERT. — Je l’inaugurerai moi-même !
LE DOCTEUR BILLARD. — Bien, alors, mourons!
Camembert sort une grande feuille de papier de sa poche et
la donne à Billard à signer. Ils continuent à discuter ensemble.
L'homme-affiche reparaît avec une nouvelle inscription sur le Véntreu
SUITE DE LA CONFÉRENCE DU DOCTEUR BILLARD LE MARTYR DE L'HUMANITÉ L'ORATEUR MOURRA EN SCÈNE DE SA PROPRE MORT MIS EN CROIX POUR LES PAUVRES SURVIVANTS
On commence dans 10 minutes, 2 francs de supplément par place.
Le public, même jeu qu’au debut.
La caissière retourne dans sa loge et distribue les billets.
L'ÉTUDIANT (à Mademoiselle Five O’Clock). — Ne cours pas ainsi, ma chérie !
MADEMOISELEÉEMNEIVEmWOCLOCK. == Vous m'avez tout défait mes cheveux !
L'ÉTUDIANT. — Ah, si tu me trompes avec ce Billard, gare à toi!
(Ils entrent précipitamment dans la salle).
CAMEMBERT (devant le guichet). — I1 va mourir ! VÉRONIQUE (en soupirant). — Enfin!
CAMEMBERT. — Mais il y aura vingt pour cent pour moi !
VÉRONIQUE. — Je suis ta chose !
CAMEMBERT. — L’auto bleue ! Splendid-H6ôtel ! Je suis le premier des hommes ! Et nous hériterons !
(RIDEAU